“À gauche, redevenir le camp du travail… et de la République”

Si l’on en croit les gazettes, le monarque élyséen serait décidé à « enjamber » l’épreuve de force sociale sur les retraites. Son ministre Dussopt, pour bien le signifier, vient par exemple d’initier un ensemble de rencontres en trompe-l’oeil prétendument destinées à élaborer des « dispositifs de partage de la valeur et des conditions du travail ». Ce sont effectivement les questions du travail et de sa revalorisation qui se trouvent posées par les millions de femmes et d’hommes aujourd’hui dressés contre l’allongement du nombre d’années nécessaires pour disposer d’une pension à taux plein. Et c’est ce à quoi nous sommes un certain nombre, à gauche, à avoir voulu répondre en faisant de l’emploi la question-clé permettant de financer un système plus juste, et d’un travail devenu émancipateur le coeur du projet de transformation radicale de la société qu’il s’agit de porter devant le pays, du moins si l’on veut reconquérir une majorité politique. Évidemment, en prétendant s’engager sur ce terrain, Emmanuel Macron n’entend nullement porter remède au chômage de masse et à la précarité, grâce auxquels le capital accumule des profits records, il ne souhaite certainement pas remettre en cause les nouvelles formes d’exploitation du travail ou les techniques managériales ayant rendu insupportable le quotidien de celles et ceux qui ne vivent que de leurs bras ou de leurs cerveaux, il n’imagine pas remiser son projet de « start-up nation » pourtant synonyme d’ubérisation  de l’activité d’un si grand nombre de jeunes. Il cherche, sous une une autre forme, à vendre aux Français son appel à « travailler plus » en gagnant moins et avec des droits, des salaires et des retraites amoindris, puisque telle est l’injonction qu’il a reçue des marchés financiers et de la Commission de Bruxelles, lesquels en appellent au retour sans délai des dogmes austéritaires. Le premier personnage de l’État, contraint de descendre dans l’arène pour tenter de palier à l’incapacité de sa Première ministre de se faire entendre d’un pays qu’elle révulse chaque fois qu’elle ouvre la bouche, vient ainsi, depuis le Salon de l’agriculture, d’exhorter nos compatriotes à imiter les éleveurs, sans compter leurs heures et ignorant dimanches et jours fériés, pour qu’enfin le « rapprochement des situations » conduise à la société d’asservissement dont il rêve. Ne l’ignorons toutefois pas, il cherche également à exploiter à son avantage la faille que des attitudes divergentes sur l’avenir du travail ont ouvert au sein du camp progressiste. Il se trouve que c’est le sujet que j’avais choisi d’aborder, à l’automne dernier, en traitant, dans un article la revue Cause républicaine des polémiques qui venaient de viser le Parti communiste français. Je livre ici cette réflexion qui, après relecture, me paraît toujours d’actualité. Et je profite de l’occasion pour recommander à chacune et chacun d’entre vous la lecture de cette excellente revue semestrielle. 

« Il est des polémiques qui, dans leur violence stérile, en disent long sur les clivages traversant le champ politique. Il en va ainsi des philippiques ayant visé un Fabien Roussel ou un François Ruffin parce qu’ils avaient simplement rappelé que la gauche n’était elle-même, à la mesure de sa mission, qu’en s’affirmant comme le camp du travail et des travailleurs. Que cela leur ait valu, à l’un comme à l’autre, d’être suspectés d’on ne sait quelle dérive droitière, pour ne pas dire extrême droitière, souligne une décomposition idéologique responsable, au gré des années, du décrochage d’un très large segment de la population laborieuse d’avec l’action politique et les partis qui eussent dû représenter les forces du travail et de la création.

« Le débat n’oppose pas, ici, comme certains feignent parfois de le croire, des courants qui, soucieux de conversion écologique de l’économie autant que de réconciliation des êtres humains avec la nature, se préoccuperaient de la souffrance au travail, à une gauche enfermée dans son archaïsme, qui voudrait poursuivre dans la voie d’un productivisme broyant les individus et tournant le dos à la protection de l’environnement. Il porte sur le simple fait de savoir si les formations héritières des Lumières, des principes républicains nés de la Grande Révolution et du mouvement ouvrier doivent, en ce premier  quart du XXI° siècle, reprendre à leur compte l’idée de la ‘’ fin du travail ‘’, chère à l’essayiste américain Jeremy Rifkin (in La Fin du travail, La Découverte 1996).

« Une idée qui, en quelques décennies, a fait bien des dégâts, justifiant qu’une partie des courants progressistes, impuissante à se désengager du renoncement social-libéral, en soit venue à troquer la revendication historique du ‘’ droit au travail ‘’, surgie des révolutions ouvrières et des grands mouvements populaires ayant marqué l’histoire de France depuis 1848, contre celle du meilleur filet de protection possible pour celles et ceux que la course à des dividendes en accroissement constant pour les gros actionnaires, la précarisation  d’un salariat ayant vu ses statuts mis en concurrence, les délocalisations et la désindustrialisation des territoires, ont jeté sur le pavé. C’est très exactement cet abandon, dont nous percevons sur la durée les résultats avec un RMI ou un RSA n’ayant en rien remédié à l’appauvrissement d’un si grand nombre de nos compatriotes, que visait Fabien Roussel, à la fin de l’été 2022, en appelant la gauche à ne plus se contenter de revendiquer l’amélioration des revenus de subsistance — même s’il faut défendre bec et ongles le droit à une existence digne pour les hommes et les femmes que le capitalisme prive d’emplois stables et, par là-même, d’avenir —, afin de renouer avec la perspective de l’éradication du chômage. 

L’ILLUSION MORTIFÈRE DE LA SORTIE DU TRAVAIL

« Dit autrement, devrions-nous prendre acte d’une contre-révolution néolibérale que certains auront décrété « indépassable » à la fin du siècle précédent, alors qu’elle a détruit des postes de travail par millions, en oubliant de ce fait que la lutte contre le dérèglement climatique, les exigences d’une transition écologique s’articulant au besoin de rebâtir une industrie à partir de nouveaux critères de production, la reconstruction de services publics indissociables du rétablissement de la République dans tous les territoires dont elle s’est retirée, la nécessité de reconstruire la souveraineté énergétique ou alimentaire de la nation — sans parler de cette souveraineté sanitaire dont la pandémie du Covid-19 a démontré qu’elle était un impératif pour des pouvoirs publics qui se montreraient de nouveau soucieux de l’intérêt général — représentent autant de gisements considérables d’emplois nouveaux ? Devrions-nous, à l’instar de l’ancien candidat socialiste à la présidence de la République, Benoît Hamon, considérer que la revendication d’un ‘’ revenu universel ‘’ devrait dorénavant se substituer à celles d’embauches massives au service des besoins insatisfaits de la collectivité et du bonheur reconquis grâce à un travail libérateur pour chacune et chacun ? 

« Au fond, ce sont deux visions de l’avenir qui se révèlent en confrontation. Ce qui n’est pas fondamentalement nouveau. Déjà, en son temps, André Gorz, penseur reconnu d’une écologie de rupture avec la course aux profits, s’était aventuré à considérer que ‘’ le travail ne peut plus servir de fondement à l’intégration sociale ‘’ (in Métamorphoses du travail, Éditions Galilée 1988), sans pour autant verser, il convient de le souligner au vu de la tournure présente de certains échanges dans la sphère politique ou intellectuelle, dans les théories de la décroissance ou de la désindustrialisation. Reste qu’avec le recul, il est possible de constater que le philosophe disparu en 2007 avait pour le moins mal apprécié la dynamique d’un capitalisme parvenu au stade de sa financiarisation extrême, lorsqu’il en concluait que l’emploi était condamné à se rétracter toujours davantage. Cela amenait d’ailleurs, voici déjà dix ans, Denis Clerc et Dominique Meda à le relever : ‘’Il semble bien que Gorz ait eu tendance à généraliser de façon excessive, prêtant à la baisse des effectifs industriels (et aux gains de productivité) une importance qu’elle n’a pas, tandis qu’il sous-estimait considérablement la division du travail qui, au sein du système productif, tend à s’amplifier. Or, cette amplification de la division du travail ne répond pas seulement, ni même principalement, à une sorte de mise en scène destinée à masquer la réduction inéluctable du travail socialement nécessaire. Elle vise au moins autant, et sans doute davantage, à ‘’professionnaliser’’ des activités jusqu’alors assumées au sein des entreprises ‘’ (‘’Emploi et travail chez André Gorz’’, in André Gorz, un penseur pour le XXI° siècle, La Découverte 2012).  

CONTINUITÉ D’UN COMBAT

« De ce rappel que l’illusion d’une fin du travail ne peut résister à l’analyse de ce qui constitue la réalité du remodèlement de l’ordre productif sous les auspices de la globalisation présente, devrait logiquement s’imposer la conclusion que la visée historique du socialisme et du communisme — pour ne pas parler du syndicalisme révolutionnaire de la fin du XIX° siècle — demeure d’une brûlante actualité. Celle-ci consiste à vouloir extraire le travail du cadre aliénant où l’enserrent les rapports sociaux capitalistes pour le réordonner vers la satisfaction de ces besoins individuels et collectifs que le système suscite en permanence sans être en mesure de leur apporter une réponse. En clair, la mise en oeuvre d’une véritable révolution du travail demeure à l’ordre du jour, afin de dépasser le marché du travail et le salariat capitaliste.

« De nos jours, et pas moins qu’hier, la question du travail demeure par conséquent centrale. Pour l’immense majorité d’un pays comme le nôtre, elle ne détermine pas simplement le revenu, elle assigne à chacune et chacun son statut dans la société, elle façonne les perceptions de soi et de sa place dans la collectivité, par-là elle rejaillit sur la relation que les individus nouent avec la communauté des citoyens, donc avec la nation. Si la balkanisation du salariat, du fait des réorganisations de l’ordre productif mondial, aura fait voler en éclats le pacte social instauré à la Libération, sur la base du rapport de force dont disposait alors la Résistance, c’est dans la direction d’un nouveau contrat républicain, de nouveaux ‘’ Jours heureux ‘’, que toutes les forces attachées à dépasser les logiques marchandes et financières devraient avoir à coeur d’agir.

« Que d’aucuns, enivrés par leurs professions de foi révolutionnaristes, tel Edwy Plenel, soient allés chercher la légitimité de leurs postures chez Paul Lafargue, ne prouve que leur ignorance de l’histoire des débats et réflexions ayant traversé le mouvement ouvrier depuis ses origines. Le gendre de Karl Marx, en un temps où les ouvriers pouvaient être assujettis à leurs machines jusqu’à treize heures quotidiennes pour des rémunérations indignes, ne faisait en effet que dénoncer la férocité de l’exploitation patronale. ‘’ Le travail appelle la misère et la misère appelle au travail ‘’, écrivait-il, ciblant un processus où le travailleur, exclu des gains de productivité, ‘’ redouble d’ardeur comme s’il voulait rivaliser avec la machine ‘’ (in Le Droit à la paresse, Petite Collection Maspéro 1969). Rien de commun, par conséquent, avec les appels exaltés à la sortie du travail que l’on aura pu lire et entendre ces derniers temps. 

« À cette fraction de la gauche se croyant radicale par sa contestation du travail, l’économiste Ernest Mandel, si longtemps figure tutélaire de la Quatrième Internationale qu’on ne saurait l’accuser de tropisme droitier, semblait leur rétorquer par avance, dès les premières lignes de son oeuvre majeure (Traité d’économie marxiste, Tome 1, 10-18 1969), en rappelant comment Marx appréhendait la place du travail dans le développement de l’humanité : ‘’ L’Homme seul, de toutes les espèces, ne peut survivre en s’adaptant au milieu naturel, mais doit s’efforcer de plier ce milieu à ses propres exigences. Le travail, activité à la fois consciente et sociale née de la possibilité de communication et d’entraide spontanée entre membres de cette espèce, constitue le moyen par lequel l’Homme agit sur son milieu naturel ‘’

« Pour en revenir aux travaux de Gorz, on peut toutefois les créditer d’une intuition aussi anticipatrice que féconde par le nouveau champ de réflexions qu’ils nous incitent à investir : ‘’ L’intérêt intrinsèque d’un travail ne garantit pas son sens et son humanisation ne garantit point celle des finalités qu’elle sert ‘’ (Métamorphoses du travail, op.cit). Le sentiment d’avoir perdu toute maîtrise de leurs emplois, tel qu’il est désormais éprouvé par des dizaines de millions de salariés un peu partout sur le globe, sera venu le confirmer avec éclat. Et ce, quoique le phénomène fût encore limité dans notre Hexagone…

REDONNER DU SENS AU TRAVAIL, RETROUVER LA RÉPUBLIQUE SOCIALE

« Dans leur tout récent ouvrage (Redonner du sens au travail. Une aspiration révolutionnaire, Seuil 2022), Thomas Coutrot et Coralie Perez identifient bien les quatre facteurs qui auront amené à une situation où les démissions peuvent se multiplier dans certains secteurs : le creusement des inégalités, la création de richesses ne profitant, avec une visibilité grandissante, qu’à l’étroite minorité régnant sur les marchés financiers et imposant sa loi aux politiques des États ; le poids d’un management brutal, adossé à la révolution numérique et informationnelle, qui tourne le dos à l’aspiration de millions d’individus, même très qualifiés, à s’approprier le contenu et l’objet de leur travail ; la contradiction dans laquelle l’appauvrissement dudit travail place les salariés engagés dans le secteur des services, lorsqu’ils doivent se confronter aux destinataires de leur activité, comme c’est notamment le cas des professions de santé ou encore des enseignants ; la crise écologique, enfin, qui met plus que jamais en accusation des technologies présentées comme innovantes alors qu’elles se révèlent, en réalité, profondément dégradantes pour l’environnement, la santé, le cadre de vie des êtres humains.

« Cette quête de sens, ce désir de plus en plus prégnant de reprendre la main sur l’organisation et les objectifs de l’activité professionnelle, en d’autres termes l’aspiration de chacune et chacun à récupérer le contrôle de son existence, appellent une révolution des modes de production et une profonde démocratisation du travail. Ils ouvrent, dans le camp progressiste, le débat sur les moyens qui permettraient de reprendre le pouvoir sur un capital qui écrase et déshumanise, dans l’objectif de placer l’humain et la planète au centre des politiques publiques. L’auteur du Capital ne disait pas autre chose lorsqu’il parlait de passer du ‘’ règne de la nécessité ‘’ à celui de ‘’ la liberté ‘’ (in Karl Marx, Le Capital, livre III, Éditions sociales 1976).  

« Dans l’ouvrage déjà cité, Coutrot et Perez ouvrent quelques pistes en ce sens : ‘’ Parmi les outils stratégiques de l’émancipation du travail, la réduction du temps de son temps a joué un rôle central. Les trente-cinq heures sont la dernière grande conquête du mouvement syndical. Il est sans doute temps de redéfinir les finalités et les modalités de la réduction du temps de travail à l’aune des enjeux contemporains. Elle pourrait désormais viser non seulement à réduire l’emprise du travail sur la vie des travailleurs, mais à faire reculer la subordination pour redonner du sens au travail. Cela passerait par l’instauration d’espaces et de temps de délibération, dans les entreprises et les administrations, sur la qualité du travail, ses conséquences sur la santé humaine et environnementale, sur la cohésion sociale et la démocratie ‘’ (in Redonner du sens au travail, op.cit).

« Suivre ces pistes mène à rejoindre Alain Supiot (in La Justice au travail, Seuil-Libelle 2022), lequel nous incite, pour sa part, à renouer le fil de la Déclaration de Philadelphie qui, en 1944, redéfinissait les ambitions de l’Organisation internationale du travail, en vue d’un régime assurant aux travailleurs ‘’ la satisfaction de donner toute la mesure de leur habileté et de leurs connaissances et de contribuer le mieux au bien-être commun ‘’

« Loin des théorisations intéressées à propos d’une ‘’ valeur travail ‘’, qui permet seulement aux idéologues du néolibéralisme de nier la dignité même de celles et ceux qui en sont privés ou ont sombré dans l’insécurité sociale, concrétiser à présent cet appel passe, en premier lieu, par la reconnaissance de la valeur du travail, donc par des salaires offrant à toutes et à tous les moyens de vivre vraiment de leur emploi. Cela exige encore la reconstruction du droit du travail, saccagé de loi El Khomry en ordonnances Macron, afin d’en finir avec les formes de plus en plus sophistiquées de flexibilité, comme avec l’ubérisation et autres procédures d’auto-entreprenariat qui ne sont que de nouvelles formes d’esclavage, la perspective devant être celle de salariés bien protégés, disposant dès lors des moyens de ‘’ donner toute la mesure de leur habileté et de leurs connaissances ‘’. Cela recouvre également l’impérieuse nécessité de déployer une politique volontariste de réindustrialisation dans le respect de stricts critères d’utilité sociale ou écologique, afin qu’il devînt possible de relever les défis liés de l’abolition du chômage et de la souveraineté à reconquérir de la France. Cela suppose enfin, dans un pays qui n’a jamais produit autant de richesses, l’avènement d’un nouvel âge de la Sécurité sociale, le modèle français de protection sociale devant être d’autant plus défendu qu’il repose sur les revenus du travail, chacun ayant dans ce cadre droit à une existence sécurisée de la naissance à la retraite.

« À la Libération, le programme du Conseil national de la Résistance avait dessiné les contours de la République démocratique et sociale qu’il nous revient, à présent, de parachever. La République qui, en assurant à tous ses enfants, quelles que fussent leurs origines, le droit à un emploi de qualité ou à une formation de haut niveau, redonnera sa visée émancipatrice au travail (c’est le sens de la proposition d’un système de sécurité de l’emploi et de la formation, adossé à un nouveau service public dédié, que portait Fabien Roussel avec le Parti communiste français dans la campagne présidentielle de 2022, on la retrouvera dans La France des Jours heureux, le programme).

« Celle qui, en faisant des biens communs sa priorité, engagera un ample mouvement de reconstruction d’un service public puissant, de réappropriation sociale et démocratique des secteurs stratégiques de l’économie, de formation d’un grand pôle public bancaire assurant à la nation la maîtrise de l’utilisation de l’argent. Celle qui se dotera d’institutions propres à doter le plus grand nombre de pouvoirs nouveaux pour contrôler et décider. 

« Comme y invitait déjà Jean Jaurès, c’est en poussant la République jusqu’au bout, en faisant entrer jusqu’au sein des entreprises les principes associés de souveraineté du peuple et de souveraineté du travail, que les salariés disposeront des outils leur permettant, non seulement d’opposer leur veto aux projets contrevenant à l’emploi comme à leurs intérêts fondamentaux, mais encore d’influer sur les choix stratégiques d’investissement et de développement, de conquérir la maîtrise de leur outil de travail, de valoriser leurs savoirs et savoirs-faire, de peser sur la nature et les objectifs mêmes de leur activité. Danièle Linhart le dit justement, contrer efficacement les stratégies du capital ‘’ implique une capacité de mobilisation des salariés autour de démarches délibératives et inventives ‘’ (L’Humanité, 26 septembre 2022). L’objectif de la VI° République ne prendra sa pleine signification qu’en concrétisant cette exigence… 

UN DÉBAT STRATÉGIQUE PRIMORDIAL

« En redonnant sa centralité au travail, il s’agit d’ouvrir un nouveau chemin de développement, de progrès et de souveraineté à la France. Son refus fait à l’inverse éclater une dispute stratégique majeure. En évacuant cette centralité, ou en prétendant la dépasser, tout un secteur de la gauche aura théorisé une démarche ‘’ intersectionnelle ‘’, se bornant à juxtaposer les luttes contre les dominations, sans plus chercher à les articuler au combat contre l’exploitation. Ce faisant, les courants concernés auront disjoint les exigences d’émancipation individuelles et collectives de l’action pour changer les rapports de force économiques et sociaux, esquivant de ce fait la bataille in fine déterminante, celle qui consiste à remettre en cause en ses fondements le pouvoir du capital et à enraciner, à cette fin, l’action transformatrice dans les entreprises et sur les lieux de travail.

« Plutôt que de chercher à forger l’unité d’une classe travailleuse dont la place au coeur des processus de production des richesses s’avère toujours aussi nodale pour le grand tournant social et écologique qu’il nous appartient d’impulser, plutôt que d’en faire un levier au service du rassemblement de l’ensemble des forces et classes sociales ayant intérêt au dépassement de l’ordre dominant, cette dérive conduit à cautionner ou à exalter toutes les quêtes identitaires. Celles-ci sont cependant, par définition, exclusives et porteuses de concurrences sans fin. Et l’assignation des individus à leurs identités d’origine, de genre ou de religion, outre qu’elle a tôt fait de se muer en complaisance à l’égard des courants intégristes ou carrément racialistes qui en font leur fonds de commerce, ne fait que conforter le modèle développé par le capitalisme financiarisé. Ce dernier ne s’emploie-t-il pas à atomiser le corps social et à substituer un individualisme consumériste aux solidarités d’hier ? Le grand bénéficiaire n’en est-il pas une extrême droite dont le projet consiste à diviser profondément la société, pour mieux fonder sa marche au pouvoir sur la récupération des colères et frustrations de populations en proie à un sentiment de déclassement ? N’est-ce pas cette impression de délaissement, de la part d’une gauche ressentie comme hermétique à leurs aspirations, qui représente le grand défi à relever pour aider aux convergences populaires et faire renaître l’espoir d’un progrès partagé ? 

« Parlons sans détours, loin d’aider à surmonter les paniques existentielles et autres phénomènes de repli, qui alimentent en permanence le racisme et les oppositions de tous contre tous, l’identitarisme les amplifie. Stéphane Beaud et Gérard Noiriel s’en trouvent pleinement confortés lorsque, à propos notamment de ce qu’ils désignent comme une ‘’ racialisation du discours public ‘’ ils en concluent : ‘’ On ne peut rien comprendre au monde dans lequel nous vivons si l’on oublie que la classe sociale d’appartenance (mesurée par le volume de capital économique et de capital culturel) reste, quoi qu’on en dise, le facteur déterminant autour duquel s’arriment les autres dimensions de l’identité des personnes ‘’  (in Race et sciences sociales, Agone 2021).  

« Sauf à laisser se creuser les ‘’ fractures françaises ‘’, il devient d’une extrême urgence d’inverser la tendance qui voit les divers segments du salariat et des classes populaires ne plus parvenir à opposer un front commun aux assauts dont ils sont l’objet, des millions d’hommes et de femmes s’éparpillant dans une multitude de petites et moyennes entreprises ou se voyant relégués dans les périphéries urbaines, leur abstention lors de chaque scrutin étant devenue la mesure de leur défiance envers tous les mécanismes de représentation. Du moins si l’on veut pouvoir reconquérir une majorité politique, entreprise impossible sans retrouver l’écoute et la confiance d’un prolétariat que les possédants, les gouvernants et les faiseurs d’opinion auront voulu, au fil du temps, rendre littéralement invisible…

« En dépit de la fragmentation où l’a plongé la déréglementation, le monde du travail, dans sa grande diversité, représente toujours le coeur des forces vives de la nation. Aux ouvriers et aux employés, qui forment déjà les gros bataillons des actifs, aux millions de privés d’emploi, à une jeunesse scolarisée qui est appelée à constituer une bonne partie du  salariat de demain, aux agents du service public, il faut désormais ajouter ce très large pan des cadres à leur tour bousculés dans leur rapport au travail, au salaire et à la protection sociale, ou encore ces travailleurs recourant aux plates-formes que le législateur a exclu du statut de salarié et donc du droit social. Sans même parler de toutes celles et de tous ceux qui galèrent dans la précarité, d’un monde paysan qui fait les frais des logiques de financiarisation et de marchandisation, ou encore des très petits entrepreneurs pressurés par les grands groupes…

« Il ne sera jamais inutile de le rappeler, à l’heure où un président de la République réélu par défaut fait mine de l’avoir oublié, la pandémie mondiale du Coronavirus aura mis en accusation un modèle de développement et un type de rapport à la nature autant que le court-termisme des dogmes néolibéraux et les destructions sociales ou environnementales les accompagnant. Mais il aura également vu une large partie de la classe travailleuse prendre conscience qu’elle avait permis à nos sociétés de faire front, quand les classes dirigeantes et des États affaiblis par des décennies d’austérité et de privatisations affichaient leurs terribles défaillances.

« La conclusion coule de source : le clivage capital-travail n’a rien perdu de son actualité. Ce dont atteste le fait que la ‘’ question sociale ‘’ ne cesse de se réinviter dans le débat public ; que le mouvement des ‘’ Gilets jaunes ‘’ ait récemment remis en pleine lumière les problèmes du pouvoir d’achat et de la dignité à retrouver ; que d’innombrables luttes, initiées par le mouvement syndical, aient résisté aux délocalisations ou qu’elles aient défendu des services publics asphyxiés au mépris de l’intérêt général ; ou que l’on assiste, depuis l’été 2022, à la multiplication des mobilisations d’entreprises ou de branches professionnelles pour l’augmentation de salaires frappés de plein fouet par l’inflation.

« Une gauche digne de ce nom ne saurait l’ignorer pour conduire un combat efficace afin que les êtres humains et la planète aient accès à un autre avenir. C’est, par conséquent, un impératif pour elle de porter de nouveau les exigences qui font écho aux attentes premières du salariat et des catégories populaires : le pouvoir d’achat et l’augmentation des salaires, l’égalité hommes/femmes en matière de rémunérations, l’emploi, les services publics, l’avenir de notre jeunesse et d’une école ravagée par les politiques inégalitaires conduites au sommet de l’État, la dignité et l’égalité. 

« Il importe qu’elle sache les articuler aux combats contre le racisme et les discriminations liées à l’origine ou à la couleur de peau, contre la ghettoïsation des quartiers populaires, contre l’oppression patriarcale et les violences faites aux femmes, contre le dérèglement climatique et les dévastations écologiques, contre les dispositifs liberticides tendant à étrangler l’action sociale.

« Et il lui faut proposer un sens commun, rassembleur et émancipateur, à toutes ces batailles. C’est de cette manière qu’elle redonnera confiance en l’action politique. Qu’elle renforcera les luttes afin de leur permettre de ne plus seulement résister mais de conquérir. Qu’elle permettra au monde du travail de recouvrer la conscience de sa place et de sa force. Qu’elle travaillera à surmonter la fracturation de notre société en permettant la formation d’un bloc majoritaire des classes et couches sociales ayant un commun intérêt à l’engagement d’une nouvelle logique, socialement juste et écologiquement soutenable : des salariés des grandes entreprises du public comme du privé, aux classes moyennes au futur menacé par la crise du système, en passant par les travailleurs des petites et moyennes entreprises souvent relégués loin des métropoles, sans parler de la jeunesse ubérisée des quartiers populaires… 

« Rappelant opportunément que la revendication du ‘’ droit au travail ‘’ naquit avec la Révolution de 1848 et la Deuxième République, Gérard Delfau nous appelait, voici déjà 25 ans, à  y puiser ‘’ la charge affective qui cristallisera un puissant mouvement social ‘’ (in Droit au travail, Desclée de Brouwer 1997). Cette démarche est tout à la fois révolutionnaire et réaliste. Réaliste parce que révolutionnaire en un moment historique où le capitalisme se fait destructeur comme jamais… »

Ce texte a été écrit le 20 octobre 2022. Il n’avait alors vocation qu’à prolonger et approfondir le débat ouvert à gauche et manifestement non refermé depuis. D’une certaine manière, l’actuel soulèvement, digne et pacifique, du monde du travail et du peuple de France contre l’injonction qui leur est faite, de la part du pouvoir et du grand patronat, de travailler toujours davantage en consentant à voir mises en charpie leurs plus importantes conquêtes, me paraît confirmer sa pertinence. La puissance que revêt cette grande mise en mouvement des forces du travail me paraît balayer les théorisations hasardeuses quant à la relativisation du conflit capital-travail dans la construction d’une offre politique de transformation radicale de la société. Quant aux incitations les plus récentes des dirigeants des confédérations syndicales à poser désormais la question du travail et de son sens, en particulier à l’occasion de la journée du 7 mars — tout le pays devant alors être mis à l’arrêt et nombre de secteurs étant appelés à des grèves reconductibles —, ils nous font, à nous, acteurs et actrices politiques, l’obligation d’être au rendez-vous de leurs attentes. C’est pourquoi j’ai voulu relayer ici la réflexion que m’avait demandée Cause républicaine.

Christian_Picquet

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