C’est l’avenir de la France qui est en jeu

Historique aura été le rendez-vous du 7 mars ! Par la massivité des défilés (3,5 millions de manifestants réunis), par l’importance des grèves reconductibles appelées en intersyndicales dans de nombreux secteurs (en dépit des difficultés financières qu’affrontent les salariés), par le caractère inédit de l’appel unanime des organisations de salariés à « mettre la France à l’arrêt »… D’ores et déjà, avant même que l’épreuve de force ne fût conclue, on peut affirmer que Monsieur Macron enregistre revers sur revers.

Il se voyait déjà, telle Madame Thatcher en son temps, auréolé des lauriers du « réformateur » ayant triomphé de ces « Gaulois réfractaires » aux antiennes du néolibéralisme, celui que le capital attendait depuis des lustres pour aligner notre Hexagone sur ce qu’a subi le monde du travail dans la plupart des pays voisins. Anticipant ce « succès » fantasmé à défaut d’être acquis, le principal porte-voix de la France possédante, je veux parler du Figaro, vient de consacrer une série d’articles à l’affrontement qui, en 1984, devait mettre aux prises le syndicalisme britannique au gouvernement conservateur de l’époque. On y lit ces lignes, conçues comme un avertissement implicite adressé aux élus de la droite ou du parti macroniste qui pourraient douter de l’opportunité de la présente confrontation sur les retraites : «  On a reproché à la Dame de fer son manichéisme. Elle avait l’habitude de jauger ses interlocuteurs en dix secondes et de les classer en deux camps : on était à ses yeux un ‘’wet’’ (‘’un faible’’), soit ‘’one of us’’ (‘’l’un des nôtres’’), déterminé à la suivre et à lui obéir quoi qu’elle décide. Mais aurait-elle mené à bien ce qu’elle a accompli avec un autre état d’esprit ? » (Le Figaro, 1° mars 2023).

LE CYNISME DES BIEN-DOTÉS

Hélas pour la Macronie, comme pour ce qu’il reste d’une droite se prétendant bien abusivement « républicaine », les tenants de l’allongement de l’âge du départ à la retraite n’auront cessé de se prendre les pieds dans le tapis. Ils auront oublié à quel point les Françaises et les Français se montrent attachés à ces conquêtes primordiales que sont la Sécurité sociale et la retraite par répartition, l’une et l’autre étant l’héritage subsistant — et à leurs yeux intouchables — du Conseil national de la Résistance,  autrement dit le symbole d’un temps où la République tout juste rétablie se voulait démocratique et sociale, attachée à répondre « à la préoccupation de débarrasser les travailleurs de l’incertitude du lendemain » (comme le proclamait hautement le préambule de l’ordonnance du 4 octobre 1945 présentant, sous l’autorité du général de Gaulle, les principes généraux du futur régime de la Sécurité sociale). Ils n’auront même pas su dissimuler que l’objectif du projet gouvernemental, en amenant à une diminution inévitable des pensions, était d’impulser un mécanisme de retraites par capitalisation, ce marché juteux que convoitent depuis longtemps les requins de l’assurance privée. Ils auront négligé le fait que, du krach de 2007-2008 aux processus spéculatifs générant aujourd’hui une inflation insupportable sur les produits de première nécessité, de la pandémie du Covid-19 aux crises climatique et écologique menaçant le devenir même de l’humanité, nos compatriotes se seront forgés la conviction que le néolibéralisme conduisait à un désastre total. Ils se seront lancés dans cette aventure de l’allongement de l’âge de la cessation d’activité sans un instant s’interroger sur l’exaspération que n’auront cessé de manifester le mouvement des « Gilets jaunes », la précédente mobilisation sur les retraites, les combats multiples en défense des services publics ou en faveur de l’augmentation des salaires, les manifestations de la jeunesse contre l’injustice climatique, ou encore les innombrables luttes contre les discriminations de toute nature. Enfermés dans leur bulle de privilégiés de la naissance et de la fortune, ils auront délibérément méprisé la colère de nos concitoyennes et concitoyens devant l’étalage indécent de ces inégalités qui voient les fleurons du CAC-40 accumuler les bénéfices records (à l’image de TotalÉnergie qui, non content de se goinfrer honteusement sur la production nationale d’électricité en profitant des mécanismes du marché européen de l’énergie, affiche une hausse de 44% de ses profits avec quelque 19,5 milliards d’euros), et les 370 ménages les plus riches n’être imposés qu’à hauteur de 2%, loin du taux auquel le très grand nombre est assujetti alors qu’il éprouve de plus en plus de difficultés à joindre les deux bouts.  

Résultat de cette incompréhension de l’état réel du pays — ou, pire, de cette indifférence cynique — le roi est nu. Le monarque élyséen se retrouve seul, entouré d’un quarteron d’idéologues fanatisés du néolibéralisme et n’ayant pour seul appui que le bloc ultraminoritaire de son électorat du premier tour de la présidentielle ( en gros, ces moins de 30% des suffrages exprimés, parmi lesquels se retrouvent les secteurs profitant du système ou ceux se voyant encore épargnés par la violence sociale de ce dernier), face à un peuple qui rejette sans appel ses visées destructrices et à un monde du travail qui se montre quasi-unanime dans sa protestation. Le sondage Ifop des 2 et 3 mars montre que le texte Macron-Borne se voit rejeté dans toutes les tranches d’âge et toutes les catégories, les plus rétifs à la réforme s’avérant les moins de 35 ans, c’est-à-dire celles et ceux dont on saccage délibérément l’avenir (Le Journal du dimanche, 5 mars 2022). Celle-là, ceux-là ont parfaitement saisi qu’on leur mentait, que ce soit sur la réalité du déficit du système de retraites, les carrières longues, les pensions des femmes, ou les fameux 1200 euros dont étaient censés bénéficier les plus fragiles (avant que les gouvernants ne se trouvent contraints d’admettre que moins de 20 000 retraités y auraient accès).  

De sorte que le soulèvement populaire en cours — j’emploie ces mots à dessein, dès lors que l’affrontement dépasse largement le cadre traditionnel des luttes syndicales, et que l’on peut de facto parler d’un soulèvement par procuration de notre peuple autour du mouvement syndical —, loin de se limiter à la question des retraites en est venu à coaliser l’ensemble des protestations sociales du moment. Que, pour la première fois depuis très longtemps, les forces organisées du mouvement ouvrier sont parvenues à réaliser leur jonction avec les secteurs du monde du travail dont avait surgi le mouvement des « Gilets jaunes », ce que recouvre l’engagement exceptionnellement massif de la France des périphéries urbaines ou des « sous-préfectures », comme de très nombreux analystes l’ont relevé. Que c’est à l’initiative des confédérations syndicales que cette convergence s’est manifestée, donnant à voir au pays la puissance du front de classe s’opposant à la volonté prédatrice du capital et des gouvernants à son service. Que ce trait va imprimer durablement sa marque sur les consciences, une rupture s’étant opérée avec de longues années où les mobilisations sociales peinaient à trouver le chemin de leurs convergences, voire se fragmentaient sans que les organisations syndicales ne parviennent à fédérer les divers segments du monde du travail. C’est ce que souligne, à juste titre, le sociologue Michel Wieviorka : « Les syndicats ont réussi, en quelques mois, à fédérer des mécontentements très variés. Désormais, une partie de la population comprend que le débat politique peut se jouer dans la rue et que les décisions ne se prennent pas uniquement au Parlement » (Libération, 31 janvier 2023). 

UNE CRISE FRANÇAISE QUI S’ACCÉLÈRE

Parce qu’elle a parfaitement saisi l’enjeu de l’affrontement, la bourgeoisie tend à resserrer les rangs autour du pouvoir en place. En témoignent l’organisation en formation de combat idéologique du petit clan des directeurs des grands médias et des éditorialistes qui leur doivent leurs carrières. En témoigne également le ralliement sans barguigner des chefs à plume du parti les Républicains aux vues du chef de l’État sur ce dossier. Du côté des possédants, néanmoins, l’inquiétude perce à chaque instant. L’idée selon laquelle il serait demain possible de gouverner tranquillement un pays que la défaite du mouvement populaire aurait amené à la résignation s’avère chaque jour contredite par la profondeur du rejet de l’attaque en cours contre le droit à la retraite. C’est d’ailleurs pourquoi, au coeur de la droite traditionnelle, des voix se sont élevées ( et même ont refusé, bravant au Sénat les manoeuvres d’intimidation de la majorité de la Haute Assemblée, d’approuver l’article 7 instaurant les 64 ans ) pour redouter que, demain, le camp conservateur ne dispose plus d’aucune base auprès des catégories populaires. Même le Medef, tout en faisant chorus avec le gouvernement, se fait d’une discrétion assourdissante. C’est que l’époque du néolibéralisme triomphant s’est achevée, que la globalisation marchande et financière est entrée en convulsions, qu’un peu partout les crises politiques s’enchaînent et déstabilisent les régimes qui s’étaient efforcés avec le plus d’acharnement d’imposer les dogmes ultralibéraux à leurs peuples. 

L’avertissement d’un Jacques Attali, promoteur de la plupart des plans de dérégulation de l’économie et du droit social depuis les années Mitterrand, n’en prend que plus de sens, puisque c’est en vertu de l’intérêt à long terme de la classe dirigeante qu’il le formule : « Cette réforme des retraites qui — si nécessaire soit-elle aux yeux  de ceux qui la proposent — n’est en rien, pour personne, la priorité absolue du pays ; et qui, par le débat même qu’elle entraîne (…) ralentit, voire rend impossible d’imaginer pouvoir se lancer ensuite dans les réformes majeures dont le pays a tant besoin (…). Pourquoi mobiliser une Première ministre de très grande qualité dans un débat aussi secondaire ? Pourquoi décrédibiliser l’État et affaiblir la fin du quinquennat actuel par un tel choix ? Et si on tenait vraiment à faire ce choix, pourquoi ne pas en rester à la réforme déjà en partie votée, beaucoup plus logique, instaurant un système à points ? Et pourquoi ne pas ouvrir davantage la France à ce dont tous les pays se dotent, et dont les Français veulent, au moins de façon complémentaire : la retraite par capitalisation ? » (Les Échos, 17 et 18 février 2023).

D’évidence, cette incertitude du côté des puissances d’argent s’aiguise dans la mesure où l’obstination de la Macronie, la fracturation d’un pays qui ne trouve plus aucun écho à ses aspirations et angoisses au sommet de l’État comme dans les Assemblées, peut amener demain une situation totalement incontrôlable. Dans un contexte où la crise de la représentation politique se traduit par des taux d’abstention record à l’occasion de chaque scrutin, notre élite dirigeante pourrait bien ne remporter qu’une victoire à la Pyrrhus s’il parvenait à faire adopter son projet sur les retraites. Certes, elle se targuerait certainement d’avoir infligé un échec au mouvement syndical réuni dans un front exceptionnel, mais elle devrait simultanément affronter la frustration de millions d’hommes et de femmes, leur ressentiment d’avoir été à ce point méprisés, leur exaspération devant une nouvelle injustice insupportable. Dit autrement, deux légitimités se faisant face dans la durée, celle de la rue et de la grève portée par le soutien d’une majorité écrasante du peuple, et celle de la coalition des casseurs de conquêtes sociales retranchés au sein d’institutions en lesquelles le pays profond ne se reconnaît plus, le risque est grand qu’un pareil divorce n’engendre des réactions aussi imprévisibles qu’extrêmement violentes. 

Laurent Berger n’a, sous ce rapport, pas tort d’évoquer la lente mais régulière progression du Rassemblement national dans l’opinion. De fait, en dépit de la formidable mobilisation initiée par un mouvement syndical dont la vigilance démocratique n’aura jamais été prise en défaut face au danger de l’extrême droite, cette dernière continue de se nourrir d’une partie des colères populaires, profitant notamment des faiblesses — ou des inconstances —  existant du côté d’une gauche qui peine à incarner un débouché politique à la hauteur du rejet dont la contre-réforme macronienne fait l’objet. La « tectonique des plaques », à juste titre repérée par le politologue Luc Rouban dans son analyse des résultats de la double séquence électorale du printemps 2022, continue à opérer : « Le vote RN s’explique par l’évaluation négative que les enquêtés font de leur parcours social et professionnel comme de l’avenir qui s’ouvre aux nouvelles générations, sombre pronostic qui n’est pas sans créer un fort sentiment de vulnérabilité et d’abandon » (in La Vraie victoire du RN, Sciences-Po Les Presses 2022).  

À GAUCHE, ÊTRE À LA HAUTEUR DE L’ENJEU

Voilà qui souligne clairement les responsabilités de la gauche. La force de l’opposition populaire à la contre-réforme des retraites est telle, l’isolement des gouvernants atteint de tels sommets, les faux-semblants et approximations de la construction de la loi par les technocrates ministériels se révèlent si grossiers qu’il devient chaque jour davantage possible d’obtenir le retrait du projet. Cela exige que nous sachions agir en étroite complémentarité avec l’intersyndicale.

Loin de chercher à donner des leçons ou de vouloir contester la feuille de route de cette dernière, les forces de gauche et écologistes ont pour premier devoir de se placer derrière elle, d’appuyer de toutes leurs forces les initiatives qu’elle organise, à commencer par les journées des 11 et 15 mars prochains. Dans la foulée, il leur revient de renforcer la mobilisation des contre-propositions alternatives qu’elles opposent au texte gouvernemental. Comme nous n’avons cessé de le défendre, une autre réforme du système des retraites, de justice et de solidarité renforcée celle-là, est possible. Pour peu, bien sûr, que l’on ait la volonté politique de faire rentrer dans les caisses de retraites ce surplus de cotisations que rapporteraient la mise à contribution des revenus financiers des entreprises ou des dividendes faramineux des actionnaires, l’augmentation des salaires et leur indexation sur les prix, la réalisation de l’égalité entre femmes et hommes en matière de rémunérations, la création des centaines de milliers d’emplois qui seraient indispensables pour satisfaire les besoins sociaux et écologiques les plus urgents, sans parler du gain considérable qui, en quelques années, résulterait du mécanisme de sécurisation de l’emploi et de la formation tout au long de la vie que revendiquent les communistes.

Au-delà, la France qui ne possède que ses bras et ses cerveaux pour vivre attend qu’on lui propose une perspective d’espoir. Qui fasse de la démocratie, bafouée par le clan aux affaires, et de la refondation de la République le but et le moyen du relèvement de la nation. Qui place l’emploi, les salaires et la protection sociale, c’est-à-dire l’avenir du travail, au centre des politiques publiques. Qui permette au pays de recouvrer sa souveraineté, en matière notamment d’énergie et d’alimentation, car telle est l’une des conditions essentielles d’une existence digne pour toutes et tous. Qui redonne, ce faisant, une voix forte aux Françaises et aux Français sur le théâtre international, afin qu’ils portent ensemble un horizon de justice et de paix en direction des autres peuples. 

Afin d’offrir un prolongement à l’immense demande démocratique qui monte de la société, c’est aux partis progressistes de faire entendre avec la force maximale que si, d’aventure, Emmanuel Macron et ses ministres prétendaient ignorer ce que leur clament nos compatriotes, ils devraient consentir à rendre la parole au peuple, grâce à l’organisation d’un référendum. Sur un enjeu de société aussi vital, il n’existe en effet, pour quiconque prend au sérieux les principes de la République, qu’une alternative : ou entendre l’expression de la majorité des citoyennes et citoyens et retirer le projet, ou accepter de soumettre celui-ci au verdict des urnes faute de quoi il ne pourrait disposer de la moindre légitimité démocratique. 

En 2004, sur la proposition de Traité constitutionnel européen, une série de personnalités et de formations politiques ou associatives avaient su faire à ce point monter en puissance l’exigence référendaire que le président Chirac avait dû s’y résoudre. On sait ce que cela avait permis de réaliser, dans les urnes, un certain 29 mai 2005… Nul doute, dans le moment politique présent, qu’en nous appuyant sur le rejet de la loi Macron-Borne, nous pourrions en quelques semaines forcer le pouvoir à faire droit à cette exigence. 

On le voit, nous sommes ici très loin de la ligne de conduite choisie par Jean-Luc Mélenchon, dont il me faut bien, hélas, dire quelques mots. En affichant sa défiance envers les responsables principaux du syndicalisme français à l’heure où ces derniers se trouvent en première ligne d’une confrontation majeure, en fustigeant la prétendue complicité d’un axe « Martinez-Roussel-Berger » avec Emmanuel Macron, en dénonçant absurdement la Charte d’Amiens coupable à ses yeux de proclamer le principe d’indépendance des organisations de travailleurs, il agit comme si seul lui importait de faire reconnaître sa prééminence sur le mouvement social autant que sur la gauche. C’est une lourde faute politique, qui nuit tout à la fois à la bataille de classe en cours et aux synergies qu’il s’imposerait de rechercher entre le syndicalisme et les partis. Les polémiques n’étant pas de mise dans le tournant de situation que nous connaissons, et quoique cet épisode montre à quel point notre camp se doit de rouvrir en son sein une série de discussions fondamentales, il faut seulement espérer que La France insoumise saura se reprendre et permettre à toute la gauche d’appuyer unitairement la confrontation sociale.   

J’en termine. Nous arrivons à un tournant de la situation hexagonale. Où, à travers l’épreuve de force en cours, le camp populaire réorganise et recompose ses forces. Où, par surcroît, la course de vitesse s’est accélérée pour savoir quelle réponse politique sera apportée à une crise française qui s’approfondit sans cesse. Où, autour du mouvement social, se joue de devenir de la France. Raison pour laquelle nous  resterons inflexiblement dressés. Jusqu’à la victoire… 

Christian_Picquet

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