Il n’y a pas de politique sécuritaire de gauche

De l’art de se tirer une balle dans le pied… Comme on dit… En toute logique, les deux mois et demi écoulés eussent dû amener la gauche à se tourner prioritairement vers la satisfaction des revendications sociales. Un soulèvement populaire d’une ampleur inédite depuis quelque 40 ans, entraînant le soutien d’une majorité du pays, ne vient-il pas de démontrer que celles-ci cristallisaient l’attente des citoyens ? N’est-ce pas parce qu’il apparaît, à l’instar de son prédécesseur, comme au service exclusif des nantis, que le gouvernement Fillon III suscite le désaveu de deux Français sur trois sollicités par les sondeurs ? La preuve n’est-elle pas ainsi administrée que la tentative de détourner l’attention du peuple, au moyen de l’affichage sécuritaire médiatisé à travers le discours présidentiel de Grenoble, cet été, débouche sur un échec ?

C’est pourtant le moment que vient de choisir la direction du Parti socialiste pour parler… de sécurité, à l’occasion d’un forum organisé ce jour à Créteil. Non de cette sécurité que peuvent seuls donner au plus grand nombre un emploi stable, un salaire décent, des services publics de qualité, une protection sociale étendue à tous les aspects de la vie, une école disposant de véritables moyens… Mais de la seule dimension qui relève de l’ordre public…

Comme beaucoup d’entre vous, du moins je l’imagine, j’ai bondi en lisant ”le Monde” daté du 17 novembre. Il y était publié une tribune de Martine Aubry consacrant le retour du discours jospino-chevènementiste sur le « droit à la sécurité ». Quelques préoccupations louables y affleuraient bien, pour rappeler par exemple que les phénomènes de violence modernes sont un effet dérivé d’inégalités consubstantielles à l’univers néolibéral. Hélas, elles se trouvaient vite évacuées par une rhétorique à la consonance très sécuritaire.

La première secrétaire du PS concluait son papier sur ces phrases résumant parfaitement sa démarche : ”« Cette nouvelle donne pour la sécurité des Français est au cœur du projet socialiste, parce que la sécurité est tout simplement au fondement même du pacte républicain : pas de liberté, pas de justice sociale sans sécurité. Pour nous, le droit à la sécurité est une exigence absolue. Partout et pour tous. »” Au fil de ses développements précédents, elle avait commencé par décliner des éléments de diagnostic que n’eussent pas désavoués un Sarkozy ou un Hortefeux. Comme lorsqu’elle se croyait autorisée à pourfendre l’existence de ”« zones de non-droit »”, ou comme lorsqu’elle expliquait que ”« le taux anormalement élevé de récidive dans notre pays tient largement aux défaillances de la réponse pénale »”. De là découlait un corps de propositions pour l’essentiel coercitives : augmentation des effectifs de police et de gendarmerie ; création de ”« zones de sécurité prioritaires »” destinées à mobiliser ”« dans la durée les services de répression et de renseignement »” ; redéploiement des forces de l’ordre aux ”« abords des établissements scolaires »” et dans les transports publics ; construction, dans ”« chaque bassin de vie »”, ”« d’un centre de discipline et de réinsertion destiné aux jeunes délinquants multirécidivistes »” ; etc.

L’ÉTAT PÉNAL, AU CŒUR DE L’ORDRE LIBÉRAL

Je l’ai déjà écrit, il est absurde, dévastateur même, d’imaginer que l’on privera d’écho l’approche dont la machine sarkozyste fit son carburant dans son entreprise de conquête de l’Élysée, en croyant habile de lui disputer son propre terrain. Au ministère de l’Intérieur, durant sa campagne de 2007, puis de nouveau à travers son dernier discours de Grenoble, Nicolas Sarkozy ne cherchait pas principalement à faire diversion, à détourner les classes populaires de la défense de leurs véritables intérêts. Il n’entendait pas uniquement reconquérir un électorat d’extrême droite entré en délicatesse avec l’UMP. Il s’employait fondamentalement à gagner et conserver une hégémonie idéologique enracinée dans une vision cohérente de la société qu’il appelle de ses vœux. Une société fondée sur l’injustice, la liquidation du principe républicain d’égalité, la division du corps social, la peur, l’assimilation des exclus à une nouvelle « classe dangereuse ». Dit autrement, une société où puissent se conjuguer en permanence la satisfaction des exigences des marchés et l’hypertrophie d’un État pénal.

Si telle est bien la stratégie du premier personnage de l’État, on ne peut, on ne doit sous aucun prétexte, céder à ce réflexe de culpabilisation que l’adversaire s’efforce de susciter au sein d’une gauche accusée de « laxisme » ou d’« angélisme ». L’expérience plaide d’ailleurs contre ladite culpabilisation. N’est-ce pas pour avoir trop sacrifié aux problématiques sécuritaires que la composante dominante de la gauche, le Parti socialiste, aura ”in fine” permis à une droite dangereuse, la plus dangereuse que ce pays ait connue depuis la Libération, de remporter une victoire majeure sur le terrain des idées ? Qui n’a encore en tête le souvenir de Lionel Jospin battant, en pleine campagne pour la présidentielle de 2002, sa coulpe et s’accusant d’avoir pêché par ”« naïveté »” en ce domaine, ce qui ne fit que conforter la thématique alors choisie par Jacques Chirac et favoriser la poussée du candidat Le Pen ? Qui ne se souvient, en 2007, de Ségolène Royal en appelant à ”« l’ordre juste »” ou à l’encadrement militaire des ados délinquants (idée qui semble bien être reprise par l’actuelle proposition de ”« centres de rééducation »”, formulée par Martine Aubry), au moment où Sarkozy se lançait à la conquête d’une fraction du monde du travail à partir de déclarations à prétention sociale ?

Parlons cependant sans détours. En écrivant ces lignes, il ne s’agit pas pour moi de reprendre à mon compte les théorisations abstraites d’une certaine extrême gauche ignorante des réalités. Nul ne saurait nier que la délinquance s’est accrue sur les deux ou trois décennies écoulées. Nul ne peut ignorer le pourrissement du climat dans certains quartiers populaires, dont les habitants deviennent en quelque sorte victimes d’une double peine : en proie à la crise et au chômage, ils subissent de surcroît la dégradation insupportable de leur vie de tous les jours, sous l’impact de phénomènes de violence multiforme. Nul ne doit contester que les incivilités, infractions, délits ou activités carrément criminelles appellent sanctions. Une fois cela dit, demeure toutefois l’essentiel : d’où vient cette situation ?

N’est-elle pas, avant tout, le produit direct de la précarisation du travail ? De la destruction organisée des emplois pour répondre à la soif croissante de dividendes des actionnaires ? De la rétraction des débouchés à la sortie des études ? Du démembrement insidieux de l’école publique. De la relégation de banlieues privées de services publics ou de transports en commun accessibles et en nombre suffisant ? Des logiques de concurrence et d’individualisation à outrance qui dressent les citoyens les uns contre les autres ? Des discriminations de toute nature dont pâtit une part grandissante de la population, qu’elle ait ou non en poche une carte nationale d’identité ?

REPARTIR DE LA QUESTION SOCIALE

Tous les mouvements de menton, les postures de fermeté, les rappels à l’autorité n’y pourront rien. L’échec systématique des démarches sécuritaires, jusqu’aux plus brutales d’entre elles, où qu’elles aient été menées, celle de Sarkozy autant que celles expérimentées aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, s’explique de la même manière. On peut prétendre appliquer à ce cancer des recettes placébo, par exemple contraindre les policiers à « faire du chiffre », engorger les tribunaux et surcharger les cellules des prisons ou maisons d’arrêt… Rien n’y fera !

Même l’augmentation des effectifs des forces de l’ordre, à rebours de leur compression régulière dans le cadre d’une austérité budgétaire toujours plus impitoyable, ne modifiera pas qualitativement les termes du problème. Car la France demeure dans le peloton de tête des pays comptant le plus grand nombre de policiers eu égard à leur population. Il serait, à cet égard, bien plus intéressant de redéfinir les devoirs des fonctionnaires de police et l’organisation de leurs services, afin qu’ils puissent s’assumer enfin au plus près des populations (donc, quelque part, sous leur contrôle), non en sheriffs se considérant en guerre avec une partie de la France (ce à quoi les incitent de plus en plus systématiquement des hiérarchies les enjoignant ouvertement à « nettoyer » les quartiers sensibles), mais en détenteurs d’une mission de service public.Et de promouvoir, dans la foulée, une grande action de prévoyance, dotée de moyens véritables, d’éducateurs et de lieux de resocialisation en nombre suffisant…

La seule conception réaliste consiste à renverser l’équation posée par Martine Aubry : il n’est pas de sécurité possible sans justice sociale ! Tant que la gauche n’osera pas en revenir à cette attitude de vérité, qui n’a rien à voir avec l’ignorance d’une vérité dérangeante, encore moins avec un quelconque mépris pour les difficultés de la vie dans certaines cités, elle ne pourra contrer la démagogie sarkozyenne. Pire, elle la renforcera. Il y a, à cet égard, de quoi s’inquiéter de la tonalité de plus en plus dominante du propos des dirigeants socialistes. De cette idée, exprimée pour la première fois par le très strauss-kahnien (après avoir été ségoléniste) maire de Dijon, François Rebsamen (qui présidait la convention de Créteil, ce 17 novembre), selon laquelle ”« le PS, ce n’est pas la Ligue des droits de l’Homme »”… De la reprise, par nombre de notables locaux, du thème de la sécurité comme ”« première des libertés »”, bien qu’il eût été martelé par le camp conservateur depuis des années… De la haute « ambition », proclamée par Martine Aubry, consistant à vouloir convaincre l’opinion que ”« la crédibilité a changé de camp »” en matière de sécurité (ce furent, on s’en souvient, les termes de son discours de l’université de La Rochelle)…

Si, au contraire, la gauche aborde les questions de tranquillité publique en portant le fer au cœur de ce qui crée l’insécurité, à savoir les inégalités et la ghettoïsation sociales, elle retrouvera la cohérence qui peut seule permettre de gagner. De battre une droite qui, elle, pour discréditée et affaiblie qu’elle fût, conserve pour principal atout d’afficher un projet d’ensemble pour la société française. De ne plus donner le sentiment qu’elle se dérobe et qu’elle tergiverse.

On en revient, cela dit, toujours au même défi. Pour redevenir crédible sur la visée sociale, réinstaller l’exigence de solidarité au centre de son action, lutter contre ce qui sécrète réellement la violence et les peurs, il convient de tourner résolument le dos aux logiques passées de renoncement sociales-libérales.

Christian_Picquet

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