Rassembler la gauche pour une réelle alternative

C’est à ce genre de détails que l’on mesure l’ouverture d’une nouvelle phase de la bataille de 2012. Les échanges à gauche se font plus âpres, entre accord vacillant du Parti socialiste avec Europe écologie et attaques virulentes des partisans de François Hollande contre le Front de gauche. Ainsi, aura-t-il suffi que Jean-Luc Mélenchon risque, dans le  »Journal du dimanche » du 13 novembre, un trait d’humour sur la faiblesse de l’orientation du candidat socialiste – le présentant comme  »« un capitaine de pédalo » » affrontant la  »« saison des tempêtes » » -, pour que se déchaînent des polémiques ayant, pour peu que l’on veuille bien les examiner froidement, l’unique fonction de nourrir la tentation du « vote utile » en faveur du porteur des couleurs de la rue de Solferino.

Nous voici donc sous le coup de l’accusation la plus infâmante qui se pût imaginer, selon laquelle nous ferions plus ou moins consciemment le jeu de la droite. Quoi que l’on pensât des mots employés par notre candidat, on ne saurait accepter les propos orduriers d’un Jack Lang parlant  »« d’étranges convergences » qui uniraient « le cabinet noir de l’Élysée, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen » ». Ni ceux de Pierre Moscovici, aujourd’hui devenu directeur de la campagne hollandaise, parlant de reprise  »« d’un thème de la droite » », ou d’Arnaud Montebourg évoquant  »« une sorte de Georges Marchais qui voudrait faire échouer la gauche 30 ans après » ». Sans parler du soudain réveil d’un Jean-Claude Gayssot qui retrouve quelque chose à dire pour accuser le Front de gauche d’ »« alimenter la machine à perdre » ». Tout cela resterait anecdotique, pour ne pas dire insignifiant, si l’on ne devinait-là le tour que peuvent prendre les échanges, au sein du camp progressiste, au fur et à mesure que le vainqueur des « primaires » devra faire face à la faible consistance de sa posture face aux déchaînements des éléments de la crise, que la courbe des sondages le concernant s’inclinera du même coup tandis que celle du président sortant se redressera, et qu’il ne lui restera plus à exploiter que la profonde détestation dont Nicolas Sarkozy fait l’objet dans le pays.

Pour ne pas demeurer prisonnier de polémiques  »in fine » démoralisantes, en particulier pour un peuple qui doit faire face à tant de menaces et d’incertitudes, je veux profiter de l’occasion offerte pour revenir sur le projet de notre Front de gauche pour la gauche. En commençant par rappeler que son porte-drapeau à la prochaine présidentielle, autant que l’ensemble des formations qui le soutiennent, ne pourront jamais être pris en défaut sur leur détermination à battre la droite l’an prochain. C’est sans doute par calcul que leurs détracteurs oublient sur quels mots débutait l’interview au  »JDD » :  »« Fillon prétend rassurer les marchés. Moi, je veux rassurer les salariés… » » Nul égarement, nulle ignorance des enjeux dans cette prise de position, par-delà la formule reprise à satiété par un système médiatique dont chacun connaît les modes assez pervers de fonctionnement, lequel aboutit à édulcorer systématiquement les réflexions de fond…

NOTRE OBJECTIF ? UNE POLITIQUE MAJORITAIRE

Pour débarrasser la France de M. Sarkozy, ce qui doit être l’objectif numéro de toutes les composantes de la gauche, dans leur diversité et au-delà de ce qui les distingue, il faut naturellement travailler au rassemblement, condition de l’enclenchement d’une dynamique de mobilisation de ces classes populaires sans lesquelles rien n’a jamais été possible. C’est l’ambition du Front de gauche que d’y œuvrer en posant, devant le pays, la question de la politique la mieux à même d’y conduire. Dans le moment historique présent, plus encore que dans tous ceux qui l’ont précédé, les recettes du passé, celles de l’accompagnement du déferlement libéral-capitaliste, des demi-mesures ou des prudentes indécisions, n’ont plus la moindre pertinence.

Sauf à prendre le risque d’échouer sur le fil faute d’avoir pu (ou voulu) susciter une poussée populaire suffisante – ce facteur qui pesa si lourd dans l’échec calamiteux des deux dernières campagnes présidentielles des socialistes -, ou de générer désillusions et désespoir sitôt la victoire acquise (à la manière d’un Papandréou élu, rappelons-le, sur la promesse d’un retour sur les régressions auparavant imposées par la droite, pour presque immédiatement infliger aux Grecs la pire des politiques de destruction sociale), la gauche se doit de ne pas faire preuve de faiblesse face aux banques, aux fonds d’investissement et autres fonds de pension, aux agences de notation, aux actionnaires des multinationales. C’est ce que ne cesse de répéter le Front de gauche, en fonction de ce qu’il pense être l’intérêt de celle-ci. Tout simplement !

Loin, par conséquent, de chercher à saboter une future victoire, au nom d’on ne sait d’ailleurs trop quel calcul machiavélique, il entend permettre à la gauche de gagner, d’introduire dès son accession aux affaires des changements concrets dans la vie de nos concitoyens, d’inscrire dans la durée une transformation profonde du pays, d’ouvrir ce faisant un horizon nouveau aux peuples du continent victimes, tout comme les Français, des agissements malfaisants des marchés. Dit autrement, il ne se conçoit pas autrement qu’en aile marchante du combat contre la droite. Et c’est pour mener celui-ci à bon port qu’il s’emploie à jeter les bases de la majorité politique nécessaire, celle qui en se tournant vers les attentes du peuple, se verra portée par un élan irrépressible.

SUR QUELLES BASES ? UN PROGRAMME POUR LE PEUPLE

Il faut donc être animé par une volonté sournoise de nous marginaliser, ou de nous discréditer, sans doute parce que nous n’avons cessé de progresser de scrutin en scrutin depuis 2009, pour nous assimiler aux déclamations impuissantes qui ont, par exemple, mené le Nouveau Parti anticapitaliste à sa perte. Rien, à l’inverse de cette attitude irresponsable, ne nous caractérise davantage que l’engagement à créer les conditions d’un gouvernement d’entente populaire, inscrivant son action dans le prolongement des pages les plus glorieuses du combat pour l’émancipation dans ce pays.

Je sais, à cet égard, gré à l’ami Olivier Dartigolles d’avoir, dans  »l’Humanité » du 16 novembre, rappelé ce que sont réellement les engagements des trois formations initiatrices du Front de gauche, Parti communiste, Parti de gauche et Gauche unitaire, énoncés à l’aube de cette campagne présidentielle :  »« Nous voulons battre Sarkozy ; créer les conditions d’une victoire durable de la gauche avec un gouvernement qui remette en cause les logiques financières dominantes ; rassembler largement sur les contenus d’un programme populaire partagé construit avec nos concitoyen-n-es » (…)  »Nous voulons initier une démarche inédite qui vise à créer les conditions d’une majorité de gauche dans notre pays qui réponde à ces objectifs. Seule la conduite d’une autre politique peur permettre une victoire durable sur la droite. » »

Si l’on rétablit la vérité des positions, chacun comprendra que la balle se trouvât plutôt dans le camp de François Hollande. C’est lui et ses amis qui n’ont cessé d’autolimiter leurs objectifs, jusqu’à laisser entendre récemment que, en dépit de leur grande modération, les principales propositions par eux avancées à l’occasion des « primaires » devraient probablement être revues à la baisse. C’est précisément parce que nous considérons que ces reculs suggérés vont à l’encontre de ce qui serait nécessaire, que nous persistons à en appeler à un grand débat à gauche, avec les citoyens et les acteurs du mouvement social comme acteurs et juges de paix. Cette confrontation, nous l’avons pour notre part ouvert autour des questions-clés qu’appelle la réponse à une crise porteuse de tous les dangers.

Peut-on prétendre gouverner face à un cyclone qui va s’intensifiant, sans proposer aux citoyens des mesures audacieuses destinées à briser les menées spéculatives (telle la modification des statuts et missions de la Banque centrale européenne, afin d’arrêter l’incessante montée des taux d’intérêt sur les emprunts des États), et mettre un terme aux pressions des agences de notation ? Peut-on reprendre la main sur l’économie, aux fins d’en initier la réorientation, sans récupérer les leviers du crédit, donc sans nationaliser les principaux établissements bancaires, l’objectif étant de les réunir en un puissant pôle financier public ? Peut-on répondre à l’exigence de justice, toujours aussi puissante au sein de la société française (un tout récent sondage Harris-Interactive indique qu’à plus de deux tiers, les Français refusent que l’État réduisent ses dépenses en matière d’éducation, de santé ou de retraites et qu’il sont plus de 60% à considérer que les responsables politiques ne s’opposent pas suffisamment aux marchés), sans récuser une austérité menant droit à la récession et sans procéder à la redistribution des richesses (notamment, par l’imposition du capital au même taux que le travail, ce qui permettrait de dégager annuellement le double du service de la dette) ? Peut-on, en se dérobant à une telle approche, ne pas se préparer à relancer l’activité, à redonner pour ce faire du pouvoir d’achat aux salariés et aux retraités, à créer des emplois en les orientant vers la satisfaction des immenses besoins sociaux actuellement insatisfaits, à engager une réindustrialisation de l’Hexagone encadrée par une grande politique de planification écologique ? Peut-on laisser l’Europe aller à sa perte, sujette qu’elle se trouve à des coups d’État financiers à répétition en n’avançant pas l’exigence d’une renégociation de toutes les clauses du traité de Lisbonne et en ne réhabilitant pas, à l’échelle de l’Union comme à celle des nations, le principe de souveraineté des peuples ?

LA MÉTHODE ? CELLE DE LA DISCUSSION PUBLIQUE

Nul tropisme ici, chacun le voit, pour la surenchère, le maximalisme, le souci groupusculaire de la démarcation. Les cinq points énoncés ci-dessus forment la trame d’un programme d’urgence, simplement et « basiquement » de gauche, qui pourrait permettre de protéger le monde du travail et la jeunesse des retombées de l’offensive de la finance, tout en aidant chacun à retrouver confiance dans la politique. S’ils étaient défendus, avec force et détermination, par l’union de sensibilités diverses mais ayant le souci de ne pas manquer un rendez-vous avec l’histoire, il est certain qu’ils se trouveraient portés par une large majorité du pays. Qu’importe, alors, si les opposants en peau de lapin au sarkozysme, du type François Bayrou, qui paraissent tant préoccuper certains rue de Solferino, s’étranglent de rage en voyant la gauche redevenir enfin elle-même, fière de ses couleurs et en phase avec ses mandants !

Un tel bouleversement de la donne serait parfaitement possible… Si, au-delà des hommes et des femmes engagés dans des partis, travailleurs et citoyens, militants du mouvement syndical et acteurs associatifs venaient à s’en mêler. S’ils disposaient des cadres leur permettant d’en discuter et, plus encore, de se prononcer sur le contenu du changement qu’ils attendent si manifestement de leurs vœux – comme leurs luttes ou leurs votes l’expriment à chaque occasion. Si, au terme de ce processus, le rapport de force se trouvait bouleversé à gauche, à la manière dont il le fut au terme de la grande explication de texte citoyenne ayant précédé le référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen.

C’est le sens que donne notre Front de gauche à son  »« offre publique de débat » » et à sa proposition d’assemblées citoyennes, lesquelles dessinent en creux ce que pourrait être demain, plutôt qu’une alternance sans relief, une montée en puissance d’un Front populaire du XXI° siècle, c’est-à-dire une construction à la hauteur des épreuves majeures qui se dessinent devant nous. Tout le contraire, vous l’aurez compris, de cet accord brumeux que viennent de cosigner Parti socialiste et Europe écologie, au prix d’un flou honteux sur quelques grands sujets de controverse (l’épisode de la reconversion de la filière du mox est, sur ce plan, totalement pathétique) et en contrepartie de quelques dizaines de circonscriptions gagnables octroyées aux amis d’Eva Joly et Cécile Duflot.

On me dira certainement que François Hollande ignore notre appel au plus large échange. Peut-être… aujourd’hui. Mais si, au cœur de la gauche, la discussion publique s’enclenche et passionne celles et ceux qui veulent plus que tout en finir avec la droite et avec des politiques ayant démontré leur nocivité, tout deviendra possible. Parce que sa démarche est à l’image du rassemblement qui lui a donné naissance, qu’il mesure ses orientations programmatique à la seule aune des intérêts du plus grand nombre et des revendications mises en avant par les mobilisations sociales, qu’il entend agir pour que s’inverse la politique conduite au sommet de l’État, le Front de gauche a nombre d’atouts lui permettant de rebattre les cartes. Alors, sans frilosité et en recherchant le concours de toutes les énergies prêtes à cheminer de concert avec nous, mettons-nous au travail…

Christian_Picquet

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