En Europe, c’est la démocratie qu’on assassine

Voici donc que je reprends la plume… En relisant ma chronique précédente avant de m’atteler à la rédaction de celle-ci, un adjectif aura arrêté mon regard, celui d’ »« apocalyptique » » utilisé pour dépeindre les sombres perspectives se profilant à notre horizon d’Européens. J’imagine que certains, parmi vous, m’auront trouvé excessivement pessimiste, voire peut-être enclin à endosser l’habit de Cassandre. Je l’admets, cela fait des mois que je répète ici, quitte à paraître un brin obsessionnel, que nous roulons à tombeau ouvert vers l’abîme, que ceux qui nous entraînent dans une délirante aventure ont totalement perdu la maîtrise de la situation. N’imaginez pas que je goûte particulièrement les postures prophétiques, simplement des analyses avancées au fil des mois découlent inéluctablement des hypothèses qui, pour n’avoir jamais été présentées comme certaines, se seront le plus souvent concrétisées. Hélas… Ainsi, une fois encore, et pour ne prendre que la séquence nous séparant de ma dernière note, les rythmes de la crise européenne se seront-ils incroyablement accélérés au point d’avoir, subrepticement autant que radicalement, bouleversé les règles du jeu ayant jusqu’alors prévalues au sein la zone euro.

Bref rappel des épisodes des derniers jours. Il aura suffi, en marge du G20 de Cannes, que le Premier ministre grec annonçât la tenue d’un référendum sur les plans d’ajustement imposés à son pays pour qu’il fût démontré à quel point la  »« gouvernance » » intégrée des pays réunis par la monnaie unique, cette  »« gouvernance » » dont se gargarise « l’axe Merkel-Sarkozy », ne faisait pas bon ménage avec la démocratie. Bien évidemment, par son changement soudain de pied, Georges Papandréou se souciait comme d’une guigne de l’opinion de son peuple dont il ignorait, depuis des mois, les souffrances et la protestation. Ce politicien retors ne voulait que se maintenir aux affaires, contraint de prendre enfin en compte la pression de la rue et, surtout, de retrouver un minimum d’assises institutionnelles à un moment où sa majorité parlementaire fondait comme neige au soleil. Il n’empêche ! La panique qui se sera alors emparée de l’Eurogroupe aura dévoilé le refus obstiné, de la part des élites, de tout ce qui pourrait amener les peuples à refaire irruption sur le théâtre continental.

Il me faut toutefois me montrer plus précis. En quelques jours, au prétexte de l’initiative d’un numéro un grec que chacun savait plus velléitaire qu’audacieux, puis prenant pour nouvelle cible un pouvoir italien décrété trop instable, nous aurons vu se déployer une véritable  »blitzkrieg », se gardant bien de s’afficher telle mais résolument conduite depuis Berlin, Paris et Bruxelles. La construction libérale de l’Europe en aura pris un nouveau tour. Celui de l’accaparement sournois du pouvoir par une oligarchie désormais acharnée à vider de toute substance le principe de souveraineté des peuples et des nations. Avec pour première conséquence la chute de deux gouvernements soudainement décrétés insupportables, non en vertu des régressions auxquelles ils s’efforçaient d’assujettir leurs peuples mais parce qu’il convenait, nous aura-t-on dit, de  »« rassurer » » les marchés. Alors que, en pareil cas, le plus élémentaire respect de la démocratie eût exigé d’en revenir aux urnes, les électeurs n’auront cette fois pas eu le moindre mot à proférer…

L’AVÈNEMENT DU GOUVERNEMENT INVISIBLE

Dans un premier temps, on aura soumis les Grecs à un chantage invraisemblable, les menaçant de se retrouver hors de la zone euro et suspendant  »sine die » les aides sans lesquelles leur État n’eût plus pu faire face à ses obligations… Jusqu’à obtenir de M. Papandréou, en un ultime retournement honteux, qu’il renonce à son idée de consultation des citoyens – auxquels il devait pourtant, faut-il le rappeler, son mandat -, et même qu’il plie instantanément bagages. Puis, arguant du fait que M. Berlusconi avait perdu tout crédit pour les places financières, on lui aura imposé de se démettre… non sans avoir préalablement fait adopter en urgence les mesures d’austérité exigées de lui.

Vous pouvez l’imaginer, je ne verserai pas une larme sur le sort d’un Papandréou qui fait honte à quiconque entend rester fidèle aux principes fondateurs de la gauche, ou sur celui d’un Berlusconi qui aura privatisé l’espace public italien dans le but de transformer la société en un gigantesque marché au sein duquel son empire pouvait se tailler la part du lion. Cela dit, à Athènes comme à Rome, se trouveront bientôt installés des personnages ne devant leur légitimité qu’au capital financier et à l’univers fermé de la technocratie bruxelloise.

Il n’est pas sans signification que Lucas Papadémos (aujourd’hui à la tête d’une coalition alliant les socialistes, la droite conservatrice et… une extrême droite de retour aux affaires pour la première fois depuis la chute des Colonels) fût issu des hautes sphères de la Banque centrale européenne. Ni que ce M. Monti, successeur du Cavaliere dont on loue généralement le « professionnalisme », appartînt depuis 2005 à la banque d’affaires américaine Goldman Sachs (celle-là même dont les errements fut à l’origine de la tempête financière présente), qu’il vînt du club très fermé Bilderberg (qui permet à quelques politiques triés sur le volet de côtoyer des financiers et des banquiers de premier plan), et qu’il se fût longtemps illustré par un libéralisme vétilleux (dénonçant, par exemple, avec virulence l’aide des États aux secteurs économiques relevant de l’intérêt général, telles l’énergie) lorsqu’il exerçait les fonctions de commissaire européen au Marché intérieur ou à la Concurrence.

Terrible fuite en avant ! Le conclave des chefs d’État et de gouvernement, le 27 octobre, aura si peu stabilisé la situation de la zone euro que la spéculation sera presque immédiatement venue prendre pour cible une Italie dont l’endettement colossal (1900 milliards d’euros et un coût de crédit équivalent à 90 milliards annuels) pourrait engendrer une onde de choc dévastatrice pour l’ensemble du système financier. Au point que le dernier G20 ait, presque intégralement, été consacré à son cas, avant de s’achever sur l’hallucinant spectacle des rivalités opposant entre elles les principales puissances du globe. C’est Jean-Pierre Jouyet, le président de l’Autorité des marchés financiers, ex-jospiniste un temps rallié au sarkozysme, qui décrit le plus lucidement, dans le  »Journal du dimanche » de ce 13 novembre, la mécanique infernale où s’est enfermé le monde capitaliste, lorsqu’il indique que  »« la crise de la dette » » venait d’ouvrir  »« le jeu à une très vive compétition financière et monétaire » », mettant aux prises le dollar et la monnaie européenne tout en exacerbant les conflits entre banques.

La pantalonnade cannoise venait d’ailleurs à peine de se clore que, avant même de voir l’Espagne à son tour attaquée comme chacun s’y attend d’un jour à l’autre, l’on nous décrivait la Belgique comme  »« la prochaine cible des marchés » », à la suite de  »« l’avertissement » » qu’elle venait de recevoir de la Commission européenne, et bien que l’on ait longtemps présenté ce pays comme l’un des plus fiables en matière de comptes publics. Sans parler des exhortations d’un Jacques Attali à une purge française encore plus brutale que celle du dernier plan Fillon, en vertu de sa certitude affichée du retrait inévitable du « triple A » de l’Hexagone par des agences de notation décidément plus imprévisibles que jamais. Ou encore du constat de l’équipe de M. Barroso, selon lequel  »« la croissance s’est arrêtée en Europe » », dont les auteurs ne semblent même pas réaliser qu’il s’agit-là du résultat obligé de ces cures d’austérité restreignant la demande du fait de l’appauvrissement de secteurs croissants des populations. Et, bien sûr, de ces rumeurs montant de toutes parts d’une préparation, par les services de plusieurs gouvernements, au scénario de la possible désintégration de la monnaie unique…

Pour conjurer le spectre d’un « dévissage » en série de certains pays, doublé du possible effondrement d’établissements bancaires, les gouvernants de l’Eurogroupe n’auront trouvé qu’une parade : la mise sous tutelle de leurs différentes nations par un véritable directoire (dont le tandem « franco-allemand » est l’inspirateur proclamé et la Commission de Bruxelles le bras armé), imposant à chacun des Parlements les orientations budgétaires lui agréant, retirant toute voix au chapître à l’Assemblée de Strasbourg, transformant l’ensemble des gouvernements en simples fondés de pouvoir d’instances dépourvues de toute qualité juridique pour remplir ce mandat (aucun des traités adoptées jusqu’à présent ne valide pareils mécanismes) comme de la moindre légitimité populaire (dans la mesure où elles ont pour unique fonction de bafouer le suffrage universel).

Tout cela au nom de cette prétendue obligation de  »« rassurer les marchés » », formule aseptisée à souhait qui signe la totale sujétion où se sont placés les pouvoirs politiques envers des fonds d’investissement et autres institutions financières supranationales usant de l’arme de la spéculation pour dicter leur loi aux États. Au tournant des années 2000, Laurent Joffrin avait dénoncé l’avènement d’un  »« gouvernement invisible » » et, cet été, Jean-Pierre Raffarin avait théorisé le nécessaire dépassement de la souveraineté jusqu’alors exercée par les seuls électeurs. Nous y sommes !

UNE MACHINE DEVENUE FOLLE

Combien de temps un édifice aussi absurde et intolérable tiendra-t-il ? Pas très longtemps, à n’en point douter. Regardons ainsi s’amonceler les nuages de la prochaine tempête. Nul ne peut croire sérieusement que la seule arrivée d’un cabinet de bureaucrates à la tête de la Péninsule suffira à interrompre des attaques spéculatives qu’une croissance presque nulle déchaînera immanquablement dans la toute prochaine période. Quelle que soit la dureté du plan Fillon II pour le monde du travail, ses 17,4 milliards de prétendues économies budgétaires ne pourront que plonger la France dans le grand bain glacé d’une récession qui bridera l’activité, amenuisera les rentrées fiscales et accroîtra par conséquent le poids de la dette, appelant en retour de nouvelles mesures d’austérité, lesquelles deviendront bientôt aussi inassumables qu’elles ne le furent hier pour la Grèce. Dans ces conditions, dans le « couple franco-allemand » qui se prétend la clé de voûte de l’édifice européen, c’est Paris qui fait figure de maillon faible dont le décrochage pourrait donner le signal de la désintégration de la zone euro.

Il y a encore plus dangereux. Très vite, parmi les peuples, les brouillards entretenus par les discours officiels de la soumission aux marchés finiront par se dissiper. Non seulement, comme l’évoque d’ailleurs M. Jouyet, dont le propos dit à quel point les Importants s’avèrent aujourd’hui désorientés,  »« à terme les citoyens se révolteront contre cette dictature de fait » », mais les sentiments nationaux piétinés par des puissances d’argent perpétrant des coups de force en série engendreront des ébranlements majeurs, que l’inexistence de perspectives progressistes crédibles rendront d’autant moins maîtrisables. Gardons-nous toujours d’oublier que c’est le propre de situations de crise historique que de provoquer le grand retour des questions nationales. De premiers indices nous en sont venus de Grèce, où l’on a brûlé dans les rues le drapeau allemand, non sans l’avoir préalablement décoré du svastika hitlérien…

Pour la gauche européenne, l’heure de vérité a sonné. À s’enliser dans des participations contre-nature à des gouvernements de guerre contre les populations, à l’instar de la Grèce, à voter la confiance à des cabinets de « techniciens » fanatiques de l’ultralibéralisme, comme le Parti démocrate paraît enclin à le faire en Italie, à limiter ses ambitions à la recherche d’un « sens à la rigueur », termes utilisés par François Hollande dans une retentissante interview à  »Libération », elle ne fera qu’étaler son inconsistance, ouvrant un boulevard à n’importe quelle aventure.

C’est une nouvelle voie qu’il lui faut maintenant explorer, celle du courage consistant à oser affronter les prétentions d’un capitalisme fou. À oser s’émanciper des dogmes libéraux, en commençant par replacer le système bancaire sous contrôle public, ce qui concerne en particulier une Banque centrale européenne qui doit recouvrer la faculté de prêter directement aux États à des taux infimes afin de briser net les menées spéculatives. À oser prendre le contrepied de l’hyper-austérité, grâce à une nouvelle répartition des richesses et à la relance des économies, selon des critères d’utilité sociale et de soutenabilité écologique, ce qui suppose en tout premier lieu de redonner du pouvoir d’achat aux salariés et aux retraités. À oser remettre à plat la construction communautaire, au moyen de la sortie du traité de Lisbonne dont beaucoup admettent désormais la caducité, condition d’une refondation authentique de l’Europe.

LA SOUVERAINETÉ, UNE IDÉE NEUVE

La clé d’une telle bifurcation se trouve dans l’appel à l’intervention du plus grand nombre, dans la restauration de cette démocratie devenue la bête noire de nos nouveaux oligarques, dans la réhabilitation de la souveraineté des peuples. Un processus qui doit prendre son essor au niveau où s’organise la délibération publique et où sont élus les représentants des citoyens, celui des nations – qui ne sauraient dès lors consentir à la délégation d’une partie de leurs attributions que de manière libre et contrôlée -, pour se projeter ensuite à l’échelon du continent.

Pratiquement, les scrutins appelés à marquer la vie de plusieurs pays, dont la France dans six mois, vont être les moments privilégiés que les peuples doivent s’approprier afin de faire dérailler la machine folle qui menace de les broyer. Nos scrutins de 2012 peuvent, à cet égard, en débarrassant le pays de Nicolas Sarkozy, venir briser la chaîne d’une globalisation dévastatrice et donner le signal d’une contre-offensive des classes travailleuses en Europe, pourvu que la gauche sache se rassembler sur une politique à la hauteur des événements en cours. Ailleurs, comme l’a illustrée l’idée avortée d’un référendum en Grèce, l’expression des citoyens sur les politiques mises en œuvre, par tous les moyens accessibles, la rue et les urnes, doit devenir l’objectif premier de gauches soucieuses de ne pas cautionner un recul de civilisation. Partout, du niveau des États à celui de l’Union, c’est aux Assemblées élues que doivent revenir les décisions et la maîtrise des politiques déployées, tandis que citoyens et salariés doivent voir s’élargir leurs droits d’intervention et de contrôle au quotidien. Et dès lors que, de Berlin notamment, est évoquée la nécessité d’un nouveau traité européen, celui-ci doit être l’émanation d’un vaste débat public traversant l’ensemble des pays concernés et se concluant par le vote des populations sur les nouvelles dispositions proposées.

De la République démocratique et sociale dont le mouvement ouvrier a fait son projet depuis les origines, à la République européenne qui peut seule redessiner un avenir commun aux peuples, il est plus que temps, pour notre camp, de reprendre le drapeau  »« de la démocratie et du suffrage universel » ». Celui qui oppose aux privilégiés de la fortune des  »« citoyens égaux » ».  »« Une nouveauté magnifique et émouvante » », écrivit Jaurès pour qualifier l’œuvre de la Grande Révolution ayant établi ces principes… qui redeviennent d’une brûlante actualité !

Christian_Picquet

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