De quoi Zemmour est-il donc le nom ?

Qu’importe, au fond, que les sondages s’avèrent fiables, ou qu’ils ne fassent que mesurer des états d’esprit ne cessant de fluctuer. Qu’importe même que des médias, en concurrence les uns avec les autres pour arracher des parts de marché, déforment délibérément la perception des Françaises et des Français, atrophiant le débat démocratique et interdisant que l’on abordât d’autres questions que celles dont des droites extrémisées ont fait leur fonds de commerce. Même s’il retourne demain à l’étiage électoral qui était le sien voici seulement quelques semaines, le phénomène Zemmour dit quelque chose de l’état de la France, des angoisses de son corps citoyen, de la déréliction idéologique des forces censées proposer à ce dernier des visions de l’avenir, des indécisions d’une bourgeoisie désormais privée de boussole unificatrice. S’impose lentement à notre pays un climat qui n’est pas sans évoquer celui de la débâcle des années 1939-1940, que le grand historien Marc Bloch avait si pertinemment résumé en dénonçant l’existence constante, dans notre pays, d’un « parti hostile à tout le cours de l’histoire de France, parti sans cesse vaincu et qui, aigri par ses défaites, prenait peu à peu l’habitude de penser et de sentir contre la nation, au point de ne plus attendre d’autres succès que les désastres de la France » (« Pourquoi je suis républicain », in L’Étrange défaite, Folio histoire 2012).

Fût-ce au risque d’en éprouver une nausée irrépressible, il convenait de lire la dernière production de Monsieur Zemmour (intitulée La France n’a pas dit son dernier mot). Je m’y serai donc attelé. Oh ! certes, le style n’en est pas désagréable, même si celui qui s’honore de l’étiquette de polémiste n’a pas le talent auquel il prétend, d’un Albert Camus, d’un François Mauriac ou d’un Louis Aragon, dont des centaines de milliers de lecteurs, après-guerre, attendaient avec impatience les éditoriaux ou bloc-notes de Combat, Le Figaro ou Ce Soir. On ne saurait même le créditer des fulgurances stylistiques qu’un Maurras — l’un de ses maîtres-à-penser — mettait jadis au service du plus abominable antisémitisme, dans ses chroniques de L’Action française. À bien y regarder, la prose zemmourienne ressemble davantage aux objurgations d’un évangéliste, pour ne pas dire… d’un télévangéliste.

DISCOURS D’APOCALYPSE

Ainsi, pour annoncer l’Apocalypse à ses lecteurs — cette « radicalité exterminatrice » dont serait menacée la France éternelle, celle dont il veut « raconter l’histoire » en se comparant, mégalomaniaque en diable, au Victor Hugo des Choses vues —, n’hésite-t-il pas à recourir à la technique littéraire de l’anaphore, la pensant probablement la mieux à même de susciter l’angoisse. « Pas un jour », scande-t-il dès l’introduction, « sans son commissariat attaqué, son école brûlée, ses policiers assaillis, ciblés par des tirs de mortier, ses pompiers caillassés, ses médecins menacés, ses professeurs insultés, ses jeunes Françaises violées, ses adolescents blessés, ses trafiquants de drogue arrêtés et relâchés, ses passagers de RER molestés, détroussés, ses collégiens traités de ‘’sales Français’’, son vieil homme cambriolé, sa vieille femme brutalisée et assassinée. » Et de poursuivre : « Aucune petite bourgade, aucun petit village de France n’est plus à l’abri d’une équipée sauvage de bandes de Tchétchènes, ou de Kosovars, ou de Maghrébins ou d’Africains qui volent, violent, pillent, torturent, tuent. »

L’empilement de faits qui, pour faire écho à l’actualité, n’ont cependant pas de rapports les uns avec les autres, et qui ne font certainement pas le quotidien de tous nos « villages » et « bourgades », signerait « le grand retour des ‘’Barbaresques’’ sur notre sol. Ce qu’on appelle en termes euphémisés la ‘’délinquance’’ est l’empreinte de plus en plus profonde d’une guerre de civilisations menées sur notre sol ». On l’aura vite compris, la description anxiogène de l’univers à la « Mad Max » dans lequel sombrerait la nation française permet à Monsieur Zemmour d’asseoir la théorie du « grand remplacement », initialement portée par un Renaud Camus auquel cette absurdité nauséabonde donna l’occasion d’accéder à une très relative notoriété. La France, « vieille terre chrétienne depuis deux mille ans » serait, « inexorablement » est-il bien spécifié, « introduite dans l’ensemble islamique de l’oumma ». Le coeur de la démonstration se trouve bien là : l’effondrement de la cohésion française serait induite par la submersion migratoire, et il participerait de l’assaut que l’islam donnerait à l’Occident chrétien, pour asseoir un projet politique autant que civilisationnel dont le relais naturel serait la majorité des migrants.

Ce qui rendrait le processus incandescent, au point que nous soyons dorénavant confrontés à l’alternative « de vivre ou de mourir », serait que les « élites » communieraient dans la même haine de la France. On ne sait trop, en achevant la lecture de cette charge indigeste, ce que recouvre le terme. On comprend tout de même que le sieur Zemmour mêle, dans une commune détestation, à la fois de ce qu’il désigne comme « les oligarchies » et les milieux intellectuels qui domineraient toutes les institutions, ces derniers étant passés du gauchisme soixante-huitard à l’apologie de la mondialisation. « Une partie de nos élites, est-il écrit dans un ouvrage conçu davantage comme un acte d’accusation que comme un essai argumenté, se retourne toujours contre le peuple français, pour prendre parti en faveur de l’empire du moment, au nom d’un universalisme dévoyé. » Pour pouvoir faire l’économie d’une plus ample démonstration, notre auteur sort de son chapeau la thèse, aussi complotiste qu’hallucinogène, d’un « pacte germano-soviétique » aux couleurs du XXI° siècle, c’est-à-dire conclu entre la « Soumission » (autrement dit, notre colonisation par l’islam) et la « Libération » (en clair, la montée de l’individualisme contemporain), cette sulfureuse alliance étant évidemment appelée à se défaire, comme en 1941, sur la victoire du premier des protagonistes.

Si la précision de l’analyse n’est donc pas le souci premier du prédicateur, c’est que l’essentiel consiste pour lui à désigner la sombre manoeuvre, qui amènerait lesdites « élites » à accélérer un « processus de destruction : peuple, famille, jusqu’à l’existence des sexes. (…) Elles n’ont pas hésité, au nom de la liberté individuelle, à favoriser encore et encore l’islamisation des pays occidentaux et en particulier de la France. Au nom de l’égalité homme-femme, elles ont fait de l’homosexualité et de l’indécision des genres le nouveau modèle à suivre. Les médias, les milieux culturels, universitaires, judiciaires, ont emboîté le pas et se sont mis au service de cette révolution oligarchique »

UN HORIZON DE GUERRES CIVILE ET SOCIALE MÊLÉES

Ce délire paranoïaque se révèle tranquillement assumé. Le déclin français et la désagrégation de notre société sont en effet dénoncés de telle manière qu’il n’y ait ensuite nul besoin de décliner précisément un programme pour le prochain quinquennat. « Cette question identitaire, écrit le probable postulant à la magistrature suprême, rend subalternes toutes les autres, même les plus essentielles comme l’école, l’industrie, la protection sociale, la place de la France dans le monde. » Autrement dit, il cherche sa force dans ce que d’aucuns pourraient croire sa faiblesse, à savoir son unique obsession d’installer dans les esprits le postulat selon lequel le retour à la nation fantasmée par lui serait le préalable à son redressement. 

L’opération est peut-être risquée pour la crédibilité du candidat putatif qu’il demeure à ce jour, mais d’un danger extrême pour notre construction républicaine. L’annonce du grand désastre censé menacer l’identité française se double en effet de l’occultation, ou à tout le moins de la relativisation, de ce que serait sa gestion des affaires si d’aventure il l’emportait. Lorsqu’il se hasarde — ce qui est fort rare — à parler de « révolution sociale », Monsieur Zemmour reprend en fait, tel le général Pinochet au soir de son coup d’État de 1973 au Chili, la démarche économique de la droite la plus violemment dérégulatrice. Il annonce pêle-mêle la suppression des impôts de production, la réduction drastique de l’impôt sur les sociétés comme des cotisations sociales des entreprises, le passage à 64 ans de l’âge du départ à la retraite dès 2030, sans parler de l’arrêt des prestations sociales versées aux étrangers ou de l’aide médicale d’État. 

Du diagnostic formulé à destination des Français considérés « de souche », qu’on avertit qu’ils seraient confrontés à une offensive de liquidation de tout ce qui a fait « leur nation » et « leur gloire », découle le véritable projet de Monsieur Zemmour : s’engager dans une purification ethnique de la France ( le mot « remigration » a déjà été publiquement prononcé ) au moyen de la guerre civile, qu’il dit déjà engagée. « Les guerres civiles commencent toujours par des guerres de l’histoire », nous dit le grand imprécateur. Et l’État de droit n’étant que l’instrument de ceux qui sont censés s’en prendre à « notre existence même en tant que peuple français », il conviendrait de s’en débarrasser sans faiblesses. De sorte que « notre peuple, par référendum, doit décider de sa composition et de son avenir. Il doit pouvoir décider de la fin du regroupement familial, de la suppression du droit du sol, de l’encadrement strict du droit d’asile, sans qu’une oligarchie de juges français et européens ne l’en empêche ». Comme toujours, la quête d’une identité purifiée suppose le recours à la force brutale, s’affranchissant de la Constitution et des règles de droit existantes.

RÉSURGENCE DE LA DROITE IGNOMINIEUSE

Quoiqu’il ressassât, d’ouvrage en ouvrage, de plateau en plateau, ses  hantises maladives et ses solutions délirantes, « Z » (comme le surnomment apparemment ses partisans) ne saurait plus faire rire. Dans le contexte d’une crise française qui ne cesse de s’approfondir, j’y reviendrai, il catalyse dorénavant, autour de sa personnalité très particulière, une droite tenue en lisière de la vie publique hexagonale depuis presque huit décennies. 

Non, d’ailleurs, qu’elle eût jamais  disparu. On la retrouva nichée au coeur de tous les assauts que subit la République après-guerre, du mouvement poujadiste des années 1950 jusqu’au « Mai 68 conservateur » que s’efforcèrent de susciter les opposants au « mariage pour tous » sous le précédent quinquennat, en passant par la défense de l’Algérie française et par les tentatives putschistes auxquelles celle-ci donna lieu, sans même parler de l’offensive giscardienne des années 1970 pour balayer l’héritage du gaullisme issu de la Résistance (offensive dans laquelle, il n’est pas inutile de nous le remémorer, s’impliqua toute une frange de l’extrême droite). Elle n’en avait pas moins systématiquement échoué à faire sauter le verrou idéologique imposé au camp conservateur par le général de Gaulle à la Libération, afin d’effacer la marque d’indignité que lui avait laissée la Collaboration et le régime de Vichy.

Cette tradition politique, que le grand historien Zeev Sternhell qualifia dans un de ses ouvrages de « droite révolutionnaire » du fait de son acharnement à abattre le legs des Lumières françaises et de la Grande Révolution, plonge ses racines dans ces phénomènes, aussi disparates que très convergents, que furent successivement, sous la III° République, les diverses formes de réaction monarchiste, le boulangisme, l’anti-dreyfusisme, les ligues antisémites ou encore la Révolution nationale à partir de 1940. La vision de la France et de son identité, que Monsieur Zemmour s’efforce d’installer auprès d’une partie de l’opinion, s’inspire directement des travaux d’un Léon Daudet, d’un Gustave Le Bon, d’un Maurice Barrès, d’un Édouard Drumont, d’un Jacques Bainville, ou encore d’un Charles Maurras. 

S’y retrouvent la même aversion de la diversité qui a fait le rayonnement de notre nation et donc de l’universalisme de notre conception de la République, les mêmes interprétations conspirationnistes des évolutions du pays, la même apologie des mythes censés résumer notre existence collective, les mêmes appels au réveil d’un peuple enfin épuré pour redevenir lui-même, la même défiance envers l’ordre démocratique proclamant le peuple souverain, le même refus des contre-pouvoirs limitant la toute-puissance des régimes installés, les mêmes exhortations à la soumission aux doxas supposément liées à deux mille ans d’appartenance à l’Occident chrétien.

Lisez Barrès, lorsqu’il s’en prend à l’auteur du « J’accuse ! » qui allait marquer pour toujours le combat pour la réhabilitation du capitaine Dreyfus : « Qu’est-ce que M. Émile Zola ? Je le regarde à ses racines : cet homme n’est pas un Français. (…) Parce que son père et la série de ses ancêtres sont des Vénitiens, Émile Zola pense naturellement comme un Vénitien déraciné » (in Scènes et Doctrines du nationalisme, Félix Juven éditeur 1902)… Lisez Maurras, dressé contre ce qu’il dénommait « les quatre États confédérés » : « Contre l’hérédité du sang juif, il faut l’hérédité de naissance française, et ramassée, concentrée, signifiée dans une race, la plus vieille, la plus glorieuse et la plus active possible. (…) Décentralisée contre le métèque, antiparlementaire contre le maçon, traditionnelle contre les influences protestantes, héréditaire enfin contre la race juive, la monarchie se définit, on le voit bien, par les besoins du pays. Nous nous sommes formés en carré parce qu’on attaquait la patrie des quatre côtés » (« Quadrilatère », in L’Action française, 25 août 1910)… Et vous rencontrerez, par-delà des formulations évidemment datées, Zemmour avec sa détestation du « métissage » (ses prédécesseurs parlaient de cosmopolitisme), ses incitations à la remise en ordre du pays (hier, on se voulait « antiparlementaire », aujourd’hui on se dissimule plus volontiers derrière des appels à retrouver l’autorité d’un chef charismatique), et ses invitations à engager le combat (« en carré », disait Maurras) contre un prétendu  délitement de la patrie… 

C’est à la réhabilitation de cette droite-là, bien qu’elle se fût vautrée dans l’antisémitisme le plus abject et qu’elle se fût compromise avec le fascisme comme dans d’innombrables tentatives séditieuses, que le probable futur candidat à la présidentielle a consacré la plus grande partie de ses productions éditoriales et de ses interventions médiatiques des dernières années. 

CETTE DÉTRACTION ÉLOQUENTE DU FRANCO-JUDAÏSME… 

Il lui faut, pour parvenir maintenant à ses fins, souligner à quelle cohérence de pensée et à quelles références historiques obéissent ses diatribes visant l’islam et, au-delà tous ceux qu’ils considèrent comme  étrangers. Atténuer, par conséquent, la charge infamante qui pèse sur le courant nationaliste français, en suggérant entre autres que l’officier juif jadis accusé de trahison n’était peut-être pas si innocent que cela… Réviser éhontément l’histoire, en prétendant que Pétain servit de « bouclier » aux Juifs français en ne sacrifiant « que » les Juifs étrangers, ou que Papon fit légitimement preuve de légalisme, comme préfet de Bordeaux, en organisant des convois de déportés vers les camps d’extermination nazis… Restaurer l’image des principales figures du courant contre-révolutionnaire, en expliquant que Maurras fut en réalité l’inspirateur du De Gaulle du 18 Juin (le mentor de l’Action française écrivait pourtant, en 1944 encore, que « si les Anglo-Américains devaient gagner, cela signifierait le retour des francs-maçons, des Juifs et de tout le personnel politique éliminé en 1940 »)… Encourager le soupçon envers le judaïsme français, en laissant notamment entendre que les familles des victimes juives d’un terroriste islamiste à Toulouse en 2012 ne seraient pas tout à fait françaises, dès lors qu’elles auraient choisi Israël comme terre d’inhumation des leurs…  Banaliser l’indicible, comme eût dit Hannah Arendt, en associant une circulaire du ministère de l’Éducation nationale, consacrée aux enfants en proie à des questionnements sur leur identité de genre, à l’action du docteur Mengele, le médecin SS d’Auschwitz, auteur d’innommables expérimentations sur des Juifs déportés… Fustiger les législations antiracistes, de la loi Pleven à la loi Gayssot, lesquelles visent à combattre les incitations à la haine raciale et l’apologie des crimes contre l’humanité, en les accusant de vouloir mettre fin à la « liberté d’expression » (mais, au-delà de ces lois, il s’agit de « supprimer toutes les lois sur les discriminations qui (…) donnent aux Français la ‘’fièvre cafteuse’’ »)… Signifier, par des surenchères savamment calculées, la profondeur de son projet de réorganisation ethnique de la France, comme lorsqu’il s’en prend aux prénoms non adoubés par le calendrier chrétien… Revendiquer le bon droit d’une parole ouvertement sexiste autant que discriminatoire envers les personnes LGBT, pour justifier la volonté de reviriliser une société supposée en voie d’éfféminisation (ce qu’il exprime avec sa désormais célèbre tirade sur « les femmes (qui) sont le but et le butin de tout homme doué qui aspire à grimper dans la société »). 

Je sais que certains compatriotes juifs ne se résolvent pas à enregistrer cette dérive, qui les visent autant que leurs semblables musulmans, Zemmour excellant à se mettre à l’abri de sa judéité pour multiplier ses saillies et exhaler sa haine des Arabes et de l’islam. C’est peut-être, c’est sans doute, l’habileté suprême de l’opération en cours. Je ne saurais, évidemment, me situer sur le terrain compliqué des motivations intimes qui pourraient pousser le personnage à régler des comptes avec son histoire, ni me hasarder à apprécier si nous pourrions être en présence de cette « haine de soi » que Théodore Lessing pointait chez certains intellectuels juifs allemands peu avant l’accession des nazis au pouvoir (in La Haine de soi, le refus d’être Juif, Pocket 2011). Après tout, à la différence de Bernard-Henri Lévy qui dénonce « ce renoncement à la générosité juive, à la fragilité juive, à l’humanité et à l’étrangeté juives » (Le Point, 14 octobre 2021), je considère que telle n’est pas la principale question qui nous est posée. 

Il me paraît, en revanche, certain que voir notre moderne Torquemada s’en prendre, avec une pareille violence symbolique, qui fait écho à ses charges contre les musulmans, à l’enracinement et aux engagements du franco-judaïsme depuis des lustres, se révèle bien plus dévastateur, dans l’opinion, que n’importe quel discours identique porté par une voix repérée de l’extrême droite ethniciste. C’est même au nom de ses origines que Zemmour se présente comme le modèle de « l’assimilation » chère à son coeur, et qu’il revendique le cheminement qui en aurait fait un « Français de la terre et des morts »

La formule s’avère en elle-même d’une grande signification. Elle émane, en effet, de l’antidreyfusard et antisémite Maurice Barrès, lequel écrivait en 1903 : « Certaines personnes se croient d’autant mieux cultivées qu’elles ont étouffé la voix du sang et l’instinct du terroir. Elles prétendent se régler sur des lois qu’elles ont choisies délibérément et qui, fussent-elles très logiques, risquent de contrarier nos énergies profondes. Quant à nous, pour nous sauver d’une stérile anarchie, nous voulons nous relier à notre terre et à nos morts » (in Amori et Dolori Sacrum, La Mort de Venise, Félix Juven éditeur 1903).

C’est ici la République, en ses principes les plus essentiels, qui se trouve visée. L’idée, héritière de 1789, d’une communauté nationale reposant sur des citoyens égaux en droits et ne se distinguant ni par leurs origines, ni par leurs couleurs de peau ou leurs religions, doit par tous les moyens être détruite. En faisant sauter les interdits politiques et moraux que la société française s’était donnée pour conjurer le retour d’une idéologie criminogène, ayant mené à l’instauration du « Statut des Juifs » et à la participation de Vichy à la Shoah, le zemmourisme installe la « préférence nationale » au centre du débat public. S’attaquant aux étrangers en ayant fait le détour par les Français juifs, il offre une toute neuve légitimité à la distinction entre « Français de souche » et « Français de papier »

UNE AMBITION POLITIQUE : RECOMPOSER LA DROITE

Ne nous y trompons pas, si l’ancien chroniqueur du Figaro n’est pas à ce stade l’expression d’un nouveau fascisme, au sens où s’organiserait à partir de lui un mouvement de masse tendant à la restructuration totalitaire de la société, il ne fait pas que défendre des thèses, fussent-elles délictueuses. Il poursuit une visée de très grande envergure : finir de dynamiter le champ politique traditionnel, s’inspirant en quelque sorte de l’exemple d’Emmanuel Macron voici quatre ans, afin de recomposer une « vraie droite » autour de la tradition dont il entend porter les couleurs, et de surmonter du même coup la fracture minant le camp réactionnaire depuis le début des années 1980, entre la droite classique et le Rassemblement national.

« L’union des droites », dont il est ici question, ne se conçoit pas comme un ralliement de la droite extrême à la droite « de gouvernement », mais comme la conquête de l’hégémonie de la première sur la seconde. Ce qu’en leur temps ni les dirigeants du FN devenu RN, ni ses différentes dissidences, n’étaient parvenus à réaliser, l’ovni Zemmour se propose de le réussir de l’extérieur des machines partisanes. 

Il a pour lui son statut de « plume » de la presse bien-pensante — qui rassure l’électorat conservateur et une partie du personnel de la droite traditionnelle, même lorsqu’il recourt délibérément à la provocation — et la radicalité d’une posture destinée à séduire simultanément un large pan des fillonnistes de la dernière présidentielle et les lepénistes décontenancés par les échecs à répétition de la présidente du RN, autant que par sa stratégie de « dédiabolisation ». Surtout, en se revendiquant d’une nouvelle offre politique, il veut endosser les habits du Bonaparte réincarné, pour lequel ont été initialement conçues les institutions de la V° République. Ce n’est pas pour rien que « l’événement » de cette pré-campagne présidentielle, sans craindre le ridicule, s’imagine volontiers en successeur de Jeanne d’Arc ou de Gaulle…

Une dynamique a commencé de voir le jour, dont on ne connaît pas de précédent depuis que Nicolas Sarkozy, en 2007, entama sérieusement l’influence du FN tout en arrachant à la gauche une frange de la classe travailleuse. Elle peut parfaitement se dégonfler à mesure que nous nous rapprocherons du 10 avril 2022, date du premier tour du scrutin présidentiel. Il n’en demeure pas moins que la rapidité inédite d’une percée dans les intentions de vote — l’intéressé est passé, en une poignée de semaines, de 5,5 points à 16 ou 17, tutoyant de ce fait la qualification pour le second tour — rend envisageables tous les scénarios. 

À en croire une étude de l’Ifop réalisée pour la Licra, dans un espace d’extrême droite qui n’a jamais été aussi important (si l’on additionne les estimations concernant Le Pen, Zemmour et Dupont-Aignan, on arrive à 35,5%, soit près de dix points de plus qu’au premier tour de 2017), la coqueluche des médias capterait 24% des électeurs de François Fillon et 28% de ceux de Madame Le Pen il y a quatre ans. Si la structure sociologique de cet électorat reste nettement moins populaire, moins jeune et moins féminisée que celle de la représentante du Rassemblement national, elle s’avérerait plus homogène, atteignant les 18% dans les milieux aisés, réalisant des scores plus que significatifs dans la mouvance catholique traditionaliste (20%), et commençant à grignoter tout de même de l’influence parmi les ouvriers (14% des intentions de vote). Par surcroît, la solidité des intentions de vote n’est pas moindre pour Zemmour que pour Macron.

LA CRISE FRANÇAISE COMME CARBURANT

Deux facteurs concourent à cette poussée. Il y a d’abord l’état d’esprit grandissant dans les profondeurs d’un pays qui paraît pris d’effroi devant son déclin, au terme de décennies au cours desquelles ses conditions de vie et de travail ont été terriblement dégradées, son industrie a été dévastée, ses services publics et son école ont été démantibulés, ses territoires péri-urbains ont été délaissés, ses potentialités d’innovation ont été dilapidées, ses richesses ont été accaparées par des actionnaires avides de dividendes, son identité républicaine et ses principes de justice et d’égalité ont été bousculés, sa démocratie a été atrophiée par la présidentialisation grandissante d’institutions générant l’autoritarisme, sa souveraineté a été piétinée par une globalisation marchande et financière sauvage.

Résultat, la peur de l’avenir et le sentiment de déclassement ont, au fil du temps, accentué les paniques identitaires dont se nourrissent, d’un côté, le zemmourisme et le lepénisme, de l’autre, le fondamentalisme religieux et les communautarismes. Ils sont à l’origine de la crise de légitimité qui frappe toutes les formes de la représentation politique et institutionnelle et, plus généralement, la parole publique. Ils ont conduit au total émiettement du jeu politique traditionnel, phénomène qui, après la gauche et la droite, frappe dorénavant la majorité en place : celle-ci ne voit-elle pas s’opérer en son sein des reclassements dont l’enjeu n’est autre que de préparer la succession de l’actuel occupant du Château, avant même qu’il ne se fût frotté aux suffrages des Français l’an prochain ? 

À son tour, le rapport de force terriblement dégradé pour une gauche et un mouvement ouvrier étalant leurs faiblesses politiques et idéologiques, a laissé s’opérer le glissement à droite du champ politique, 56% des personnes interrogées se positionnant de ce côté de l’échiquier selon un sondage de la Fondapol (Le Figaro, 27 octobre 2021). C’est dans ce cadre  que s’est très largement ouvert l’espace propice à toutes les aventures. L’inimaginable devient, dès cet instant, envisageable. 

Comme souvent dans notre histoire, la tentation du bonapartisme resurgit. Avec d’autant plus de force que la classe dirigeante se retrouve elle-même en panne d’un projet susceptible d’unifier ses différentes fractions. La crise majeure que traverse le processus de globalisation, depuis le krach de 2007-2008, appelle de nouveaux paradigmes de développement, du point de vue même des milieux dominants. À partir de leur expérience au coeur de l’univers de la finance, Patrick Artus et Marie-Paule Virard pointent ce flottement : « Le modèle néolibéral n’a pas tenu ses promesses. Non seulement les désordres qu’il a engendrés ont entraîné de graves troubles dans nos sociétés, mais la ‘’vérité’’ que l’on aime se répéter depuis des décennies selon laquelle les coûts sociaux et environnementaux de ce capitalisme étaient le prix à payer pour une économie plus efficace, plus performante, est infirmée par les faits. Non seulement ce système s’est révélé agressif sur le plan social et environnemental, mais il est inefficace économiquement » (in La Dernière Chance du capitalisme, Odile Jacob 2021).

C’est dans une configuration pleine d’incertitudes comme jamais depuis longtemps que le logiciel à partir duquel Emmanuel Macron s’empara de l’Élysée en 2017 a littéralement volé en éclats à la faveur de la mobilisation des « Gilets jaunes », de la résistance du monde du travail à des contre-réformes visant à transformer la France en « start-up nation », de l’épreuve sanitaire de la dernière période. On peine à entrevoir quelle nouvelle synthèse va lui succéder, permettant au locataire de l’Élysée de postuler au renouvellement de son mandat l’an prochain. De son côté, le parti Les Républicains s’enlise dans une interminable impuissance à se doter d’une vision de long terme et d’un leadership crédible. 

Semblable instabilité ne pouvant s’éterniser sans risque majeur pour l’aptitude des possédants à faire prévaloir leurs choix, un secteur du capital a manifestement opté pour une issue trumpienne à la crise française. L’engagement d’un groupe aussi puissant que Bolloré-Vivendi derrière l’opération Zemmour, comme l’apparition dans l’équipe de campagne de ce dernier de personnages issus du monde des banques d’affaires, en sont des signes indiscutables. Ils permettent à notre démagogue de bénéficier d’une force de frappe médiatique impressionnante, à la chaîne CNews et à la station Europe 1 venant tout récemment de s’ajouter le Journal du dimanche et Paris-Match dont les directions ont été reprises en main par des affidés de Monsieur Bolloré.

Peu à peu, le brouillard se dissipe et le sens de la Blitzkrieg en cours apparaît plus nettement : stabiliser un nouveau bloc social et politique pour diriger le pays, allier autour d’un secteur de l’oligarchie financière les électorats de la droite classique et de l’extrême droite ainsi que certaines catégories populaires, réorganiser le débat public autour d’une ligne conjuguant ultralibéralisme, inégalitarisme mâtiné d’ethnicisme et autoritarisme. Ce à quoi renvoie le tout récent propos zemmourien sur sa stratégie d’union de « la bourgeoisie patriote avec les catégories populaires »… 

LA LUTTE DES CLASSES N’A PAS DIT SON DERNIER MOT

Rien ne dit que cette OPA sur la France, conduite dans l’esprit du néolibéralisme le plus agressif, réussira. Monsieur Zemmour n’est pas Donald Trump. Il ne dispose pas, contrairement au précédent président des États-Unis, d’une machine aussi ramifiée que le Parti républicain. Il n’a pas non plus à son service un réseau d’élus et de militants implantés dans les territoires. On ne saurait davantage comparer sa démarche à celle du président sortant, ce dernier ayant bénéficié en 2017 du ralliement de secteurs significatifs des appareils de la droite et du Parti socialiste, ce qui lui octroya l’assise indispensable à sa conquête du pouvoir. 

Au demeurant, quoique doutant de son devenir, notre peuple continue de manifester des attentes n’ayant rien de commun avec le fanatisme haineux. Tous les sondages montrent, qu’au nombre de ses premières préoccupations, figurent le pouvoir d’achat, le développement du système de santé, le refus des inégalités, ou l’urgence d’une réponse ambitieuse au dérèglement climatique. Autrement dit, face à la lutte des races, à laquelle on voudrait ramener l’enjeu des futurs rendez-vous électoraux, la lutte des classes n’a pas dit son dernier mot… `

Cela ne saurait nous conduire à ignorer, comme l’a fait trop longtemps un secteur de notre camp social et politique, à quel point les phénomènes de violence, l’incapacité des gouvernants successifs à répondre à l’intensification des flux migratoires au moyen d’une politique démocratique et humaniste d’accueil et d’intégration, la montée en puissance du fanatisme religieux conjuguée aux coups que subit régulièrement la laïcité, ou encore les menaces récurrentes du terrorisme islamiste contribuent à répandre le désarroi, à fragmenter la collectivité citoyenne et à accroître le mal-vivre autant que les difficultés sociales des classes populaires.  

À sa manière, et bien qu’il s’adressât à sa propre famille politique pour l’implorer de ne pas brader son héritage gaulliste, le maire LR de Saint-Étienne, Gaël Perdriau, résume en ces termes le défi à relever : « Si la foule se soude avec la haine et la peur, le peuple se rassemble autour de la raison et de l’espoir » (Le Journal du dimanche, 10 octobre 2021). Nous pouvons, quant à nous, nous retrouver dans cette distinction, tirée de Victor Hugo, entre la foule — si souvent instrumentalisée par les totalitarismes — et le peuple — tirant de sa conscience de l’intérêt général la force d’orienter la nation vers un avenir de progrès. 

AU PIED DU MUR

Si les républicains authentiques se doivent de faire front en faisant effectivement appel à la raison de nos concitoyennes et concitoyens, la gauche ne saurait, pour ce qui la concerne, se réfugier dans la déploration impuissante, ni laisser se perpétuer la fuite en avant qui, depuis des années, lui a interdit d’incarner une alternative progressiste majoritaire. Si elle veut contrecarrer les créatures monstrueuses qui, pour paraphraser Antonio Gramsci, surgissent le plus souvent du clair-obscur, il lui faut opposer une autre vision de la France, un autre récit national, à ceux qui génèrent les replis et les peurs de l’Autre. 

Il semble désormais évident que c’est sur ce terrain que se jouera l’issue de la bataille qui s’engage, ainsi que la reconstruction d’une perspective d’espoir pour notre peuple. Ou la gauche saura, en mettant à contribution les ressources de sa riche histoire, à commencer par les expériences du Front populaire et du Conseil national de la Résistance, parler à la France qui ne vit que de son travail et la mobiliser, parce qu’elle forme la majorité des citoyens, et qu’elle tient la nation debout lorsque le danger menace, ou elle s’enfoncera encore dans une crise existentielle.

Se hisser à ce niveau de responsabilité, c’est en premier lieu faire preuve de lucidité et de détermination. Lucidité pour identifier ces reculs de la République qui creusent les fractures au sein de notre société, obscurcissent les consciences, opposent entre elles des populations dont l’intérêt serait de s’unir au service du bien commun et de leur droit à une vie digne, alimentent en permanence l’antisémitisme et le racisme, minent le vivre-ensemble. Détermination à faire revivre les objectifs d’égalité et de solidarité hors desquels notre construction républicaine se révélera toujours davantage privée de substance ; à s’attaquer aux saignées sociales dont est responsable la domination prédatrice du capital ; à lier étroitement justice sociale et lutte contre les dévastations écologiques ; à imaginer d’autres institutions afin que citoyens et travailleurs disposent de nouveaux pouvoirs leur permettant de décider des choix engageant leurs existences ; à construire les réponses exigées par tout ce qui pourrit le quotidien de tant de nos villes et quartiers ; à agir pour que le pays recouvre une voix puissante lui offrant les moyens de défendre un autre ordre pour l’Europe et le monde.   

C’est ce qui inspirent l’action du Parti communiste français et la campagne de son candidat à l’élection présidentielle, Fabien Roussel, pour retrouver des « Jours heureux ». Un Zemmour ou une Le Pen verront s’inverser leur capacité de nuisance si, à la « vraie droite » en voie de reconfiguration, vient s’opposer une gauche soucieuse de répondre aux attentes sociales et osant s’affronter aux logiques dominantes. J’ai entamé cette note en citant Marc Bloch, je la conclus avec lui. Répondant, en janvier 1944, à un « charlatan » de la même engeance que ceux auxquels nous sommes présentement confrontés, il leur lançait : « Vous n’avez plus qu’une ressource, c’est de donner tort à toute générosité en démontrant académiquement que les forces de la liberté sont aussi les forces de la perdition, et que tout va de mal en pis. Pour vous, certainement, et c’est justice. La France de demain, qui se prépare non par les grâces académiques mais par le courage de ceux qui osent lutter pour la justice, aura besoin d’autres serviteurs que les thuriféraires du dieu des choses comme elles vont — ou plutôt comme, à votre gré, elles ne vont pas encore tout à fait assez » (« Un philosophe de bonne compagnie », op.cit.). Quelques mois plus tard, après voir été arrêté par la Gestapo et torturé par les hommes de Klaus Barbie, il était fusillé en compagnie de 27 autres résistants. Ses mots et son courage sont un antidote à la zemmourisation des esprits…

Christian_Picquet

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