Cette loi qui ne voile plus rien

C’était pourtant une belle opération… De celles qu’affectionne notre petit César élyséen, dans ce mouvement incessant qui lui est propre et vise à donner l’apparence de l’efficacité tout en faisant diversion et en distillant le poison de la division… De quoi veux-je parler ? Mais du projet de loi contre la burqa (on devrait d’ailleurs plutôt parler du niqab…), pardi ! Et puis, mauvaise passe gouvernementale oblige, l’affaire qui eût dû, à l’approche des congés, détourner l’attention de Français inquiétés par la perspective d’une dégradation massive de leurs conditions d’existence aura fait « pschitt ». Nul, ou presque, ne s’y sera intéressé dans le pays. Les montages orchestrés, voilà peu, autour des mœurs d’un autre âge d’un commerçant salafiste nantais auront heureusement fait long feu. Le pouvoir, toujours aussi isolé, reste aux prises avec ses scandales, ses pratiques despotiques et claniques, sa volonté massivement rejetée de privatiser le public et de publiciser le privé, ses orientations de destruction sociale sans précédent depuis la Libération. On ne peut que s’en féliciter… À ceci près que cette nouvelle grande manœuvre politico-idéologique va un peu plus alourdir un climat marqué par la montée en puissance des haines et des replis identitaires, des angoisses de toutes sortes et des violences.

Il faut le dire sans détours, rien ne justifie la volonté de légiférer sur le port du voile intégral. Bien sûr, ce dernier constitue une atteinte insupportable à l’égalité entre hommes et femmes, à la plus élémentaire dignité humaine, à la conception même d’une communauté de citoyens, laquelle pour exister suppose que ses membres puissent librement débattre de tout ce qui a trait à leur vie collective, sans barrière d’aucune sorte qui rendrait l’exercice impossible (et le voile intégral en est une de taille…). Sans le moindre doute, cette pratique relève, non des préceptes de l’islam, mais de l’offensive de réseaux intégristes cherchant à mieux asseoir leur vision de la société, à s’affranchir de règles du « vivre ensemble » et de droits universels arrachés de haute lutte par le mouvement progressiste, à accroître leur emprise sur cette fraction des musulmans de France qui se sentent exclus et objets d’opprobre. Incontestablement, la pression qu’exercent aujourd’hui, sur notre société, les intégrismes est devenu un problème, mais cela ne concerne pas uniquement la religion musulmane, on voit tout autant ces phénomènes à l’œuvre au sein du monde catholique ou juif. Sauf que la loi, faut-il le rappeler à ceux qui convoquent à tout propos et hors de propos le point de vue républicain, ne saurait jamais être de circonstance. On peut même dire qu’elle s’éloigne dangereusement des rives de la démocratie lorsqu’elle ne vise plus l’intérêt général pour ne prétendre s’attacher qu’à des cas particuliers ou… répondre aux calculs plus ou moins obscurs des gouvernants.

Nous y sommes, précisément. Aucun des arguments invoqués pour justifier le recours à la loi ne tient véritablement, d’un point de vue politique autant que juridique. Passons sur la rhétorique à prétention humaniste d’un André Gérin qui s’est, au cours de la procédure parlementaire, davantage comporté en fantassin se lançant au secours d’une droite qui avait bien besoin d’un tel soutien, qu’en véritable opposant aux discriminations. Tout au long de la procédure ayant mené à l’examen de la loi à l’Assemblée, ces derniers jours, on nous a volontiers parlé de laïcité et d’ordre public.

Principes dévoyés

La laïcité ? Elle s’applique à l’État, aux services publics et à l’enseignement, non à la rue, où la frontière devient vite ténue entre provocation idéologique et expression d’une conviction philosophique ou d’une croyance. Surtout lorsque les motivations des femmes revêtant le niqab peuvent varier à l’extrême, de la contrainte religieuse ou familiale qu’elle subissent, à la recherche de la tranquillité dans leur cité, en passant par une contestation volontaire mais dévoyée de l’ordre établi.

L’ordre public ? Personne n’a pu, jusqu’alors, argué de troubles ou d’émeutes qu’auraient suscité, dans l’espace public, la présence de ces femmes intégralement dissimulées, qui choquent légitimement les consciences mais ne représentent qu’une infime minorité des musulmanes pratiquantes. Là encore, l’arsenal législatif est amplement suffisant pour empêcher que des réseaux fondamentalistes ne viennent dynamiter les acquis d’une vie collective à laquelle est attachée l’immense majorité des pratiquants musulmans : l’école, ou les services publics en général, ne peuvent par exemple déroger à la règle de séparation entre sphères publique et privée ; de même, n’importe quelle autorité municipale ou préfectorale dispose des moyens d’imposer le retrait du voile dans un bureau de vote ou encore pour l’établissement d’un document d’identité etc.

Il convient, à cet égard, de prendre garde aux dérives dans lesquelles on pourrait, à la faveur de ce « débat », nous entraîner. Il en va ainsi de la définition de la laïcité. Me réclamant de la tradition du mouvement ouvrier, combattant de toujours des dogmes édictés par toutes les Églises, convaincu avec Marx que ”« la critique de la religion est la condition préliminaire de toute critique »”, j’y suis passionnément attaché. J’ai eu l’occasion de le développer dans mon ouvrage ”La République dans la tourmente” (Syllepse, 2003). Mais je suis révolté que d’aucuns s’en prévalent pour en conclure qu’il y aurait une urgence particulière à durcir la législation en ce domaine. Dans une interview au ”Monde” des 4 et 5 juillet, le président de l’Observatoire de la laïcité, Jean-Michel Quillardet, justifie, par exemple, que l’on dépassât la stricte définition du principe laïque dès lors ”« que la défense de la laïcité a un objet plus large, qu’elle inclut les atteintes aux principes de l’égalité républicaine et la lutte contre les visées communautaristes »”. Dit autrement, le contexte imposerait que l’on allât au-delà de la loi de 1905.

Débat fondamental que celui-là ! Si, aux termes d’une confrontation aussi âpre que compliquée, ladite loi de 1905 avait été circonscrite aux limites que l’on sait, ce n’est pas uniquement du fait du compromis qu’il avait fallu trouver pour qu’elle fût adoptée, c’est en fonction de son objet même. À très juste titre, dans un discours devenu célèbre, prononcé devant la Chambre des députés en janvier 1910 (il y a tout juste un siècle !), Jaurès liait la laïcité au principe de souveraineté du peuple et, par voie de conséquence, à l’institution du citoyen qui est aux fondements de l’instauration de l’école publique, au-delà de la nécessité d’instruction des élèves. Il indiquait : ”« La société moderne, lorsqu’elle constitue les organes de sa souveraineté, lorsqu’elle met sa souveraineté propre en action, en mouvement, quand elle confère, quand elle reconnaît à tous les citoyens le droit de participer à l’exercice du pouvoir, à l’élaboration de la loi, à la conduite de la société, l’État ne demande ni au citoyen qui vote, ni au législateur qui traduit la pensée des citoyens : quelle est votre doctrine religieuse ? Quelle est votre pensée philosophique ? L’exercice de la souveraineté, l’exercice de la puissance politique dans les nations modernes n’est subordonné à aucune formule dogmatique de l’ordre religieux ou métaphysique. Il suffit qu’il y ait des citoyens, il suffit qu’il y ait des êtres majeurs ayant leur liberté, leur personnalité et désireux de mettre en œuvre le droit pour que la nation moderne dise : voilà la source unique et profonde de la souveraineté. »” Déroger à présent de cette approche fait implicitement glisser, de la notion politique de souveraineté à cette autre, qui relève de la coercition ou de la réglementation contraignante. N’oublions, en l’occurrence, jamais que les contraintes décidées par la loi de séparation à l’encontre des congrégations catholiques de l’époque et de leurs prérogatives ne visaient qu’à conforter les fondements de la souveraineté citoyenne, indissociable de la notion même de République démocratique.

Cela dit, lorsque l’on évoque les contraintes qui seraient devenues « nécessaires », il importe de prendre garde à des dynamiques dangereuses. Pour échapper à une éventuelle censure du Conseil constitutionnel et se prémunir de l’accusation de discrimination religieuse, la majorité parlementaire s’est retranchée derrière l’idée selon laquelle il conviendrait de pouvoir reconnaître en permanence les identités de chacun. D’où cette suprême habileté consistant à amalgamer voile, cagoule, voire casque intégral, dont le port dans la rue serait désormais puni d’une amende de 150 euros ou de l’obligation de suivre un ”« stage de citoyenneté »”. Ce faisant, mesure-t-on bien que l’on est en train, subrepticement, de légitimer une conception au terme de laquelle les citoyens devraient dorénavant vivre en état de contrôle permanent, l’espace public devenant en quelque sorte une immense zone de vidéo-surveillance ?

Le gouvernement de la peur !

On en arrive, ”in fine”, aux fondements du projet gouvernemental. En 2007, la visée sarkozyenne reposait sur trois piliers : une démagogie à prétention sociale, officiellement destinée à réhabiliter le travail, mais visant en réalité à individualiser au maximum les salariés dans l’exercice de leurs droits ; un hyper-présidentialisme, transformant la politique en spectacle non stop et tendant à créditer le pouvoir d’une compétence dans tous les domaines, jusque dans celui du football, on l’aura vu récemment ; une stratégie de la peur, détournant l’attention de l’opinion de ses préoccupations essentielles et nourrissant ces divisions qui ont toujours permis aux puissants de régner.

Au fil du temps, la défiance populaire a fini par désagréger les deux premiers piliers. Reste la peur… Peur de l’Autre, des cultures supposées menacer les racines judéo-chrétiennes de la France et de l’Europe, de cette immigration sournoisement dépeinte comme une menace pour notre « identité nationale ». Tout cela, sur fond de bricolages idéologiques – et donc de confusions extrêmes -, d’attaques constantes contre une laïcité jugée « archaïque », d’odes aux religions considérées comme la première source de l’équilibre d’une société…

Combattre le voile intégral, au même titre d’ailleurs que toutes les manifestations de discriminations envers les femmes, aider celles qui en sont victimes à se défaire de ce signe d’oppression, est évidemment un combat de tous les instants. Mais la loi Sarkozy/Alliot-Marie/Copé ne nous sera ici d’aucun secours. Bien au contraire ! Qu’on le veuille ou non, elle va générer de la méfiance envers l’islam, concourir à un amalgame dévastateur entre religion musulmane et intégrisme, stigmatiser l’immigration et nourrir une conception régressive de l’identité de ce pays. Elle sera, en ce sens, un nouvel atout pour les fondamentalistes, ceux qui se réclament de Mahomet autant que ceux qui veulent nous ramener à la célébration du baptême chrétien de la France… au temps de Clovis. Il est heureux, qu’après avoir un temps hésiter sur la conduite à tenir, les parlementaires socialistes se préparent à refuser leur caution à une opération nauséabonde. Oui, nauséabonde, de tous les points de vue, même si conjoncturellement elle a loupé sa cible !

Christian_Picquet

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