Une bataille pour la gauche

Je tape cette chronique dans le TGV qui me ramène de Lanester, dans le Morbihan, où je viens de participer au meeting de clôture de la Fête de ”l’Humanité” sur les quatre départements de la Bretagne. J’y étais en compagnie de Pierre Laurent et Jean-Luc Mélenchon. Environ 2000 personnes présentes à ce point d’orgue de deux jours d’échanges et de fraternité militants, ce qui dépasse de loin la participation des années précédentes ! Auparavant, notre candidat à l’élection présidentielle avait sillonné la région, avec l’aide avisé de mes vieux complices Annick Monot et Guenaël Legras. La semaine passée, je présidais l’Assemblée citoyenne du « pays haut » de cette Lorraine marquée par tant de combats sociaux, réunie dans une salle mise à disposition par la municipalité communiste de Thil. Une grosse centaine de participants, pour un débat où foisonnèrent des questions essentielles pour la bataille que nous avons initiée en vue de 2012. Chacun à son échelle, ces succès témoignent de l’attente que suscite notre Front de gauche, autant que d’une mobilisation militante de nature à nous permettre de nourrir un vaste débat dans le peuple de gauche et, au-delà, au sein d’une société manifestant sans cesse sa souffrance et sa révolte devant les régressions que l’on prétend lui imposer.

L’enjeu, nous le saisissons bien au gré des témoignages qui nous assaillent sur le terrain. Que d’existences brisées, de réalités familiales saccagées, d’angoisses devant les difficultés d’un quotidien où l’on peine à joindre les deux bouts et à imaginer chaque soir de quoi le lendemain sera fait ! À Lanester, une ouvrière de l’agro-alimentaire – non une ”« opératrice »”, a-t-elle tenu à préciser, à la manière d’un défi à ces faiseurs d’opinion qui ont fait de la classe ouvrière une sorte de continent oublié – nous en aura délivré un aperçu poignant, non sans rappeler que la dureté de cette vie de labeur ingrate sème la maladie (que l’on n’ose pas soigner de peur d’affronter ces odieuses « journées de carence » dont l’UMP veut augmenter le nombre) et, parfois la mort…

Lors de toutes ces initiatives auxquelles je participe, j’ai coutume d’insister sur ce qui me semble devoir identifier la démarche des forces regroupées par le Front de gauche : nous ne menons pas un combat pour témoigner, pour faire notre petite tambouille en marge du reste du camp progressiste ; nous travaillons pour la gauche, la gauche dans son ensemble, au nom de ce que nous pensons être son intérêt bien compris. Et ce ne sont pas les plus récentes évolutions du paysage hexagonal, ces derniers jours, qui me feront changer d’avis sur ce qui nous menace.

ATTENTION ! LA DROITE N’A PAS DIT SON DERNIER MOT

D’aucuns, du côté de la rue de Solferino, semblent tellement sûrs d’avoir déjà partie gagnée qu’ils paraissent ne même plus percevoir que les choses peuvent basculer en un rien de temps dans un moment aussi troublé que l’actuel. Ainsi aura-t-il suffi que l’accord entre le Parti socialiste et Europe écologie se révèle de facture très politicienne, voyant ses contractants incapables de justifier leurs engagements conjoints à propos du nucléaire – pour ne pas parler de cette idée avancée, en catimini, d’un abandon du siège de la France au Conseil de sécurité, au profit d’une Europe qui entrerait de cette manière dans une construction fédérale -, pour que la droite reprenne l’initiative dans la controverse idéologique et que Nicolas Sarkozy, se livrant à la même entourloupe qu’en 2007, se pose en défenseur de l’emploi et du pouvoir d’achat des travailleurs. Ainsi aura-t-il suffi que François Hollande n’ait strictement rien à objecter à l’avènement de pouvoirs européens émanant directement des banques et soumis à la volonté des agences de notation, pour que les sondages frémissent en faveur de notre monarque élyséen, mieux considéré que son adversaire socialiste ”« pour faire face à une crise diplomatique et militaire internationale »”, pour affronter des ”« décisions difficiles »” ou, ce qui est un comble, pour s’atteler ”« à la crise économique et financière actuelle »” (j’évoque ici une enquête Ipsos-Logica Business Consulting, publiée par ”Le Monde” du 23 novembre).

Bien sûr, rien n’est joué tant sont profonds le discrédit de gouvernants qui n’ont cessé d’agir au seul profit des privilégiés de la fortune ou des actionnaires du CAC 40, et leur coupure avec le monde de la jeunesse (c’est, en particulier, ce qui ressort d’un sondage réalisé par le ”Journal du dimanche” de ce 27 novembre). Il n’empêche ! À poursuivre dans cette voie, à s’obstiner dans une posture d’un réalisme purement illusoire à l’heure où le chaos se répand alentour et appelle des mesures de rupture sociale et démocratique, à prétendre faire de l’équilibre budgétaire la priorité absolue d’une gauche de retour aux manettes, à rogner chaque jour davantage les promesses (pourtant des plus timides) énoncées à l’occasion de la campagne des « primaires », on court le risque de voir demain Nicolas Sarkozy retrouver la main, recouvrer la faculté de choisir ses terrains d’affirmation et parvenir, de ce fait, à reconfigurer le débat public à son avantage. Si le refus d’un nouveau mandat pour ce « président des riches » est encore suffisamment puissant pour qu’il morde la poussière en mai prochain, François Hollande ne saurait s’estimer à l’abri d’un risque de… ségolénisation.

LA PREUVE PAR L’ESPAGNE

Si l’on voulait une preuve que le camp adverse peut parfaitement profiter d’une crise à laquelle la social-démocratie continentale a renoncé à apporter une réponse à la hauteur, les législatives espagnoles se chargeraient de nous la fournir. Alors que le parti-frère de notre UMP, le Parti populaire, martelait qu’il réduirait les charges patronales, étranglerait drastiquement la dépense publique et généraliserait brutalement la flexibilité du travail, c’est le Parti socialiste ouvrier espagnol qui vient de subir une déroute retentissante, obtenant son plus mauvais résultat depuis la disparition du franquisme. Tout cela parce que, porté à la tête de l’État en réaction aux manigances d’une droite ayant honteusement cherché à profiter de l’attentat islamiste de 2004 à Madrid, n’aura su que céder aux injonctions des marchés, appliquer au pays d’impitoyables recettes d’austérité, opposer son mépris à ces « Indignés » demandant un changement radical de direction dans la conduite des affaires, aller au bout de sa servilité en faisant adopter la fameuse « règle d’or » en alliance, précisément, avec le PP.

On me dira que Izquierda Unida, l’équivalent de notre Front de gauche, aura pour sa part doublé le nombre de ses suffrages et multiplié par six ses représentants aux Cortes. Incontestable, et c’est sans aucun doute l’unique bonne nouvelle de ce scrutin qui permet aux ultralibéraux de la Péninsule ibérique de disposer d’une majorité comme ils n’en avaient jamais recueillie jusqu’alors, contrôlant même la quasi-totalité des institutions dans la foulée de leur victoire précédente aux élections municipales. Mais, dans la mesure où la gauche n’avait pas suffisamment bougé dans ses profondeurs, où nos camarades de la Gauche unie n’apparaissaient pas encore porteurs d’une solution de rechange crédible, où l’exaspération populaire provoquée par José-Luis Zapatero était à son comble sans rencontrer d’offre politique à sa mesure sur le flanc gauche de l’échiquier politique, ce sont les pires ennemis du monde du travail qui ont tiré les marrons du feu. Du moins pour le moment…

Du coup, après la précédente débâcle portugaise, il ne reste pratiquement plus de gouvernements socialistes en Europe. Si ce n’est une odieuse coalition s’étendant à l’extrême droite en Grèce et un cabinet social-démocrate n’ayant dû sa majorité au Danemark qu’à l’épuisement des conservateurs. Même outre-Quiévrain, si le socialiste wallon qu’est M. di Rupo venait à prendre en main les destinées d’une Belgique à son tour victime des menées spéculatives des fonds d’investissement, il a déjà été averti que ce serait uniquement pour mener la politique de liquidation définitive de l’État-providence qu’exigent les marchés… Dois-je ajouter une seule ligne pour évoquer le cas italien où, après le départ forcé de Berlusconi, le Parti démocrate s’est chargé de rallier toutes les représentations parlementaires de la gauche et du centre-gauche transalpins à ce cabinet « d’experts » libéraux et de missionnaires du Vatican que dirige un homme de la banque Goldman Sachs ?

« Où est la gauche à l’heure de la tourmente économique ? », s’interroge Serge Halimi dans la dernière livraison du ”Monde diplomatique”. Réflexion pertinente qu’il a parfaitement raison de conduire à partir d’un passage de l’ouvrage de Benoît Hamon, ”Tourner la page” (aux éditions Flammarion) : ”« Le Parti socialiste européen (PSE) est historiquement associé, par le compromis qui le lie à la démocratie chrétienne, à la stratégie de libéralisation du marché intérieur et à ses conséquences sur les droits sociaux et les services publics. Ce sont des gouvernements socialistes qui ont négocié les plans d’austérité voulus par l’Union européenne et le Fonds monétaire international. En Espagne, au Portugal et en Grèce bien sûr, la contestation des plans d’austérité prend pour cible le FMI et la Commission européenne, mais aussi les gouvernements socialistes nationaux.” (…) ”Une partie de la gauche européen ne conteste plus qu’il faille, à l’instar de la droite européenne, sacrifier l’État-providence pour rétablir l’équilibre budgétaire et flatter les marchés.” (…) ”Nous avons été en plusieurs lieux du globe un obstacle à la marche du progrès. Je ne m’y résigne pas. »” La citation est d’autant plus judicieuse qu’elle révèle combien les analyses du Front de gauche peuvent aujourd’hui être partagées par d’autres, jusqu’au cœur du Parti socialiste. Et qu’elle atteste à quel point un vaste débat, aussi transparent qu’impliquant citoyens et acteurs du mouvement social, pourrait parvenir à bouleverser la donne et à donner une majorité, à gauche, aux tenants du courage et de la détermination.

CONJURER LA DIVISION ? OUI, MAIS COMMENT ?

Ce 27 mai, dans le ”Journal du dimanche”, la première secrétaire du PS s’évertue à nier qu’il existât un problème. « François Hollande a été choisi par trois millions de Français, c’est une force, explique-t-elle. Il fait preuve de sang-froid et de sérénité. Son équipe de campagne est constituée. Il sera le candidat du redressement, de la justice, de l’avenir : c’est comme cela que les Français le perçoivent. Notre candidat est populaire. Dans les sondages, il atteint des scores à la de Gaulle. Tous les ingrédients de la victoire sont là, maintenant que chacun s’attelle à élever le débat ! » Une brassée d’éloges dont il ressort, au fond, que celles et ceux n’y souscrivant pas seraient responsables de la division de la gauche… puisque ne réservant pas « leurs attaques à la droite ». Ce qu’il fallait sans doute démontrer par cet entretien…

Martine Aubry a-t-elle cependant bien pris la mesure du fait que, en dépit de ses ”« sondages à la de Gaulle »”, son candidat ne pipe mot sur les alternatives indispensables lorsque l’hypothèse d’un éclatement de la zone euro gonfle au point de gagner en vraisemblance ? Entend-elle, comme nous, M. Olli Rehn, le vice-président de la Commission européenne, avertir les responsables français de tout bord qu’il ”« pourrait y avoir besoin de mesures supplémentaires” (d’austérité) p”our 2013 »”, ou demander ”« de nouveaux pouvoirs »” octroyant aux ayatollahs libéraux de Bruxelles la possibilité ”« d’amender les projets de budget des États »”, sans que l’on voit le postulant socialiste à la magistrature suprême s’élever contre des prétentions aussi antidémocratiques ? Saisit-elle bien que c’est faire un cadeau inestimable à Nicolas Sarkozy que de lui laisser le bénéfice de propositions d’assouplissement des règles de fonctionnement de la Banque centrale européenne – pour, officiellement, contrecarrer la hausse sans fin des taux d’intérêt sous l’impact de la spéculation sur les dettes souveraines -, plutôt que d’oser revendiquer la remise à plat globale d’un traité de Lisbonne dont chacun s’accorde à reconnaître qu’il est dorénavant caduc ? Réalise-t-elle bien que, de l’irrésolution de cette large partie de la gauche que le président du Conseil général de Corrèze voudrait représenter, le Front national peut tranquillement faire son miel, désormais crédité aux yeux d’un grand nombre de sondés de sa volonté de tenir ses engagements ? Prend-elle l’exacte mesure de la démarche qui amène, dans ”l’Humanité” du 24 novembre, le secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, à interpeller implicitement la gauche tout en appelant à l’action des salariés : ”« Un climat très anxiogène est entretenu. On voudrait accréditer l’idée qu’il n’y a pas d’alternative à la précarité sociale, qu’il faut s’agenouiller devant des organismes qui n’ont rien de démocratique. Cela questionne sur les mécanismes du vivre ensemble, de la démocratie. On ne sait plus où sont les centres de décision. Cela pèse sur le climat, il ne faut pas s’en désoler mais travailler à des 
alternatives, et la CGT est parmi les acteurs qui défendent des alternatives. Les salariés ont tout à perdre à rester spectateurs. On ne leur a jamais rien accordé, c’est la logique du capitalisme. À chaque fois qu’il y a eu des progrès sociaux, en France et dans le monde, il a fallu les arracher par l’action syndicale »” ?

Autant d’interrogations attestant qu’une entente populaire s’avère plus que jamais indispensable, pour rassembler notre camp, lui donner le moyen de battre le chef de file de l’UMP, écrire une nouvelle page de l’histoire de ce pays afin de lui permettre de délivrer le signal d’une contre-offensive à l’échelle de tout le continent, aider le peuple travailleur à s’engouffrer dans la brèche d’une victoire électorale à la manière dont le mouvement gréviste de 1936 suivit un succès dans les urnes. Encore convient-il de fonder ladite entente populaire sur la seule base à même de permettre de rouvrir à la gauche le chemin du peuple : une plate-forme de salut public destinée à remettre au pas la finance, à reprendre le contrôle sur le système bancaire, à opposer la relance sociale et écologique de l’activité à une austérité génératrice de récession, à refonder l’Europe grâce à la restauration de la souveraineté des peuples.

C’est de cela qu’il s’agit maintenant de discuter, en favorisant la confrontation publique des logiques en présence. Pourquoi pas, dans les prochaines semaines, l’organisation d’une série de grands rendez-vous, dans les principales régions du pays, à l’occasion desquels toutes les composantes de la gauche, du Parti socialiste au Nouveau Parti anticapitaliste, pourraient faire juges les citoyens de leurs projets et réponses à une situation à tout point de vue exceptionnelle ?

Christian_Picquet

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