La rentrée de tous les dangers

Bon ! C’est vrai ! Je n’ai pas repris la plume depuis plusieurs semaines. Non que j’aie prolongé mes vacances. Je suis à pied d’œuvre depuis la fin du mois dernier.

Le 28 août, je me suis ainsi rendu à l’université d’été du Parti communiste, au Vieux-Boucau, en compagnie de Marcel Pécastaing, mon vieux camarade landais, et sa compagne Christiane, qui ont été avec moi de tous les combats unitaires au sein de la LCR puis du NPA. Outre la joie que me procurèrent les retrouvailles avec tous ces militantes et ces militants croisés lors de la campagne des européennes, j’aurai eu le plaisir de partager un déjeuner avec Marie-George Buffet, Pierre Laurent et Patrick Le Hyaric, sans parler des autres représentants de la gauche ayant fait le déplacement (il ne manquait, significativement, que celui du Parti socialiste !). Le lendemain, au prix de quelques heures de voiture (et d’une panne nocturne, sur l’autoroute, en compagnie d’un autre vieux complice, Éric Coquerel, aujourd’hui responsable des relations extérieures du Parti de gauche), j’étais à la clôture des journées « Remue-méninges » et, cette fois, c’est avec Jean-Luc Mélenchon qu’il m’aura été donné d’échanger quelques réflexions sur la situation française. Mercredi 2 septembre, je conduisais la délégation de la Gauche unitaire qui rencontrait la direction du PCF. Enfin, j’ai participé, ce samedi 5, au conseil national de rentrée de notre Gauche unitaire, aux forces encore modestes mais qui enregistre sans cesse de nouvelles arrivées. C’est toujours avec légèreté que je me rends à ces réunions, tant ces moments partagés sont agréables, tant l’on fait de la politique avec du fond, de l’intelligence et, surtout, de la fraternité. Et voilà que je me prépare à participer à la fête de ”l’Humanité”, où GU aura son stand et où je suis sollicité pour participer à une série de grands débats.

Si je n’ai pas davantage éprouvé l’envie de m’exprimer ici, moi qui aime tant me confronter à l’exercice de l’écriture qui permet de si bien mettre en forme ses idées, c’est sans doute que la conjoncture n’a rien d’enthousiasmant. Quel bourbier, décidément, que ce théâtre politique où, à notre corps défendant, nous devons patauger au milieu des plus sordides mises en scène médiatiques, des manœuvres d’appareil, des petites phrases vides de sens. Lorsqu’on se trouve engagé en politique, on n’ose même imaginer ce que ressentent celles et ceux auxquels ce spectacle est censé s’adresser.

Tandis que le pouvoir en place fait tomber les annonces de mauvais coups, de la « taxe carbone » à la lourde augmentation du forfait hospitalier, de la nouvelle contre-réforme du droit à la retraite qui se profile pour 2010 à l’offre d’amnistie fiscale formulée en direction d’une poignée de fraudeurs, de quoi s’occupe notre gauche officielle ? Des « primaires » en vue de 2012 et de sa possible alliance avec François Bayrou… Lorsqu’elle en trouve le temps, il lui arrive même d’approuver le projet gouvernemental de fiscalité « climat-énergie », qui a pourtant pour singularité de vouloir frapper un peu plus les revenus du travail pour mieux épargner les firmes pollueuses, à commencer par Total. Il faut avoir vu, lundi, sur le plateau de l’émission « Mots croisés », la colère de Xavier Mathieu, le délégué CGT des Continental, pour saisir à quel point se creuse le décalage entre le peuple et les élites supposées le représenter…

Plongée dans la décomposition

Vraiment, nous nous trouvons confrontés à un processus de décomposition-recomposition politique. Il se révèle lourd de menaces, inédit pour la génération qui est la mienne. La décomposition, il se trouve que j’en avais eu un avant-goût durant mes congés en terre catalane. La lecture quotidienne de la presse locale en sera même parfois arrivée à me faire oublier la beauté de ces endroits merveilleux où je me reposais, mer et montagne se mariant sous le soleil de la Méditerranée.

Dans les Pyrénées-Orientales, donc, on réalise quotidiennement à quels désastres nous conduisent ceux qui ne conçoivent la politique qu’en termes de stratégies de pouvoir minables, de combines sulfureuses, d’alliances sans principe. Le résultat en est que nul ne sait plus très bien où se situe encore la frontière entre une droite gangrénée par les affaires et une gauche qui n’ose plus revendiquer sa qualité. Savez-vous que, le week-end dernier, à la municipale partielle de Saint-Cyprien, ville dont les édiles sortants doivent répondre de leurs actes devant la justice (le précédent maire s’est suicidé en prison), la liste conduite par une militante socialiste du cru se présentait… « sans étiquette » ? Lorsque l’action publique est frappée d’un tel abaissement – et qu’elle en subit inévitablement le discrédit -, celles et ceux qui résistent à gauche méritent un sacré coup de chapeau. J’ai eu l’occasion de les rencontrer, début juillet, alors que j’étais l’un des invités de la fête du ”Travailleur catalan”, l’hebdomadaire des communistes du département. En débattant avec eux, je dois dire que j’eus la confirmation de l’immense espoir que le Front de gauche a commencé à faire se lever ces derniers mois.

Revenons-en à l’Hexagone. Le dernier week-end nous aura livré un élément vraiment nouveau. Ce fut grâce au retour en scène de François Bayrou. Jusqu’ici, c’était à Daniel Cohn-Bendit et à Vincent Peillon, pour ne pas parler de Manuel Valls ou du socialiste marseillais Menucci, que nous devions d’avoir vu le centriste béarnais remis en selle après sa piteuse performance du 7 juin. Au Parti socialiste, on ne s’en était pas moins précipité sur ce chemin, Martine Aubry intronisant à La Rochelle le président du Modem en partenaire putatif avec lequel on se prépare à négocier d’autant plus sérieusement qu’on ne lui demande plus que de clarifier ses rapports à la gauche. Jusqu’au sympathique Benoît Hamon, officiellement opposé aux alliances contre-nature, qui se sera empressé de monter dans ce train de la déroute idéologique. Aiguillonné, il est vrai, par un Robert Hue qui, ayant fait le déplacement à l’université d’été marseillaise du socialiste Peillon, courtisa assidûment l’envoyée du Modem, Marielle de Sarnez, au nom de l’héritage d’Enrico Berlinguer lorsqu’il présidait aux destinées du Parti communiste italien.

Que voilà une référence intéressante ! En son temps, figure de l’eurocommunisme des années 1970, Berlinguer fut l’artisan d’un « compromis historique » entre le PCI et la Démocratie chrétienne. L’opération marcha au-delà de toutes les espérances qu’y investissaient ses promoteurs de la rue des Boutiques obscures (l’équivalent de la place du Colonel-Fabien à Rome). Du milieu des années 1970 au milieu des années 1980, elle offrit à la droite transalpine les moyens inespérés de sortir l’État italien de la débilité qui le caractérisait, de le doter notamment – on se trouvait en plein dans les « années de plomb » – de lois liberticides qui eurent tôt fait d’être utilisées contre les secteurs combatifs du mouvement social, d’imposer à la plus puissance classe ouvrière d’Europe la liquidation de conquêtes aussi fondamentales que l’échelle mobile des salaires ou l’indemnisation du chômage. Pour, au final, sortir triomphante avec Silvio Berlusconi de la crise au cours de laquelle s’effondra la Première République. Auto-dissous pour faciliter sa mutation sociale-démocrate, le Parti communiste ne tarda pas à se défaire de tout ce qui le liait encore à l’histoire prestigieuse du mouvement ouvrier italien… pour n’être plus aujourd’hui qu’un vague parti centriste dont les chefs de file sont, pour beaucoup, des rescapés de la Démocratie chrétienne. Et, puisque l’on nous parle tant de « primaires » en France, en y cherchant une issue salvatrice, gardons-nous d’oublier que des millions d’Italiens se préparent, en ce moment même, à participer à une consultation de ce type. Elle mettra aux prises, pour désigner le successeur de Walter Veltroni à la tête du Parti démocrate, deux néolibéraux fanatiques, Bersani et Franceschini, l’un étant un ancien adhérent de la DC. Bel avenir que nous préparent là, avec leur récent et indigent appel en faveur de « primaires » à gauche, Libération et la fondation des sociaux-libéraux, Terra Nova…

Braconnier de droite sur terres de gauche

Avant cette longue digression, je parlais donc de François Bayrou… À la Grande-Motte, le week-end dernier, il aura donc fait sienne la proposition d’une grande coalition d’alternance à Nicolas Sarkozy et à l’UMP. Si d’aucuns s’en félicitent bruyamment, l’embarras que manifeste la rue de Solferino révèle implicitement la prise de conscience qu’un piège vient de se refermer sur le Parti socialiste. À finasser, à manœuvrer pour éviter l’affrontement avec une bonne partie de ses notables, à se refuser d’exclure le principe même d’une coalition avec des secteurs de droite, Martine Aubry et son équipe ont ouvert la voie au même type de processus ayant démantibulé l’Italie progressiste. Un processus sur lequel ils n’ont manifestement plus aucun contrôle.

Ont-ils toutefois seulement pris la mesure que le président du Modem, ex-giscardien, démocrate-chrétien de toujours, homme de droite qui assume sa filiation en l’opposant à l’autoritarisme et au bonapartisme sarkozyen, les enserre dans une manoeuvre diabolique : celle, d’une cohérence implacable, qui consiste à se prévaloir de son refus de tout sectarisme pour interpeller cette majorité de l’opinion qui se situe toujours dans l’opposition sur le thème de l’inexistence d’une perspective propre à battre le tenant du titre en 2012 ?

Voient-ils bien qu’il a, dans le même mouvement, d’ores et déjà fixé le contenu politique et social de l’alternance qu’il appelle de ses vœux ? Par exemple, lorsqu’il pourfend l’une des rares propositions un peu à gauche formulées par Martine Aubry à La Rochelle, concernant la mise sous tutelle des entreprises qui licencieraient leurs salariés bien qu’elles affichent de somptueux bénéfices. Bayrou la récuse en vertu de cette considération des plus libérales selon laquelle cela nuirait à des investissements futurs…

Comprennent-ils que notre centriste de choc ne se contente pas de vouloir intégrer un arc « rose-vert-orange », mais qu’il se fixe l’objectif d’en conquérir le leadership ? C’est ici que les « primaires », en lesquelles quelques beaux esprits croyaient avoir trouvé la martingale gagnante de 2012, pourraient s’avérer le collet où ils ont si imprudemment passé le cou. C’est si vrai que, comme s’il avait voulu dévoiler d’un coup la cohérence de son projet, Bayrou aura formulé une « offre publique de débat » faisant immanquablement penser à une… offre publique d’achat ! Fin août, un chroniqueur du ”Figaro” dessinait avec une perspicacité mauvaise l’aboutissement possible, sinon probable, de cette séquence : ”« Un PS sans leader incontesté, des Verts sans candidat d’envergure, François Bayrou croit en la possibilité de s’imposer au sein de l’opposition, même en partant d’une situation archi-minoritaire. Toujours le modèle Mitterrand… Mais la réussite de son pari passe par l’affaiblissement préalable de ceux qu’il rêve un jour de fédérer. »”

C’est l’Élysée qui se sera ici exprimé, par l’entremise de l’organe de combat de l’UMP… Et ce n’est pas le moindre des dangers du moment présent que de voir la droite jouer avec tant d’intelligence de l’inconsistance de ses adversaires. Loin de mobiliser les forces populaires parce qu’elle répondrait aux attentes sociales, écologiques, démocratiques qui montent de la société, la conjugaison des socialistes, des écologistes résignés au modèle capitaliste de développement et du centre divisera, elle nourrira le découragement à gauche et favorisera l’abstention des classes populaires. Avec une nouvelle défaite pour seule ligne d’arrivée… Je lisais, l’autre jour, sur son blog, un commentaire des plus justes de l’ami Gérard Filoche. Il écrivait : ”« C’est quand les repères sont perdus, quand le clivage droite-gauche n’est plus évident, que le peuple de gauche vote moins. Il y a 10 à 15% de voix abstentionnistes (davantage encore aux européennes du 7 juin) qui n’ont plus confiance à regagner : il faut pour cela une dynamique unitaire forte sur un programme fort, si vous affadissez l’affaire en ″ajoutant″ le Modem, c’est foutu d’avance. Un accord au sommet avec le Modem fera perdre plus qu’il fera gagner : les exemples italien et allemand sont là pour le prouver. Vous ne gagnerez pas les vois restantes du Modem, et vous perdrez les voix de gauche. »” Il parle d’or, Gérard. Malheureusement, il doit comme moi constater qu’il est désormais bien seul à tenir ce discours au PS…

Cette rentrée vaseuse nous met, par conséquent, à l’heure de tous les dangers. La colère gronde toujours dans les profondeurs du pays, chaque sondage ayant trait à l’action gouvernementale en fait foi, mais rien, sur le champ politique n’est de nature à dynamiser des résistances qui se cherchent. L’indifférence pour les joutes de la scène partidaire gagne sans cesse en ampleur. Le front syndical lui-même ne parvient pas à se réunir au complet pour appeler à la nouvelle journée d’action du 7 octobre. Il manque une offre crédible et mobilisatrice à gauche. Nous savons au moins, je veux en particulier parler du Front de gauche, où sont nos responsabilités.

Christian_Picquet

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