De Giscard à Macron, un demi-siècle de démolition de la France

La disparition d’un président de la République n’est jamais, en France, un événement anodin. Quoi que la mémoire collective conservât de celui dont la chronique médiatique fait, conventionnellement, l’éloge funèbre. De par la place que le premier personnage de l’État a acquise dans nos institutions, les orientations qu’il imprime au sommet de l’État modifient nécessairement la physionomie du pays. De ce point de vue, si Valéry Giscard d’Estaing est présentement fort oublié de la grande majorité de nos concitoyens, et si, sauf exception, un décès appelle retenue, on ne saurait taire la nuisance de l’action déployée par ce troisième locataire de l’Élysée depuis la fondation de la V° République. D’autant que ce mandat présidentiel marqua un basculement des politiques publiques, dont nous n’avons cessé depuis de subir les retombées calamiteuses, jusqu’à l’actuel occupant du Trône en lequel d’aucuns cherchent un Giscard moderne. 

Au mitan des années 1970, alors que l’empreinte de Mai 68 marquait  les luttes populaires d’une radicalité renouvelée — il n’est que de se remémorer les aspirations autogestionnaires ayant inspiré les travailleuses et travailleurs de Lip, le surgissement des ouvriers spécialisés comme des acteurs majeurs du conflit de classe à l’époque, les grandes batailles du droit de « vivre et de travailler au pays », l’essor du mouvement féministe ou de celui des homosexuels, le combat des travailleurs immigrés pour l’égalité des droits, ou la puissance des actions de solidarité avec les peuples d’Indochine en butte aux entreprises criminelles de la première puissance impériale de la planète —, la droite française se cherchait un nouveau projet, des équilibres transformés, un autre leadership.

Le général de Gaulle congédié au terme d’un référendum qui l’avait vu lâché par la bourgeoisie et une grande partie de sa majorité en avril 1969, le septennat suivant, précocement interrompu par la mort de Georges Pompidou, n’avait été qu’une brève transition sans relief. L’Union de la gauche, enclenchée à partir de la signature du Programme commun en 1972, n’avait de son côté pas eu le temps de trouver sa pleine dynamique, et le « parti de la trouille » (si bien nommé par le Général en 1968, alors que les tenants de l’ordre à tout prix venaient pourtant de lui sauver la mise) disposait encore de quelques réserves. Cela permit au giscardisme de l’emporter, quoique d’une très courte tête, à l’élection présidentielle de 1974. 

Alliant le charme d’une relative jeunesse à la rupture affichée avec les pesanteurs de moins en moins supportées de la politique traditionnelle, la présidence Giscard d’Estaing allait, sept ans durant, incarner une alliance baroque : entre une droite aussi conservatrice qu’attachée à ses privilèges, qui souhaitait en finir avec le volontarisme industriel et diplomatique mis en oeuvre par le pouvoir gaulliste après 1958 (ce qui avait permis, rappelons-le, la modernisation de l’appareil économique et l’affirmation d’une certaine indépendance envers les États-Unis), le vaste clan toujours influent des nostalgiques de Vichy et des aventures colonialistes (il n’est, de ce point de vue, pas fortuit que le prétendant à la magistrature suprême ait fait appel aux nervis de l’extrême droite pour sécuriser ses meetings de campagne), et la fraction des gaullistes qui s’étaient regroupés derrière Jacques Chirac, dans le but de s’affranchir de la tutelle des barons de leur parti.

UNE POLITIQUE DE CLASSE SOUS COUVERT DE « MODERNISATION »

Très nombreux, et volontairement ignorants de la réalité de l’Hexagone en cette période-charnière, sont à présent les commentateurs qui s’enthousiasment du « modernisme » alors revendiqué par le nouveau monarque. Il est vrai que, soucieux de coller aux mutations de la société, ce dernier entama son mandat par l’abaissement à 18 ans de l’âge de la majorité, la légalisation du divorce par consentement mutuel et l’abolition de la loi de 1920 interdisant l’interruption volontaire de grossesse. Il se garda néanmoins d’abolir les lois scélérates qui permettaient par exemple l’existence d’une Cour de sûreté de l’État aux attributions discrétionnaires, discriminaient les homosexuels, ou encore donnaient aux cours d’assises le droit de prononcer la peine de mort… 

Pour autant, sous prétexte de faire émerger une « société libérale avancée », la « modernité » giscardienne consista principalement à dynamiter, autant que les rapports de force politiques et sociaux le lui permettaient, la régulation républicaine de l’économie, rétablie et considérablement étendue à la Libération grâce à l’application du programme du Conseil national de la Résistance. Comme devait, voici déjà 32 ans, le relever l’économiste André Gauron, « le libéralisme giscardien n’est pas un libéralisme politique motivé par la recherche d’une plus grande démocratie. Il est un libéralisme économique qui vise à soumettre l’individu à la régulation du marché. Que les individus en viennent à s’organiser pour se doter d’un pouvoir de négociation, voilà ce que le libéraux veulent remettre en cause pour ‘’libérer’’ les initiatives individuelles et faire régner le pouvoir du marché, c’est-à-dire de l’argent » (in Années de rêves, années de crises, 1970-1981, La Découverte 1988).

Ainsi, VGE devait-il, tout au long de son septennat,  conduire son action à partir d’un fil rouge consistant à faire reculer l’État et à promouvoir le marché comme moteur de nouvelles règles sociales. Il devait en résulter la démolition de pans entiers de notre industrie nationale afin de satisfaire aux normes d’une concurrence soustraite à toute contrainte et d’une recherche effrénée de compétitivité pour le capital, dans les termes que la globalisation financière commençait à dessiner. De même, les gouvernements de Jacques Chirac (jusqu’à l’été 1976) puis de Raymond Barre commencèrent-ils à livrer des assauts répétés à la protection sociale et autres acquis de la Résistance. 

Ils s’employèrent d’abord à viser les organismes sociaux (mutuelles, offices locatifs, comités d’entreprise…), tels que les avaient forgés au fil des décennies les combats du mouvement ouvrier, avant de tester une attaque frontale contre la Sécurité sociale. Ils se faisaient ici l’écho d’un rapport publié en 1977 par le patronat, qui qualifiait cette dernière de « structure monstrueuse » et de « machine à annihiler la personnalité des Hommes ». Le jeune et sémillant président devait d’ailleurs, lui-même, parfaitement résumer sa philosophie en écrivant que la démocratie sociale résultait, au fond, « d’une conception collectiviste de l’organisation sociale, dominée par la notion de masse, à l’opposé de l’évolution souhaitée par notre société » (in Démocratie française, Fayard 1976).

AU SERVICE DE LA GLOBALISATION NAISSANTE

Cette première offensive, dans notre Hexagone, d’un néolibéralisme en train de prendre son essor à l’échelle de la planète ne faisait, à bien y regarder, que reprendre à son compte les préconisations de la commission Trilatérale. Cette dernière, créée en 1973 à l’initiative du groupe Bildeberg et placée sous l’égide de hautes figures de l’élite gouvernante d’outre-Atlantique, tels Henry Kissinger ou Zbigniew Brzezinski, s’était fixée l’objectif d’organiser la coopération internationale d’acteurs politiques de premier plan et de représentants du monde des affaires en faveur d’une contre-révolution politique et sociale à même de faire basculer les équilibres de l’ordre du monde. Elle fut l’un des cadres à partir desquels s’organisa l’actuelle mondialisation, la citadelle impérialiste d’outre-Atlantique y cherchant au surplus les moyens de rétablir un leadership ébranlé par la série de défaites essuyées par elle, un peu partout sur le globe, face à la montée en puissance des mouvements populaires et des luttes de libération.

Symptomatique de cette volonté de prendre toute sa place dans la contre-offensive mondiale du capital apparaît, à cet égard, le réalignement atlantiste du pays. Entamé durant cette période, elle se traduisit notamment par la participation active de nos gouvernants aux premiers sommets internationaux des principales puissances économiques autour des États-Unis. Dans la foulée, on assista à la tentative de dissoudre la souveraineté de la nation et de son peuple dans une construction européenne qui les soumettait, de facto, à l’ordolibéralisme pratiqué de l’autre côté du Rhin. 

D’aucuns ont, à l’occasion du décès de VGE, exalté l’ardeur mise par sa présidence, de concert avec le chancelier social-démocrate allemand Helmut Schmidt, à l’accouchement d’un fédéralisme européen. C’est ce projet qui, effectivement, marqua le giscardisme jusqu’au dernier souffle de son inspirateur, ses premières réalisations ayant été l’élection du Parlement européen au suffrage universel et le lancement, en 1978, d’un Système monétaire destiné à forcer les économies à converger sur la base d’un dogme austéritaire totalement décomplexé.  

Sans doute, cette vision européiste de rupture avec les principes républicains hérités de notre Grande Révolution ne parvint-elle jamais à gagner les faveurs du pays, comme devait le démontrer, à l’occasion du référendum de mai 2005, la large victoire du « non » au projet de Constitution rédigé, précisément, par VGE. Elle n’en réussit pas moins, cela restera sa victoire idéologique posthume, à devenir hégémonique à la tête des partis d’alternance, la droite d’origine gaulliste et le Parti socialiste ayant opéré leur mue au point de devenir les apôtres enivrés de ces traités régressifs régissant l’Union européenne. Cela devint même la revanche secrète des giscardiens que d’avoir vu ceux qui les avaient battus à la présidentielle de 1981 reprendre leurs théorèmes quelques années plus tard. Au prix, faut-il le souligner, d’une lente désintégration de la construction capitaliste de l’Europe, d’une coupure sans cesse plus profonde entre le peuple français et la politique, et singulièrement d’une désintégration historique de la gauche.

On le sait, le maintien d’un haut niveau de conflictualité sociale (en dépit d’un reflux des mobilisations ouvrières dès cette époque), et la menace de voir la gauche accéder aux responsabilités contraignirent, in fine, le régime à revenir sur nombre de ses projets, notamment en matière de protection sociale et de retraites. Reste que, conduites sous la houlette de Raymond Barre en réponse à la crise frappant le monde capitaliste à la suite du premier « choc pétrolier » de 1973, la politique de rigueur, l’organisation d’un vaste mouvement de privatisations rampantes et les saignées infligées à des secteurs stratégiques de notre économie eurent de lourdes conséquences sur l’emploi et les conditions d’existence des travailleurs. Le giscardisme marqua, de ce fait, la fin des « Trente Glorieuses ». Et il commença d’entamer sérieusement les capacités de riposte et de conquête du salariat et du camp progressiste, d’autant que les divisions de la gauche et du syndicalisme commençaient à se creuser. 

LE DÉBUT DE LA DÉSAGRÉGATION À DROITE

En évinçant le clan gaulliste, aux affaires depuis plus de quinze ans, et en s’emparant de l’Élysée à la faveur de l’implosion de ce dernier comme du ralliement de Jacques Chirac à son entreprise, Valéry Giscard d’Estaing se proposait d’offrir une nouvelle base sociale à la droite. Dans son ouvrage-programme, dont avec la distance on ne peut contester l’intelligence, Démocratie française, il décrivait en ce sens une stratégie consistant à asseoir la stabilité du nouveau régime sur une alliance reconstruite avec ce qu’il désignait comme un vaste « groupe central », à savoir les couches moyennes salariées. C’est au service de cette perspective de rassemblement de « deux Français sur trois », et pour damer définitivement le pion aux héritiers du Général, qu’il allait lancer sa propre formation, l’Union pour la Démocratie française, confédération des partis issus de la vieille droite orléaniste et de la Démocratie chrétienne.

Cette tentative vint se fracasser sur une crise économique qui ne devait cesser de s’aggraver jusqu’à la fin du septennat. Il en découla un double divorce, auquel la majorité gouvernementale ne put résister : d’un côté, sous l’effet d’une dépression qui dégradait leurs conditions d’existence, les classes moyennes traditionnelles prirent progressivement leurs distances avec les partis conservateurs , et elles finirent par se chercher un nouveau correspondant politique, qu’elles trouvèrent, pour une partie d’être elles du moins, à l’extrême droite au début de la décennie suivante ; de l’autre, le monde du travail, exaspéré par les coups qui lui étaient portés par le patronat et l’exécutif, reporta ses espoirs électoraux sur la gauche. L’élection de François Mitterrand en fut la résultante, l’influence conservé du Parti communiste favorisant sa nette victoire le 10 mai 1981 (en dépit des reculs électoraux enregistrés, face au Parti socialiste, depuis la fin des années 1970, Georges Marchais totalisait encore, sur son nom, 15% de l’électorat au premier tour).

On peut, sans risque de se tromper, dater de ce moment le début de la descente aux enfers de la droite et, par suite, des turbulences qui ne devaient plus cesser d’agiter la V° République. D’innombrables tentatives s’efforcèrent de sortir de ce qui devint rapidement un discrédit croissant de la représentation politique et institutionnelle. De la rupture entre Giscard et Chirac, ce dernier cherchant le salut de ses partisans dans une nouvelle solution bonapartiste, à l’autoritarisme caractéristique de l’épisode sarkozyen, en passant par les diverses offres de refondation d’un centre libéral et par l’unification des droites dans une même formation au début des années 2000, toutes les opérations de recomposition échouèrent. 

Si rien ne vint mettre un terme à la fragmentation organisationnelle de ces familles, leurs bases sociologiques et leurs références programmatiques tendirent, contradictoirement, à se confondre. Ce qui leur interdit tout redéploiement et les mena à la déréliction présente. Jean-Marie Donegani et Marc Sadoun pouvaient donc relever, il y a maintenant bien des années : « La fin de la décennie soixante-dix apparaît donc tout à fait nouvelle dans l’histoire de la droite sous la V° République puisque les deux courants libéral et gaulliste, divisés et antagonistes sur le plan des formations partisanes, sont au contraire largement unifiées sur le plan des clientèles électorales. Si la période qui s’ouvre avec le septennat de Valéry Giscard d’Estaing peut être considéré comme le temps des partis, c’est d’abord du fait de ce décalage nouveau entre le peuple de droite et sa représentation » (« Les droites dans la vie politique, le jeu des institutions », in Histoire des droites en France, tome 1, Gallimard 1992). Bref, notre audacieux et aristocratique président fut à l’origine de l’éclatement du bloc bourgeois, dont nous continuons à constater les effets plus de quarante ans après…

RÉPUBLIQUE SOUS BÂILLON

Fait systématiquement confirmé par l’histoire, arrivés au gouvernail en se proclamant champions de la liberté individuelle, les adorateurs d’une loi du marché soustraite à toute entrave finissent en partisans du gros bâton. Leur action générant bradage des conquêtes sociales et inégalités, ils doivent faire face à de multiples réactions de colère, lesquelles les amènent très vite aux postures musclées caractéristiques de ces droites rétrogrades qu’ils prétendent ringardiser, et ils se montrent tout autant acharnés que ces dernières à défendre les privilèges de leurs mandants fortunés. L’État de droit fait alors l’objet d’attaques répétées, tandis que les contre-pouvoirs sont perçus comme d’insupportables obstacles. Le processus prend d’autant plus d’ampleur que, confortablement retranchés dans les arcanes de la machine étatique, ces gouvernants manifestent une tendance naturelle à dissimuler leurs turpitudes et leur rapport singulier à l’argent facilement gagné. 

Les scandales qui jalonnèrent le troisième septennat de la V° République, des « diamants de Bokassa » aux « avions renifleurs », en passant par les assassinats jamais élucidés du financier occulte des réseaux giscardiens, le prince de Broglie, ou du ministre Robert Boulin, sans même parler de la révélation des liens étroits tissés avec l’ultradroite catholique de l’Opus Dei, entraînèrent le durcissement répressif du régime. 

L’engagement d’une procédure de privatisation de l’ORTF, dès juin 1974, s’étant heurté aux contradictions de la majorité parlementaire, où les gaullistes conservaient un pouvoir de blocage, le monarque élyséen se contenta de faire éclater l’office de radiotélévision en sociétés indépendantes mises en concurrence. Il veilla toutefois farouchement à maintenir la tutelle de ses amis sur chacune d’entre elles. De sorte qu’il ne fallut pas longtemps pour que l’on vît revenir au premier plan les personnages qui, au temps du gaullisme triomphant, avaient sévèrement cadenassée la liberté d’information.

Et comme, dans le même temps, au nom du monopole public, l’exécutif pourchassait impitoyablement les responsables du jeune mouvement des « radios libres » — François Mitterrand lui-même se retrouva inculpé pour avoir accueilli, au siège du PS, l’une de ces antennes qui n’étaient pas encore tombées sous la coupe d’ambitieux groupes multimédias —, et comme il favorisait simultanément la concentration de la presse écrite entre les mains de quelques puissances financières (le rachat du Figaro et de plusieurs journaux de province par Robert Hersant date de cette époque, tout comme la prise de contrôle d’Europe 1 par le PDG de Matra, Jean-Luc Lagardère), l’Hexagone ne tarda pas à étouffer autant que sous les deux présidences précédentes. 

Au fond, ce Prince séducteur avait tout dit de son rapport aux libertés publiques lorsqu’il s’était insurgé, dans Démocratie française, contre le fait qu’elles fussent « pratiquement inorganisées », alors qu’à ses yeux elles disposaient d’une capacité excessive « de bloquer tel rouage fragile ou sensible de la société, ou de faire irruption dans la vie de millions de foyers ». Le théoricien de la modernisation capitaliste se gardait bien, on le voit, de reprendre à son compte les préconisations d’un Montesquieu, haute figure s’il en est du libéralisme politique du 18° siècle. « Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, écrivait celui-ci, il faut que, par le disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir » (in De l’Esprit des lois, Classiques Garnier 1941). 

On ne s’étonnera pas, du coup, que ces sept années aient été celles où des gouvernants de plus en plus hautains et méprisants firent embastillés des dirigeants syndicaux (principalement de la CFDT), associatifs ou politiques qui avaient, simplement, soutenu les comités de soldats qui se développaient autour de la revendication du droit à se structurer en syndicats (l’auteur de ces lignes se retrouva lui-même raflé, un petit matin de décembre 1975, sur injonction de la Cour de sûreté de l’État). Ni qu’un garde des Sceaux grinçant, Alain Peyrefitte, ait fait adopter une législation particulièrement liberticide, baptisée « Sécurité et liberté », qui visait entre autres à réprimer les actions collectives (par exemple, l’entrave à la circulation d’un train). Non sans une pointe d’excès, mais celle-ci était aussi la marque de son talent, l’un des chroniqueurs les plus en vue de cette décennie, Philippe Boucher, devait même écrire : « La France, pays démocratique, vient de se donner les moyens juridiques d’être légalement une nation totalitaire » (Le Monde, 1° janvier 1981).

MACRON, L’HÉRITIER

De tout ce qui précède, il ressort, du moins me le semble-t-il, l’impitoyable cohérence des politiques poursuivies par le classe possédante et ses fondés de pouvoir tout au long des 46 dernières années. Nous sommes bien loin de l’image d’Épinal, proposée par la quasi-totalité de nos médias, d’un Giscard d’Estaing « champion de l’émancipation de la société française et de son ouverture résolue sur l’Europe et sur le monde », pour reprendre les propos du député Modem Jean-Louis Bourlanges (Le Figaro, 4 décembre 2020).

L’apogée du giscardisme signa plutôt le début de l’offensive pour livrer nos fleurons industriels aux appétits des transnationales les plus puissantes et délocaliser les entreprises jugées insuffisamment compétitives, au nom du sacro-saint dogme du rendement maximal pour l’actionnaire. Depuis cette décennie, des secteurs comme l’électronique, la sidérurgie, la métallurgie, l’automobile, les grands groupes pharmaceutiques, ou encore les transports se seront vus démanteler, alors qu’ils eussent pu constituer la force de frappe économique de la nation et la garantie de sa souveraineté. 

Plus généralement, en vertu d’une idéologie prônant le progrès par l’immersion dans l’univers prétendument enchanteur du marché mondialisé, on aura sacrifié à l’agrobusiness des pans entiers de notre ruralité, dans le même temps que nos petits commerces ou notre artisanat étaient livrés en pâture aux géants de la grande distribution. On aura, de même, sciemment déchiré le tissu de solidarité et de citoyenneté que représentaient nos services publics, longtemps fierté de la République. Et force est, hélas, de constater qu’une gauche dominée par le Parti socialiste renonça à inverser cette spirale destructrice lorsqu’elle accéda à son tour aux manettes, c’est-à-dire à quatre reprises depuis 1981.

Résultat, au nom de la refondation de l’économie autour de la finance, des assurances, des services ou du tourisme, on aura amené le pays à la situation désastreuse que révèle actuelle l’épidémie de Covid-19. On lui aura fait perdre son indépendance sanitaire ou alimentaire. On aura, bien sûr, refoulé une classe ouvrière longtemps redoutée pour sa puissance et sa concentration, en l’atomisant en une kyrielle de petites entreprises et en affaiblissant lourdement son syndicalisme, mais la conséquence, inattendue du capital, en aura été une crise sociale devenue si profonde que personne n’en maîtrise la dynamique, surtout en un moment où il n’existe pas d’issue progressiste crédible. « L’archipellisation » de la société française, si bien dépeinte par le géographe Christophe Guilluy comme par le politologue Jérôme Fourquet, aura été l’aboutissement de la restructuration de nos territoires afin qu’ils s’adaptent aux logiques concurrentielles du modèle néolibéral. L’école, la recherche et la culture, si essentielles à la cohésion sociale comme à l’implication des citoyens dans la vie démocratique, auront été dévastées, avec des retombées dont on mesure quotidiennement la dangerosité : tendances aux replis et à l’exacerbation des peurs, essor des fondamentalismes religieux et des complotismes, menées racistes et identitaires, développement de l’individualisation consumériste et de la marchandisation de tout ce qui représente une source de profits, jusqu’à l’acquisition des connaissances et des savoirs. Les injustices n’auront plus cessé d’exploser, les écarts de salaires étant par exemple passés de 1 à 50 durant les « Trente Glorieuses » à… 1 à 500 de nos jours.

Il n’est guère difficile de repérer tout ce qui relie notre actuel monarque à son lointain prédécesseur. Même extraction élitaire, Emmanuel Macron et VGE sortant tous deux de l’inspection des finances,   orgueil de cette technostructure vertébrant la V° République et ayant initié toutes les contre-réformes qui ont dévasté des millions de vies. Même acharnement à plier la France aux normes de la globalisation marchande et financière. Même tropisme idéologique les amenant à vouloir diluer la souveraineté nationale et populaire dans une construction européenne affranchie de tout contrôle citoyen, pour mieux consacrer la toute-puissance des marchés. Même mépris pour des classes travailleuses et populaires entrant en résistance. Même ignorance de l’histoire du pays et de ses traditions forgées au fil des combats populaires pour la justice et l’égalité depuis plus de deux siècles. Même prédisposition à l’autoritarisme pour mater les mouvements sociaux  et contourner la délibération démocratique.

J’ai voulu produire cette note, dans le mesure où reparcourir le demi-siècle écoulé a au moins pour vertu de nous faire mesurer l’ampleur du défi auquel nous sommes confrontés. Les équipes qui se succèdent au sommet de l’État n’ont pas un instant renoncé à leurs projets, même lorsque ceux-ci produisaient des catastrophes en série. Il n’en ira pas autrement, soyons-en certains, au lendemain d’une pandémie qui vient d’attester la nuisance du mode de développement dominant et de plonger la planète dans une crise sans précédent depuis les années 1930. À l’aune de cette volonté de démolir la France, on éprouve l’irrépressible envie d’écrire, à l’instar de Jacques Julliard et en dépit de tout ce qui peut nous séparer de lui, que nous avons affaire à « un Juin 40 à la petite semaine » (Le Figaro, 7 décembre 2020). Et qu’il n’y aura pas de sursaut sans rupture radicale portant un autre avenir pour la France, pour son peuple, pour le monde…

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Christian_Picquet

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