Le tournant de la campagne ?

En relisant mes précédentes notes, je réalise à quel point, en quelques jours, tout vient de s’accélérer dans la campagne des élections européennes. Voilà des semaines que nous arpentons le pays, militantes et militants du Parti communiste, du Parti de gauche et de la Gauche unitaire mêlés… Des semaines à développer nos arguments, à remplir des salles comme aucune autre liste n’y parvient, bref à occuper le terrain sans rencontrer le moindre adversaire ou concurrent, puisque personne en dehors de nous ne menait jusqu’alors campagne… Des semaines à affronter le silence, l’ignorance, le mépris de ces Importants qui nous ont, une fois pour toutes, relégué au musée de la « gauche archaïque »…

Et puis, même les sondeurs ont dû s’incliner : la ténacité, la présence aux côtés de celles et ceux qui se battent, la qualité des propositions avancées, l’esprit de rassemblement qui caractérise le Front de gauche ont commencé à faire bouger les lignes. En cette fin de semaine, ”Paris-Match” vient de publier une enquête qui confirme la progression continue des intentions de vote en notre faveur. Commentaire du directeur du département d’opinion de l’Ifop, Frédéric Dabi : on ne peut plus exclure l’hypothèse d’une « ”surprise Front de gauche” » ! Comme dit l’autre, cela fait du bien par où cela passe… D’autant que, suivant une mécanique dont on connaît les ressorts depuis longtemps, les gazettes sortent du coup de l’autocensure qu’elles s’imposaient et commencent à s’intéresser à cette gauche considérée, hier encore, comme une curiosité anachronique.

Les soirs se suivent… et se ressemblent

Allez ! Ne boudons pas notre plaisir. Cette irruption dans le cercle de la lumière médiatique, nous ne le devons qu’à nous-mêmes. Si tous les commentateurs avaient seulement daigné nous accompagner dans les profondeurs du pays, ils auraient découvert une dynamique militante sans équivalent depuis la campagne du « non » de gauche au traité constitutionnel européen. Ne croyez pas que je me laisse emporter par l’exaltation des meetings auxquels je participe, soir après soir. Je ne peux, évidemment, parler que de ce que je vois. Simplement, j’ai connu de près la bataille de 2005 et je suis en mesure de comparer… Depuis l’accueil chaleureux que le Front de gauche a reçu dans les manifestations du 1er Mai, qui attestaient déjà que les actrices et acteurs du mouvement social découvraient l’intérêt de la démarche unitaire entreprise – et, plus encore, la complémentarité avec l’esprit de rassemblement que l’on retrouve dans toutes les mobilisations sociales du moment -, j’ai eu l’occasion de me retrouver devant des salles combles. Si, le 5 mai, à Clichy-sous-Bois, au plus profond de cette Seine-Saint-Denis ravagée par le chômage, la précarité et la casse des services publics, Patrick Le Hyaric et moi-même avions parlé devant une grosse centaine de personnes seulement, dès le lendemain, le meeting départemental de Grigny, dans l’Essonne, affichait complet : 600 participants. Le 7, à Besançon, l’inquiétude des organisateurs fit vite place au franc sourire lorsque 800 personnes s’entassèrent finalement dans le Palais des sports de la ville, pour nous entendre, Hélène Franco (la tête de liste dans l’Est), Jean-Luc Mélenchon, Francis Wurtz et moi-même. Le 11 mai, au cœur du XVIII° arrondissement de Paris, ce n’était pas le nombre mais la qualité qui marquait la réunion organisée sur les questions de santé publique : un débat passionnant où, de leur aveu même, les premiers intéressés, syndicalistes ou professionnels engagés dans le combat pour le retrait de la loi Bachelot, s’approprièrent de nouveaux arguments au terme d’un échange impressionnant par sa qualité.

Points d’orgue de ces deux semaines, je viens de passer successivement par Vierzon, Gentilly, Villeneuve-sur-Lot et Nancy. Le 12 donc, c’était Vierzon, cœur de cette « terre de lutte et d’espoir », comme ils disent là-bas, qu’est le Cher rouge. La ville est repassée à gauche en 2008, après une longue parenthèse réactionnaire et j’ai eu le plaisir d’y partager un grand moment de fraternité militante (devant 800 personnes), en compagnie de Marie-George Buffet, Pascale Le Néouannic (du PG), le député Jean-Claude Sandrier et, bien sûr, la tête de liste de la circonscription Centre, Marie-France Beaufils. Au passage, j’aurai ainsi fait la connaissance du nouveau maire communiste, Nicolas Sansu, manifestement dans son élément avec cette expérience d’unité et qui présidait avec un enthousiasme communicatif le meeting. J’aurai tout particulièrement apprécié son sens de la formule, lorsqu’il aura fustigé « ”le rose et le bleu qui appuient les directives européennes », pour mieux en appeler à « une autre voie que cette Europe capitaliste” ».

Le 13, l’arrêt était programmé à Gentilly (Val-de-Marne), ville rouge depuis des lustres, où l’on comptait nombre d’habitants des quartiers populaires dans une salle d’au moins 500 participants. Pour ce qui me concerne, je retiendrai deux grands moments de cette soirée. D’abord, lorsque la maire de ville, Patricia Tordjman, vint me rappeler (j’avoue que je l’avais oublié…) qu’elle avait préfiguré la démarche du Front de gauche en composant, en 2008, une liste forte de toutes les nuances de l’anticapitalisme (jusqu’au NPA !), face à une opération similaire à celle qui permit à Dominique Voynet de faire basculer, avec Montreuil, l’une des plus vieilles municipalités communistes de la région parisienne. La liste de Patricia Tordjman l’emporta dès le premier tour, ce qui démontre bien qu’il n’y a aucune fatalité à la domination du social-libéralisme sur la gauche… Ensuite, lorsqu’un militant communiste tint à venir me serrer avec chaleur la main, me disant : « ”Je suis un communiste de toujours ; je n’avais même jamais écouté les propos des trotskystes jusqu’alors ; j’ai vraiment apprécié ce que tu as dit, et ce n’est pas pour te flatter que je tenais à te le faire savoir…” » Décidément, cette belle campagne contribue à faire s’effondrer les murs qui figeaient des ignorances réciproques !

Le lendemain, cap sur le Lot-et-Garonne. Villeneuve-sur-Lot est, tout à la fois, marquée par la forte tradition de lutte de la région et par un ancrage historiquement à droite (la ville n’est passée à gauche, en 2001, qu’à la faveur d’une profonde division du camp conservateur). Ici, ce sont essentiellement les communistes qui s’étaient chargés des préparatifs. Quelques minutes avant que la réunion ne débute, alors que je répondais aux questions du journaliste de ”Sud-Ouest” (certaines rédactions font encore leur travail, heureusement…), les organisateurs s’inquiétaient : la salle des mariages de la mairie serait-elle remplie ? Pari tenu, il fallut ajouter, encore et encore, des chaises, à mesure que l’assistance grandissait (140 participants au total). Un grand bonheur, ce soir-là, d’entendre une syndicaliste de la Confédération paysanne expliquer qu’elle ne s’était jamais engagée en politique, mais qu’elle avait sauté le pas et accepter de devenir candidate en raison du caractère novateur de la démarche du Front de gauche. Une émotion encore de retrouver celles et ceux de ma famille politique, anciens de la LCR n’ayant pas renoncé à l’héritage d’ouverture de notre branche du « trotskysme », qui repartir enchantés du débat auquel ils venaient d’assister. Une interrogation enfin en écoutant un de mes contradicteurs du Nouveau Parti anticapitaliste se lancer dans un vibrant plaidoyer… en faveur du boycott du scrutin européen (vraiment, la campagne des camarades d’Olivier Besancenot a du mal à démarrer…).

Dernier arrêt : Nancy. En ce vendredi 15, Marie-George Buffet, Marc Dolez et moi-même serons venus soutenir la liste emmenée par Hélène Franco dans un Palais des congrès vibrant et enthousiaste, empli de 450 à 500 personnes. La soirée était animée par le secrétaire fédéral du PCF et par Bora Ylmaz, qui « pilote » la campagne du « Grand Est » pour la Gauche unitaire. Symbole de l’élargissement toujours à l’œuvre du Front de gauche, un représentant d’Alternative à gauche 54 (des écologistes antilibéraux et anticapitalistes) a justifié en termes enlevés la participation de son, regroupement à la liste. Ma camarade Céline Malaisé, tête de liste numéro trois, a fait une intervention remarquable… et remarquée. Marie-George aura mis son discours à profit pour rappeler que, lorsque l’on est à gauche, on ne cède pas au chantage à la violence grâce auquel la droite tente de criminaliser le mouvement social et pour nous engager collectivement aux côtés des syndicalistes CGT d’EDF interpellés la veille et fouillés au corps comme de vulgaires malfaiteurs. Un fort contingent de militants nancéens du NPA avaient fait le déplacement et sont repartis manifestement impressionnés de la tonalité politique et du sérieux du processus unitaire. Le repas pris en commun jusqu’à une heure du matin m’aura permis d’échanger avec des étudiants sur les problèmes actuels de leur lutte contre la politique de Madame Pécresse. Au total, une semaine bougrement intéressante…

Inédit, vraiment inédit !

Que retenir, à ce stade, de cette expérience qui restera sans doute comme l’une des plus intéressantes de mon parcours militant ? Si tout reste à faire (vaincre la tentation de l’abstention dans les classes populaires, faire partager l’intérêt pour le Front de gauche, convaincre largement qu’il vaut le coup de s’engager pour prolonger le « non » de gauche de 2005 et faire exister une gauche digne de ce nom dans le débat public), un pas essentiel a déjà été franchi. Jamais, jusqu’alors, une convergence de ce type – les communistes, un secteur issu de la tradition du socialisme historique, les militants voulant perpétuer l’héritage du courant révolutionnaire vivant qu’incarna si longtemps la LCR) – ne s’était essayée à relever le défi d’un scrutin destiné à porter des élus dans une Assemblée. Et pas n’importe quelle Assemblée, puisque l’on sait que deux lois françaises sur trois au moins sont la simple transposition de décisions prises à l’échelon européen. Quelle tristesse de voir mes amis du NPA s’enfermer chaque jour davantage dans un superbe isolement, au risque d’y perdre une grande part de leur talent et de leur crédibilité ! Quel dommage que, dans les rangs de la gauche dite alternative, d’aucuns aient choisi le rôle de Sirius, qui les condamne à l’invisibilité et à l’impuissance (heureusement qu’ils sont nombreux, dans le même temps, à faire le même choix courageux qu’Alternative 54 et à entrer dans les collectifs de campagne…) !

D’autant que la gauche, au miroir de cette campagne, se retrouve à un point tournant de son histoire. On peut aujourd’hui dire sans emphase que c’est son avenir même qui se joue. Il me faut honnêtement reconnaître que je n’imaginais pas que la crise du Parti socialiste eusse pu connaître une semblable accélération. Sa direction, autour de Martine Aubry, tente de plus en plus maladroitement de mobiliser son électorat, se présentant comme le seul « vote utile » antidroite de ce rendez-vous électoral (ce qui ne manque pas de révéler auxdits électeurs sa faible crédibilité) et allant jusqu’à reprendre certaine des propositions du Front de Gauche, comme le « bouclier social », en totale contradiction avec sa soumission au traité de Lisbonne. Dans le même temps, une fraction de la nomenklatura socialiste (François Hollande, François Rebsamen, relayés par ”Libération”) ont fait le choix de rouvrir en pleine bataille électorale le débat sur l’alliance avec l’opposition de droite à Sarkozy et avec le Modem. Ils ont, de ce fait, réussi à placer Bayrou au cœur du jeu politique et, surtout, à le faire apparaître comme l’opposant le plus crédible à Sarkozy dans la perspective de 2012. Belle performance ! Le processus de mutation de la gauche sociale-libérale en pôle démocrate – qui peut se retrouver fort rapidement sous hégémonie de la démocratie-chrétienne – vient donc de franchir un nouveau pas. Cela menace à présent les listes socialistes d’un revers électoral calamiteux le 7 juin.

La bataille pour qu’une gauche de gauche s’impose au plus vite en France revêt dès lors une nouvelle dimension. Il ne s’agit plus seulement de sanctionner la droite par un vote anticapitaliste, de défendre des propositions de rupture face à la crise, d’en appeler à une autre Europe, sociale, démocratique, écologique, pacifique, ouverte au Sud… L’enjeu est clairement de sauver la gauche, de conjurer la catastrophe qui peut conduire la gauche française aux mêmes impasses et à la même destruction que la gauche italienne. Il appartient dès lors au Front de gauche de se tourner vers l’ensemble de la gauche qui ne veut pas s’abandonner à son autodésagrégation.

Voilà pourquoi, dans les meetings, chaque soir, je n’hésite pas (certains trouveront cela peut-être paradoxal, tant pis pour eux…) à m’adresser aux militants et électeurs socialistes. J’ai encore, certainement, nombre de points de dissension avec eux. Je ne m’en sens pas moins solidaire, lorsque j’imagine quel peut être leur désarroi devant la dérive du parti auquel ils ont accordé leur confiance. Ils ne sont pas disposés à partager mes convictions de révolutionnaire ? Qu’importe ! Nombre d’entre eux et moi avons au moins un point de rencontre : ils ont conservé ce repère fondamental qui les conduit à ne pas confondre leur droite et leur gauche. Eux aussi ont donc l’urgent besoin de retrouver une perspective porteuse d’espoir.

Voilà, en tout cas, un rebondissement inattendu qui me confirme dans l’idée que le Front de gauche n’est pas un coup électoral à courte vue, mais le début d’une réponse de long terme à la crise de la gauche.

Christian_Picquet

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