Deux ans après… Six mois après… Et maintenant ?

Les communicants du Palais nous l’avaient assuré, les conclusions que le président de la République s’apprêtait à tirer du ”« Grand Débat national »” allaient frapper l’opinion de sidération. On évoquait alors un ”« effet waouh »” … Patatras ! ce dernier aura fait triplement « pschitt » … D’abord, parce que l’émotion suscitée par l’incendie de Notre-Dame aura tout submergé, contraignant Emmanuel Macron à remballer provisoirement ses annonces, sans toutefois pouvoir empêcher qu’elles ne filtrent et révèlent leur indigence. Ensuite, parce que la conférence de presse du 25 avril n’aura fait que confirmer au pays l’obstination présidentielle à ne pas changer de cap, et même à droitiser davantage sa politique. Enfin, parce que la gestion du maintien de l’ordre, à Paris, le 1° Mai, initialement conçue comme une démonstration d’autorité, aura en réalité laissé percevoir un pouvoir en butte à une contestation toujours aussi vive, le nombre de manifestants s’étant avéré très supérieur à l’année précédente dans toute la France, en dépit d’un long « pont » et d’une période de congés scolaires en Île-de-France. Sans compter que le ministre de l’Intérieur se sera lamentablement pris les pieds dans le tapis de ses provocations (comme lorsque des unités de police auront disloqué une partie du cortège syndical, ou lorsque le même personnage aura voulu, contre toute réalité, transformé le reflux de manifestants paniqués dans les locaux du CHU de La Pitié en assaut sauvage d’une salle de réanimation). De sorte que, deux ans exactement après son installation, et six mois pratiquement après l’irruption des « Gilets jaunes » sur le théâtre hexagonal, le macronisme se montre parfaitement impuissant à juguler une crise politique sans antécédent depuis très longtemps. Le pays se trouve, du même coup, plongé dans une instabilité durable.

Ce 25 avril, le monarque élyséen se trouvait évidemment dans l’obligation d’au moins circonscrire l’incendie social – à défaut de pouvoir l’éteindre – qui fait rage depuis cet hiver. L’enjeu, pour lui, consistait à préserver, autant que faire se peut, les chances de la liste de « La République en marche » aux toutes proches élections européennes. Dans le système électoral présidant à ce scrutin en France, cet ersatz de proportionnelle assorti d’un seuil éliminatoire à 5%, sortir en tête lui permettrait de se prévaloir d’une légitimité en voie de reconstruction. Or, la soldate Loiseau peine à prendre son envol, concurrencée qu’elle se trouve par un Rassemblement national de plus en plus menaçant, mais aussi par des « Républicains » tutoyant désormais les 15% d’intentions de vote.

Ainsi s’explique que l’on nous ait annoncé des mesures telles que le retour à l’indexation des retraites jusqu’à 2000 euros dès 2020 et de toutes les pensions à l’horizon de 2021, la réduction du taux d’entrée dans l’impôt pour les contribuables du bas de l’échelle, la pérennisation de la prime de 1000 euros défiscalisée et désocialisée, l’instauration d’un fonds de garantie pour le paiement des pensions alimentaires, un moratoire sur la fermeture d’écoles et d’hôpitaux. Sans parler du renoncement (au moins partiel) aux 120 000 suppressions de postes dans la fonction publique, ni de l’appel au rétablissement du dialogue avec les élus et « corps intermédiaires » que la tenue, le 6 mai, d’une grande ”« conférence »” réunissant les ”« partenaires »” syndicaux et associatifs est censée avoir matérialisée.

Ne le contestons pas, ces dispositions sont à mettre à l’actif de la mobilisation citoyenne. Leur coût n’est d’ailleurs pas négligeable. Monsieur Pisani-Ferry, grand architecte du programme du candidat Macron en 2017, le chiffre à quelque 20 milliards de dépenses supplémentaires non compensées en l’état actuel des choses, soit 1% du produit intérieur brut (”Le Journal du dimanche”, 28 avril 2019). Reste que rien n’aura vraiment répondu aux attentes de cette immense majorité de Français qui ne cesse de revendiquer la justice sociale et fiscale, la sauvegarde de la planète, la démocratie.

Quid, par exemple, des difficultés récurrentes de ces petits retraités percevant à peine plus de 2000 euros ? Des coupes claires annoncées dans la dépense publique, à l’effet ravageur pour l’ensemble de nos services publics, donc pour les territoires ? De l’augmentation du Smic et des salaires, au cœur du mouvement populaire en cours ? Du rétablissement de l’ISF, lui aussi exigé massivement ? De la réaffectation, tout autant demandée, des montants faramineux du CICE aux TPE et PME investissant et créant des emplois ? De la progressivité accentuée de l’impôt, dans le but de mettre enfin à contribution les ultrariches ? De la taxation des dividendes ou des mesures énergiques requises pour récupérer les dizaines de milliards de fraude fiscale réalisés par des spéculateurs avides ? De la cotisation des revenus purement financiers des entreprises et des banques, seule à même de pouvoir combler le déficit annoncé de la Sécurité sociale, estimé à 3,6 milliards par le Haut-Conseil du financement de la protection sociale ? De la transition écologique, renvoyée à l’incertaine délibération d’un très ministériel ”« Conseil de défense écologique »” et d’un ”« Conseil de la participation citoyenne »” censé comprendre 150 citoyens tirés au sort ? De la tenue, demandée par nombre d’organisations syndicales, d’une conférence nationale sur les salaires, la reconnaissance des qualifications et l’égalité salariale hommes/femmes, cadre d’une négociation authentique contrairement à l’exercice bien formel du show médiatique du 6 mai ? De l’aspiration démocratique, méprisée par la décision d’allègement de la procédure de déclenchement du « référendum d’initiative partagée » (ramenant, certes, le nombre de citoyens nécessaire à un million, mais laissant en l’état la proportion requise de parlementaires) ?

Seuls des naïfs auront pu se dire surpris par ce patent décalage avec une crise sociale n’ayant cessé de s’approfondir au fil des mois. Pas plus en politique qu’en mathématiques, la quadrature du cercle n’est imaginable, ”a fortiori” quand la lutte des classes se fait plus âpre. En l’occurrence, porté à la magistrature suprême à la faveur d’un coup de force démocratique appuyé par les cadors du CAC 40 et une haute technocratie acquise à la vulgate néolibérale, le chef de l’État n’eût pu répondre à un pays en souffrance et en ébullition qu’en se détournant de ses puissants mentors. Ceux-ci, par l’entremise du président de l’influente Association française des entreprises privées, Laurent Burelle, l’avaient sèchement averti peu avant sa conférence de presse : ”« Les cent premières entreprises de ce pays que je représente sont légitimes à prendre leur part au débat actuel. Le cap de la première partie du quinquennat était le bon. Il ne faut pas en changer. Les mesures, courageuses, qu’il fallait prendre ont été engagées. La réforme de la fiscalité, avec la transformation de l’ISF en IFI et le prélèvement forfaitaire unique, la réforme du marché du travail, la réforme de la SNCF, ou encore la loi Pacte… tout cela va dans le bon sens. Je le répète, il faut maintenir le cap ! »” (”Le Figaro”, 20 avril 2019). Impossible d’être plus clair… Message reçu, donc, cinq sur cinq par l’intéressé, qui aura ouvert sa déclaration liminaire du 25 avril par la réaffirmation de son intention de ”« préserver »”, ”« poursuivre »” et ”« intensifier »” des orientations qu’il juge ”« bonnes »” tout en déplorant que les Français ne les aient pas comprises.

SON VRAI PROJET : CONSOLIDER UN BLOC SOCIAL MACRONISTE

Les ministres, chargés du service après-vente, n’auront pas tardé à mettre les points sur les « i ». À commencer par Bruno Le Maire, qui se sera employé à rassurer le Medef à propos de la remise en cause, évoquée par le Prince, des niches fiscales proposées aux entreprises : ”« Les cinq milliards d’euros de baisse d’impôt sur le revenu seront financés par trois sources : la baisse de ces niches, la réduction des dépenses publiques et l’augmentation du temps travaillé” (…). ”La réduction des niches fiscales dont bénéficient les entreprises n’est qu’une des sources de financement »” (”Les Échos”, 3 mai 2019). Dans la foulée, le ministre de l’Éducation nationale sera venu souligner la distinction existante selon lui entre la promesse de ne pas fermer d’écoles et la suppression de classes appelée à se poursuivre, tandis que sa collègue Madame Buzyn aura de son côté décrété ”« impossible »” de s’engager à ne pas fermer de services dans les hôpitaux. Le projet de loi portant réforme de la fonction publique, arrivé ces derniers jours à l’Assemblée nationale, aura en quelque sorte constitué la cerise sur le gâteau. Telles des inflexions appuyées de l’engagement à ne plus tailler à la hache dans les effectifs du service public, figurent notamment le recours accru aux contractuels, la mobilité accentuée des agents dont les postes seront supprimés, l’instauration d’un congé de transition professionnelle pour changer de métier, et la diminution des protections syndicales des fonctionnaires (les commissions administratives paritaires n’ayant plus voix au chapitre à propos des mobilités et des promotions).

De toute évidence, par-delà de fugitives déclarations d’empathie envers la colère des laissés-pour-compte d’une globalisation capitaliste de plus en plus sauvage, qui n’auront visé qu’à calmer un peu le jeu jusqu’au 26 mai, l’exécutif aura choisi d’ouvrir une nouvelle phase du quinquennat en priorisant la consolidation du bloc social auquel il doit tout, celui que forme le parti de l’ordre et des privilégiés. Il ne croit manifestement pas qu’il soit envisageable de résorber la fracture qui, de sondage en sondage, se pérennise et le voit contester par 70% des citoyens. Il ne doute pas davantage que, sous une forme ou sous une autre, le phénomène des « Gilets jaunes » et les diverses exaspérations montant de la société vont continuer à s’exprimer avec force et à le prendre pour cible. Il se révèle suffisamment averti de la chose politique pour comprendre ce que révèlent toutes les enquêtes d’opinion sans exception : bravant l’usure inévitable d’une mobilisation à la durée exceptionnelle, 50% de nos concitoyens disent toujours approuver les « Gilets jaunes » (dont 66% des ”« classes populaires »”, 52% des ”« classes moyennes »” et 50% des retraités) ; par ailleurs, à en croire un tout récent sondage Viavoice pour ”Libération”, seuls 20% des personnes interrogées saluent positivement ses dernières annonces.

Cela dit, l’occupant du Trône sait aussi que nulle alternative politique crédible ne vient, du moins à ce stade, le menacer et que le mouvement social, dans sa diversité et sa grande fragmentation, ne trouve pas le chemin qui lui permettrait de faire basculer le rapport des forces en sa faveur. Il considère, par conséquent, que son socle du premier tour de la dernière présidentielle, si possible élargi à une fraction de la droite traditionnelle toujours en déshérence, peut lui suffire à passer le cap des trois années à venir et à arracher un nouveau mandat en 2022. Comment, sinon, expliquer son refus réitéré de changer de braquet, l’extrême brutalité de la réplique sécuritaire aux manifestations de rue, l’insistance très réactionnaire sur les questions d’identité et d’immigration (au point qu’on eût pu croire cette partie de la conférence de presse du 25 avril directement empruntée au programme européen de la liste Bellamy) ? Comment, de même, interpréter autrement la panique ayant commencé à s’emparer de la sphère gouvernementale devant le retour d’une partie de l’électorat de droite au bercail des « Républicains », dans la perspective du scrutin des européennes ?

Le pari n’est évidemment pas sans risques. Si les limites que rencontre le mouvement populaire autorisent encore le pouvoir à manœuvrer, la crise sociale s’est durablement muée en crise politique et institutionnelle, affaiblissant le premier personnage de l’État comme jamais depuis les origines de la V° République. D’où le possible ”« scénario négatif »” pointé par le politologue Jérôme Fourquet : ”« L’opinion est brute et fragmentée, elle risque de devenir indigérable par le gouvernement »” (”Le Un”, 17 avril 2019). En d’autres termes, une course de vitesse vient de débuter. Outre les projets de loi que l’exécutif conservait dans ses cartons en attendant la fin du ”« Grand Débat »”, deux thèmes vont manifestement vertébrer la tentative de rétablissement politique et idéologique du macronisme. Il n’est pas sans intérêt de s’y arrêter, afin de bien apprécier ce à quoi nous allons devoir faire face.

DU SARKO-FILLONISME EN GUISE D’ACTE II DU QUINQUENNAT

Pour reprendre l’initiative, Emmanuel Macron aura fait le choix de mettre en avant le thème du ”« travailler davantage »”. Ce dernier, remarquons-le, avait auparavant fait l’objet d’une soigneuse préparation d’artillerie médiatique, de la part notamment de la presse économique, témoignant de l’intérêt de la classe dirigeante pour cet objectif. Il s’agit, ce faisant, de répondre au double défi qu’affronte le capital : ”« relancer la productivité »” dans un contexte de ralentissement économique mondial, et ”« résorber le déficit structurel public »”, pour reprendre les termes de Jean-Marc Daniel dans ”Les Échos” du 17 avril.

Le choix correspond également à la préoccupation du monarque de resserrer les liens avec sa base sociale la plus fidèle et il n’est pas, de son point de vue, dépourvu de pertinence. Si demander des efforts supplémentaires à des Français aux fins de mois déjà difficiles rencontre la très large opposition des classes travailleuses et populaires, autant que des jeunes et des actifs de 35 à 64 ans, il recueille en revanche une adhésion majoritaire (voire très majoritaire) auprès des ”« catégories supérieures »”, chez les dirigeants d’entreprise ou parmi les diplômés du supérieur, et il se voit plébiscité par les sympathisants des « Républicains » (sondage Ifop/JDD, ”« Les Français et la nécessité de travailler plus selon Emmanuel Macron »”).

Le nouveau paradigme macronien présente, à cet égard, une parenté certaine avec la rhétorique sarkozyenne de la campagne de 2007. À ceci près, cependant, que le ”« travailler plus »” avait à l’époque pour principale visée de restaurer la base populaire de la droite, alors que la démarche de l’équipe actuelle est d’une autre nature. Il ne s’agit plus de ”« gagner plus »”, avec pour dessein démagogique de corriger les inégalités, mais de ”« mettre en œuvre la baisse des impôts »” en la corrélant à une diminution massive de la dépense publique. À cet égard, plus que de Nicolas Sarkozy, c’est de François Fillon que s’inspire le vainqueur de 2017.

Tous les commentateurs l’auront au demeurant noté, Emmanuel Macron aura, à l’occasion de sa prestation médiatique du 25 avril écarté l’idée d’un nouveau jour de travail gratuit pour financer la dépendance (ce que lui recommandaient publiquement nombre de ses amis), et il n’aura voulu s’attaquer qu’à la durée de cotisations donnant droit à une retraite à taux plein. Il y a toutefois fort à parier que cette dernière contre-réforme ne sera que le premier test d’une attaque plus globale. Parlant de l’allongement ”« de la durée du temps de travail pour accroître la croissance potentielle »”, Jean-Marc Daniel, dans l’article des ”Échos” déjà cité, note que ”« cette priorité suppose de retarder l’âge du départ à la retraite à, par exemple, 67 ans, de refondre les 35 heures afin de permettre à tout un chacun de travailler autant qu’il le souhaite et de revoir le nombre de jours fériés »”.

VERS UN VÉRITABLE « BIG-BANG » SOCIAL

Comment, dès lors, interpréter la prudence peu habituelle de notre Jupiter du faubourg Saint-Honoré ? C’est un autre point de vue, émanant cette fois d’un porte-parole de l’Institut Montaigne (autrement dit du Medef), Bertrand Martinot, qui sera venu éclairer notre lanterne. Il vaut d’être un peu longuement cité. À lire ce Monsieur Martinot, ”« si la question est de travailler plus en gagnant plus, on peut considérer qu’elle est réglée. De fait, le ‘’système des 35 heures’’ tel qu’inventé par Martine Aubry a été démonté pierre par pierre grâce aux assouplissements mis en place depuis 2004 : l’employeur peut aujourd’hui imposer des heures supplémentaires dans la limite de 220 heures par an. Quant à la négociation collective sur la durée du travail, elle permet d’aller particulièrement loin dans la modulation annuelle du temps de travail, le rachat des jours de RTT, le niveau du contingent d’heures supplémentaires ou encore le taux de majoration de ces heures.” (…) ”Autrement dit, la panoplie permettant d’accroître le temps de travail dans de larges proportions est aujourd’hui complète ! Si, en revanche, le problème est de travailler davantage à salaire mensuel à peu près inchangé, la question change de nature. Et c’est là que le bât blesse : si, dans leur immense majorité, les employeurs ne se saisissent pas des possibilités de souplesse autorisées par la loi, c’est qu’ils n’ont aucunement la volonté de faire travailler plus longtemps leurs salariés en leur payant des heures supplémentaires ou en leur rachetant des jours de RTT !” (…) ”Le vrai sujet, surtout pour les TPE, n’est donc pas d’accroître la durée du travail, mais de pouvoir le faire en abaissant les salaires horaires. Le lecteur jugera si cette voie, qui implique notamment de baisser le Smic, est politiquement praticable… »” (”Les Échos”, 3 mai 2019).

En clair, ce que nous dit avec le plus tranquille cynisme ce thuriféraire de l’ultralibéralisme, c’est que les possédants aspirent à un « big-bang » social d’une ampleur souvent sous-estimée, y compris à gauche et dans le mouvement ouvrier. Il souligne que le patronat est allé aussi loin qu’il le pouvait dans le démantèlement du ”« système des 35 heures »” et qu’à présent, il n’est pas dans ses intentions de faire travailler plus longtemps les salariés en les payant davantage, fût-ce en recourant à des heures supplémentaires dont les taux sont pourtant devenus très avantageux pour lui. Le véritable enjeu n’est autre que la baisse des salaires…

Des travailleurs un peu plus asservi au despotisme patronal, contraint de travailler beaucoup plus en percevant nettement moins et en disposant de protections réduites comme peau de chagrin : la philosophie du libéral-macronisme, en dépit du discours prétendant s’opposer aux horreurs ”« populistes ”» en vertu d’un prétendu ”« progressisme »”, n’est vraiment pas très éloignée de celle de l’alliance conclue entre la droite et l’extrême droite en Autriche. À Peine arrivée aux affaires, celle-ci n’aura rien eu de plus pressé que d’allonger à 60 heures la durée hebdomadaire du travail… Mais, comme à l’Élysée l’expérience des « Gilets jaunes » aura servi de leçon, on redoute qu’une attaque de cette violence ne conduise à l’explosion de cette poudrière qu’est devenu notre pays. Aussi, a-t-on opté pour la stratégie des faits accomplis successifs. L’horizon n’en reste pas moins une contre-révolution néolibérale…

UNE NOUVELLE CONCEPTION DE L’ÉTAT

Un second axe de la feuille de route présidentielle mérite, sous ce rapport, la plus grande attention. Une réforme de l’État y est esquissée, dégageant une cohérence inquiétante pour la démocratie et, plus encore, pour le modèle républicain tel que les luttes de notre peuple l’ont façonné.

Prenons la réduction du nombre de parlementaires et d’élus. En se conjuguant avec l’introduction d’une ”« dose de proportionnelle »” pour la désignation des députés, laquelle peut se révéler tout aussi discriminatoire que l’actuel mode de scrutin uninominal à deux tours, elle déboucherait inévitablement sur un nouvel affaiblissement du Parlement face à une présidence aux prérogatives encore plus exorbitantes. Elle amènerait à l’éloignement accru des citoyens et de leurs représentants. Et, dans un rapport des forces politiques tel qu’il prévaut aujourd’hui, c’est à un recul considérable de la présence de la gauche dans les Assemblées que l’on assisterait.

Prenons encore la nouvelle phase de ”« décentralisation »” pointée par Emmanuel Macron. Elle se concrétiserait notamment par l’introduction d’un ”« droit à la différenciation »” par lequel les collectivités (métropolitaines ou régionales) concernées pourraient s’affranchir de la loi commune pour déterminer certaines de leurs politiques publiques. Cette logique de mise en concurrence des divers échelons institutionnels conduirait à un énième rapetissement des capacités de péréquation de l’État qui requièrent, pour faire entrer dans les faits le principe d’égalité entre les territoires, de pouvoir être mis en œuvre à l’échelle de la nation tout entière. Dit autrement, c’est à une attaque sans précédent contre l’unité et l’indivisibilité de la République que nous nous voyons confrontés.

Même derrière la disparition de l’École nationale d’administration se cache une intention fort perverse dans ses motivations. Nombre de nos concitoyens y verront probablement une volonté de s’en prendre au fonctionnement oligarchique et népotique de la haute administration. Elle procède, en réalité, d’une conception d’ensemble des institutions, dans le contexte de la crise de légitimité qui les affectent un peu partout dans le monde, et singulièrement en Europe. C’est même, avant tout, la volonté de privatiser la haute fonction publique, et au-delà l’appareil de l’État lui-même, qui se dessine en creux. Les entreprises de Monsieur Benalla, lorsqu’il officiait à l’Élysée, ont à cet égard levé un coin du voile sur les conceptions qui dominent au sein de cette haute « noblesse d’État », pour paraphraser Pierre Bourdieu, dorénavant intimement liée aux plus grands intérêts privés. Derrière l’idée de ces ”« passerelles »” nouvelles, dont a parlé le président de la République et qui seraient censées faciliter l’intégration de nouveaux profils aux grands corps de l’État, s’affirme nettement le souci de faciliter un va-et-vient des hauts fonctionnaires entre le public et le privé, et il s’ensuivrait immanquablement la disparition du statut de la fonction publique (ce dernier n’étant nullement, rappelons-le, un privilège mais une garantie d’indépendance). Comme l’anticipe Anicet Le Pors, ”« de nombreuses garanties vont voler en éclat : sur l’impartialité des fonctionnaires, sur l’égalité entre les femmes et les hommes, et sur le maintien à distance du clientélisme et de la corruption, par exemple »” (”L’Humanité”, 9 mai 2019). S’il s’impose effectivement de ”« développer le contrôle démocratique de la haute fonction publique »” et de ”« démocratiser le recrutement »” de cette dernière, c’est plutôt par la ”« réforme profonde de l’ENA »”, que demandent les communistes, que l’on y parviendra. Plutôt que d’ouvrir le service de l’État aux fondés de pouvoir de la finance et des grands groupes, mieux vaudrait élargir le vivier de recrutement externe en l’ouvrant notamment aux étudiants sortant de l’université, développer fortement le troisième concours ouvert aux « acteurs sociaux », et revoir profondément le contenu des enseignements.

On pourrait encore mentionner la transformation du Conseil économique, social et environnemental, qui va amenuiser davantage la représentation des « corps intermédiaires » et, tout particulièrement, des organisations syndicales, sous couvert d’élargir cette « troisième Chambre » à un panel de citoyens tirés au sort. Ou, précisément, cette généralisation du tirage au sort, voulue par notre Roi-Soleil pour désigner pléthore de « comités Théodule », qui aboutira ”in fine” à relativiser la délibération démocratique, fondée sur la confrontation contradictoire des opinions et le recours au suffrage pour dégager des majorités.

Bref, la vision macronienne est ici en train de se doter d’une dimension institutionnelle dont il convient de ne pas ignorer la cohérence. Si les projets énoncés le 25 avril venaient à s’accomplir, nous ne vivrions plus dans une République pouvant se référer au fameux triptyque de « Liberté-Égalité-Fraternité ».

La conclusion coule de source. Ce n’est pas à une phase d’apaisement mais, au contraire, à de nouveaux moments de confrontation aiguë qu’il convient de nous préparer. Par le développement des mobilisations, pour les salaires, la justice sociale et fiscale, les services publics, le climat et la transition écologique, les libertés. Par leur convergence sur une plate-forme d’exigences unifiantes, leur jonction dans la rue et dans les grèves, leur enracinement dans les entreprises. Par l’émergence, qui fait aujourd’hui si cruellement défaut, d’éléments d’alternative rassembleuse à gauche. Il y a urgence. Faute de perspectives progressistes à la hauteur, une secousse sociale et politique de l’ampleur de celle que nous vivons peut parfaitement libérer l’espace à des solutions autoritaires et ultraréactionnaires. La domination de la campagne des européennes par des droites extrêmes et des extrêmes droites ressemble, de ce point de vue, à un avertissement.

En défendant à partir des doléances reçues des citoyens ses « Dix propositions pour la France », en ouvrant ce faisant le débat à gauche et dans le pays, en portant autour de Ian Brossat une liste de rupture avec ”« l’Europe de l’argent »” aux prochaines élections européennes, le PCF a commencé à relever le défi. Il va falloir mettre le turbo dans les prochains mois…

Christian_Picquet

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