Voeux…

Comme nombre d’entre vous, du moins je l’imagine, j’ai profité de cet entre-deux-fêtes pour souffler. On appelle « Trêve des confiseurs » ce moment très particulier de l’année. Je me demande si cette dénomination aura jamais aussi peu correspondu à la réalité…

Bien sûr, nous aurons été un temps débarrassés de ces hérauts du sarkozysme qui monopolisent d’ordinaire nos petits écrans, mais qui, l’instant venu, s’empressent de s’envoler vers les destinations les plus éloignées d’un peuple qu’ils convoquent pourtant à l’envi dans leurs discours. Mais la lutte, des classes, des opprimés de la planète, des combattants du droit, n’aura observé aucune relâche. Je pense particulièrement à ces salariés qui jusqu’aux dernières heures de 2009 se seront battus pour faire triompher leurs revendications, aux grévistes de la faim d’EDF, à celles et ceux qui ont fait le contre-sommet de Copenhague, aux acteurs de l’entreprise sans cesse recommencée de l’égalité, aux marcheurs internationaux de Gaza… Et, naturellement, à ceux de mes camarades qui, tout au long de ces dix jours, à l’échelon national autant qu’au plan local, se seront employés à mettre la dernière main aux listes de la gauche de gauche pour les prochaines régionales…

Chaque année s’achève sur la traditionnelle allocution du président de la République. Que retenir de la énième édition de cette très officielle grand-messe cathodique ? L’autocélébration des réussites revendiquées par le grand homme qui veille sur les destinées du pays ? La longue énumération des mauvais coups qui nous attendent en 2010, de la nouvelle mise en cause du droit à la retraite à la refonte antidémocratique de l’architecture institutionnelle du pays, en passant par la contre-réforme du lycée ou de la justice ? Au comble de sa démagogie, M. Sarkozy sera allé jusqu’à nous appeler à ”« redonner un sens au beau mot de fraternité »”. Lorsque je l’entends sur ce registre, je ne puis m’empêcher de penser à ce tableau de Magritte, intitulé « Présent », qui représente un rapace flottant dans une redingote bien trop grande pour lui…

… Pour la contre-offensive sociale…

Dans une France en quelque sorte assoupie par les congés de fin d’année, la colère sociale se sera manifestée avec force à travers les mouvements de grève dans les transports. Celui du RER A, portant sur des revendications salariales fort justifiées sur une ligne totalement saturée, aura duré dix-huit jours, ce qui constitue la plus longue mobilisation depuis 1995 à la RATP. À la longueur de cette épreuve de force, on mesure l’exaspération des conducteurs, chaque jour confrontés à la violence de conditions de transport dégradées et à la course à la rentabilité qui leur impose stress et tension insupportables s’ils veulent assurer un minimum de sécurité aux usagers.

Sous la houlette du maître de l’Élysée et de son conseiller « social », nous dit-on, il aura été choisi de faire pourrir le conflit et d’amener les grévistes à reprendre les commandes de leurs machines sans avoir obtenu autre chose qu’une prime conditionnée à l’objectif – inatteignable – de 27 trains à l’heure. D’évidence, pour ce pouvoir qui entend soumettre la société tout entière à la voracité sans limites du capital, il s’agissait de faire un exemple avant que ne s’engagent les négociations salariales annuelles dans une série de secteurs et, surtout, d’éviter que les luttes ne se multiplient en pleine campagne des élections régionales.

Droite et patronat ont, ici, remporté une incontestable victoire. Cela suffira-t-il à leur assurer un début d’année sans conflits ? Voire ! Il est ainsi à noter qu’ils ne seront pas parvenus à diviser le front syndical à la RATP, aucune organisation n’ayant consenti à signer un accord au rabais avec la direction. Plus, alors que les grands médias n’auront reculé devant aucun moyen pour dresser l’opinion contre les grévistes, non sans succès puisque le mouvement se sera vu condamné par 48% des Franciliens, il se sera néanmoins trouvé 46% des mêmes usagers d’Île-de-France pour afficher leur soutien, ou du moins leur sympathie, à une grève qui handicapait leurs déplacements sur l’axe très emprunté qui dessert la région d’Est en Ouest.

On imagine que les stratèges de l’État-UMP auront étudié à la loupe ces indices. Relevé, par la même occasion, que les cheminots de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur viennent, depuis le 12 décembre, de rééditer avec succès la grève journalière d’une heure qui avait déjà bloqué les TER l’an passé. Enregistré l’appel unitaire à une journée de grève dans la fonction publique, le 21 janvier. L’exaspération populaire est aussi intense, quoique plus souterraine, que lorsque des millions de manifestants déferlaient dans les rues au premier semestre 2009. Et, même si le G8 syndical n’a pas encore su leur proposer la voie d’un rebond national crédible, les luttes partielles sont largement ressenties par la population comme l’expression de l’intérêt général.

… Pour les libertés syndicales…

Les traminots n’auront pas été les seuls à faire les frais de la stratégie élyséenne de l’intransigeance et du pourrissement. Les grévistes de la faim du siège de GRDF, rue Pétrelle, dans le 9ème arrondissement de Paris, l’auront aussi expérimentée. Je ne reviendrai pas sur le motif de cette action, dont j’ai traité dans ma précédente note. Il ne m’en faut pas moins redire le respect et l’admiration qu’elle doit inspirer à chacun. Avec une responsabilité qui les honore, sans appeler à généraliser cette forme périlleuse d’interpellation de l’opinion, ces deux responsables syndicaux que sont Yann Cochin et René-Michel Millambourg n’ont pas hésité à mettre leur santé – pour ne pas dire leur vie – en danger afin de ne pas laisser sans réaction le licenciement inique de leur camarade Nordine Mahroug.

Ils ont passé Noël et Jour de l’An ainsi, coupés de leurs familles, ignorés des « grandes » plumes péroreuses de notre presse. Comble du cynisme d’une direction appliquant à la lettre les méthodes managériales brutales que prise Sarkozy, l’un d’eux, René-Michel, s’était vu interdire l’accès du siège de la rue Pétrelle par les vigiles, et il avait dû trouver refuge sous une tente à proximité, où il était exposé au froid et à l’humidité. Yann, lui, dut être hospitalisé en urgence au dix-huitième jour de son jeûne. Selon un communiqué des deux médecins qui les suivaient, il y avait ”« une urgence particulière à ce que MM. Yann Cochin et René-Michel Millambourg puissent se réalimenter dans les délais les plus brefs avant que des complications graves ainsi que des séquelles irréversibles ne surviennent »”. Leur organisation syndicale, SUD-Énergie, les a finalement convaincus d’interrompre leur mouvement, l’action devant désormais se poursuivre dans d’autres modalités.

Cela fut le choix de la raison. Car si Nordine n’est toujours pas réintégré, la détermination de ses deux camarades aura déjà obtenu un résultat : le mur du silence a été entamé et toute la gauche, aux côtés de l’ensemble des organisations syndicales de l’entreprise, s’est rassemblée pour poser publiquement la question des méthodes d’une direction exerçant l’influence que l’on sait sur la vie économique du pays. La bataille du droit syndical et celle du service public se sont, en cette fin d’année, confondues. Elles vont se poursuivre en 2010…

… Pour une écologie de rupture…

Nicolas Sarkozy, le 31 décembre, nous aura vanté le succès que représente, à ses yeux, le sommet de Copenhague sur le réchauffement climatique. Nul n’aura été dupe de ce coup de clairon, la rencontre des chefs d’État et de gouvernement s’étant soldée par un fiasco retentissant, prisonnière qu’elle était des égoïsmes rivaux des grandes puissances et des exigences des grands lobbies capitalistes. Sans doute aussi, le propos triomphaliste du chef de l’État était-il destiné à effacer le camouflet que vient de lui infliger le Conseil constitutionnel en censurant sa « taxe carbone ».

Bonne nouvelle, au fond, que cet échec. Non seulement, la « taxe Carbone » eût été inefficace pour contribuer à la diminution des émissions de gaz à effet de serre, mais elle épargnait ces gros pollueurs que sont les industriels pour ajouter encore à l’injustice fiscale dans notre pays. Ce revers est, par conséquent, de nature à nous inciter à reprendre l’offensive en faveur d’un engagement écologiste ne se dérobant pas à la confrontation avec le capital et les logiques libérales. Si l’on veut véritablement mettre en œuvre une fiscalité écologique, il faut la faire porter sur les revenus les plus élevés, lui donner d’emblée une dimension mondiale en ciblant les mécanismes spéculatifs, définir des normes environnementales contraignantes s’appliquant, entre autres, aux transports et à la construction…

De telles mesures, on l’imagine, élites politiques et actionnaires ne veulent pas en entendre parler. Elles ne verront le jour que si, par-delà les frontières, une immense mobilisation citoyenne se révèle en mesure de les imposer. C’est le défi qu’il nous incombe de relever sans délai, à rebours des stratégies de pression institutionnelle où s’enlisent la majorité des partis verts européens et, en France, la coalition Europe écologie. Les dizaines de milliers de manifestants réunis à Copenhague, toutes les associations, organisations non gouvernementales, réseaux de scientifiques mobilisés à cette occasion nous ont, en ce sens, désigné le chemin à emprunter. Au moment où gouvernants et technocrates se montraient incapables de répondre à l’attente des peuples, ceux-là auront témoigné qu’une autre politique est possible si l’on veut, en actes et non seulement en paroles, se confronter à l’urgence écologique !

… Pour que cessent les discriminations…

Tandis que nos éminences avaient rejoint leurs lieux de villégiature, elles nous laissaient, en guise de présent pour nos fêtes, les effets calamiteux de leur débat sur « l’identité nationale ». À peine de retour, M. Besson aura bien pu, ce 4 janvier, tenté de démontrer, statistiques à l’appui, toute la richesse des éructations enregistrées sur le site Internet de son ministère, pas un jour ne s’écoule sans que l’on perçoive les dégâts de cette sordide opération politico-médiatique. Dernier en date de ces méfaits, la « sortie » d’un ancien garde des Sceaux, Pascal Clément pour ne pas le nommer, qui n’aura pas hésité à expliquer, devant le parterre de choix d’une réunion de l’UMP : ”« Le jour où il y aura autant de minarets que de cathédrales en France, ça ne sera plus la France ! »”

Passons sur l’imbécillité du propos, qui aura tout de même conduit la secrétaire d’État Nora Berra à claquer la porte de ce cénacle avec fracas. Pour souligner, une fois encore, que cette tentative de manipulation de l’opinion aura tout simplement libéré le refoulé d’une droite qui n’a rien renié d’une histoire marquée par la xénophobie et le colonialisme. Le sarkozysme se voulait l’expression d’une droite modernisée autant que décomplexée. Il se révèle une ”« pathologie »”, pour parler comme Emmanuel Todd dans l’entretien qu’il accorda au ”Monde” des 27 et 28 décembre 2009. Une pathologie qui consiste à proposer aux Français la ”« haine de l’autre »”, dès lors que le sommet de l’État ”« n’arrive pas à résoudre les problèmes économiques du pays »”.

Tiens, au fait, verra-t-on un jour un historien ou un intellectuel de droite s’interroger sérieusement sur les dérives passées de son camp, comme Michel Dreyfus vient par exemple de le faire à propos de l’antisémitisme à gauche ? À ouvrir, comme il le fait présentement, une vraie boîte de Pandore, le parti présidentiel court le risque de se prendre en retour, un sacré râteau. Non seulement, il n’est pas certain que la manœuvre lui rapporte électoralement en mars prochain (c’est encore Todd qui le souligne, à l’encontre de bien des opinions reçues, ”« la France est en train de réussir son processus d’intégration »”), mais il n’est pas impossible qu’elle ait contribué au réveil d’un Front national qui s’avérait à bout de souffle depuis quelques années.

… Pour le droit international…

Cette fin d’année marquait également le premier anniversaire de l’opération « Plomb durci », déclenchée par les autorités israéliennes contre la Bande de Gaza. On s’en souvient, au terme d’une offensive qui aura détruit les infrastructures de ce territoire minuscule, évacué par Tsahal tout en demeurant sous sa pression militaire constante et sous l’emprise d’un véritable blocus économique, plus de 1400 hommes, femmes et enfants avaient perdu la vie. Le tout récent rapport Goldstone aura même été jusqu’à parler de ”« crimes de guerre »” perpétrés à l’occasion de ces semaines sanglantes, voire de ”« crime contre l’humanité »”.

Rien n’aura été réglé pour autant, y compris du point de vue du gouvernement le plus à droite qu’ait connu Israël depuis ses origines, puisqu’il faut à ce dernier négocier en permanence la trêve décidée par le Hamas et chercher à obtenir de lui la libération du soldat Shalit. Ce qui revient à reconnaître implicitement aux dirigeants de ce mouvement la qualité d’interlocuteurs qu’il leur nie officiellement. Mais que dire, dans le même temps, du sort réservé à la Cisjordanie, colonisée et tronçonnée par le mur d’annexion érigé au mépris de toutes les résolutions des Nations unies, et à Jérusalem-Est, cyniquement et progressivement épurée de ses résidents arabes afin qu’elle ne puisse jamais être la capitale d’un futur État palestinien souverain ?

Le mouvement de solidarité international, les « internationaux » comme on les appelle, avait décidé de faire de cette date symbolique le moment d’une marche symboliquement destinée à briser le blocus de Gaza. La complicité du pouvoir égyptien avec l’entreprise d’asphyxie dont est victime le peuple palestinien aura bloqué les marcheurs au Caire et empêché que cette initiative pacifique, émanant de mouvements civils, ne vienne priver M. Netanyahou de son argumentation « antiterroriste » et « anti-islamiste », qui est censée légitimer sa politique de force ouverte aux yeux des opinions. En dépit d’innombrables démarches, le gouvernement français ne se sera à aucun moment départi de son silence complice. Et dire qu’ici et là, on prétend que la relation entre Paris et Tel-Aviv se serait récemment dégradée sous l’impact de la brutalité des initiatives des gouvernants israéliens…

… Pour l’alternative…

Durant toute cette période des fêtes, la presse se sera fait l’écho de la lenteur avec laquelle le Front de gauche et ses alliés accouchaient de la composition de leurs listes pour le scrutin des régionales. ”Médiapart” parlait ainsi des ”« tensions qui agitent les directions militantes »”. ”Le Parisien” expliquait que, ”« depuis plusieurs semaines, Buffet et Mélenchon s’écharpent sur la question de la répartition des têtes de listes entre leurs partis »”. Et ”l’Humanité” d’ajouter que ”« les trois composantes de la coalition ne sont toujours pas arrivés à s’entendre sur la répartition des régions, des départements et des élus en position éligible »”. Quel contraste entre ce climat bizarre, où nous donnons les uns et les autres le sentiment de n’avoir pour seule préoccupation que les postes à nous répartir, et l’enthousiasme qui présidait à la fin de la campagne du Front de gauche, au printemps 2009, comme aux initiatives des semaines qui avaient suivi le résultat du 7 juin ! Où en sommes-nous donc ?

Le problème ne relève pas d’une sordide querelle d’apparatchiks se comportant en maquignons de la politique, à l’image de ce à quoi on assiste généralement du côté de l’UMP ou du Parti socialiste à l’approche d’une consultation d’importance. L’entente entre le Parti communiste, le Parti de gauche et la Gauche unitaire a commencé de changer la donne en se fixant l’objectif de faire bouger les lignes au sein de la gauche afin de disputer aux sociaux-libéraux l’hégémonie dont ils disposaient jusqu’alors. Le choix que, d’un commun accord, nous avons fait voilà presque un an, consiste à avancer en front, à fonder une dynamique conquérante sur la diversité de nos apports, à respecter l’identité et la réalité organisationnelle de chacun. Un choix qui impose une certaine patience, les problèmes rencontrés à chaque étape ne pouvant se régler ni aux rapports de force, ni au chantage, mais requérant la recherche du bon équilibre au bon moment…

En l’occurrence, s’agissant de l’échéance électorale qui s’annonce dans deux mois à peine, et dans la mesure où le premier succès du Front de gauche a permis d’élargir l’union des antilibéraux et anticapitalistes (sans parvenir, hélas, à y inclure le NPA), il convient dans un même mouvement de respecter la réalité de chacune des composantes, de marquer visiblement le pluralisme des listes qui se présenteront au premier tour de ces régionales, et d’en conforter la diversité grâce à la présence d’acteurs du mouvement social ou de personnalités représentatives du combat pour le changement. Dit autrement, le Parti communiste étant la plus forte des composantes du Front, celle qui dispose de très loin du plus grand nombre d’élus sortants et de l’implantation la plus importante, il lui incombe d’œuvrer à l’élan unitaire en « faisant de la place » à ses alliés, jusque dans le choix des candidatures éligibles et des têtes de listes. Il est, à cet égard, parfaitement légitime que le Parti de gauche ou la Gauche unitaire, sur la base de ce qu’ils représentent respectivement, puissent faire valoir leur apport propre à la construction commune. Ce qui est tout aussi valable pour ces nouveaux venus que sont les Alternatifs, la Fédération, République et socialisme ou encore le Forum social des quartiers populaires. Sans parler de la venue éventuelle de forces en provenance du NPA et refusant le repli sectaire de sa direction. Cela dit, il appartient en retour auxdites organisations de respecter l’audience et l’importance de l’engagement communiste. On le voit, les termes du problème ne sont pas forcément simples, mais ils ne sont nullement insurmontables. Et ce que je sais des échanges en cours me laisse penser, si la raison l’emporte, que l’on ne devrait pas être si éloigné que cela d’un accord suffisamment équilibré pour satisfaire chacun tout en conférant à la campagne sa pleine efficacité.

Allez-vous y parvenir, me demandent justement, avec insistance, des amis journalistes. Sans me réfugier dans un optimisme béat, vraiment, je le crois. Tout simplement parce que je n’imagine pas que quiconque, parmi les forces réunies autour de la table des discussions, puisse prendre la responsabilité catastrophique de briser l’espoir qui s’était de nouveau frayé un chemin avec les européennes.

Pour ce qui me concerne, je me prépare au lancement de notre campagne, à l’occasion du grand meeting de ce dimanche 10 janvier, au Palais des Congrès de la Porte Maillot. Une excellente façon de nous souhaiter une bonne année…

Christian_Picquet

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