Face au séisme annoncé, le vrai vote du renouveau à gauche

Existe-t-il encore des commentateurs sérieux, hormis ceux qui gravitent dans l’orbite de la Macronie, pour mettre en doute le véritable séisme que représenteront, vraisemblablement, les élections européennes de ce 9 juin ? D’ores et déjà, avant même que les urnes aient délivré leur verdict, se dessine l’approfondissement de la double crise qu’affrontent la construction capitaliste de l’Europe et la France au sein de celle-ci. L’Union voit, en effet, toutes ses contradictions éclater, dans un contexte où la globalisation marchande et financière se fragmente, où les rivalités s’intensifient sur le théâtre international pour remodeler les rapports de force entre firmes et puissances, où la guerre s’est invitée sur le continent entraînant les États membres dans la spirale des surenchères bellicistes, où le modèle néolibéral n’aura apporté que reculs sociaux et régressions démocratiques aux peuples. J’ai déjà évoqué cette nouvelle configuration dans ma dernière note. Notre Hexagone, pour ce qui le concerne, ne cesse de s’enfoncer, non plus simplement dans la « fatigue démocratique » dont certains politologues savants parlent encore, mais dans une authentique décomposition de la représentation politique traditionnelle. 

Ayant accédé aux affaires, voici sept ans, grâce au dynamitage des mécanismes de l’alternance qui avaient longtemps permis à la droite conservatrice et à la social-démocratie de se succéder à la tête de l’État, le macronisme se trouve à son tour pris au piège de la stratégie qu’il a lui-même conçue. Alors qu’il entre dans la toute dernière phase de son mandat, il laisse derrière lui une vie politique transformée en champ de ruines. Ce qui a pour première conséquence que les déterminants du vote populaire, ce 9 juin, échapperont manifestement au contenu des campagnes et aux propositions des différentes listes, pour refléter principalement la manière dont nos compatriotes perçoivent le bilan des dernières années et le déclin de leur pays. Et, surtout, ce qui place la nation devant un défi comme elle n’en avait pas connu depuis les origines de la V° République, puisque ce sont les scénarios du pire qui se dessinent possiblement.

SOUS LE SIGNE DE LA FAILLITE DU MACRONISME

Sans doute, les sondages réalisés avant chaque scrutin européen se sont-ils régulièrement trompés. On peut, néanmoins, leur accorder crédit lorsqu’ils prédisent, cette fois, que c’est avec la volonté de sanctionner le pouvoir en place que de très nombreux électeurs se rendront aux isoloirs. Du moins pour celles et ceux qui ne choisiront pas de s’abstenir, renouvelant cette forme de sécession silencieuse qui marque désormais chaque consultation et exprime une terrible défiance envers la politique… Depuis sa réélection, Emmanuel Macron n’aura cessé d’ignorer avec morgue qu’il ne devait sa victoire de 2022 contre Madame Le Pen qu’au sursaut démocratique des Françaises et des Français. Le véritable coup de force à travers lequel il aura fait adopter le report à 64 ans de l’âge du départ à la retraite, l’an passé, aura ainsi creusé un fossé impossible à combler entre le peuple, qui s’était massivement soulevé contre ce projet jugé d’une injustice insupportable, et des gouvernants enfermés dans un autoritarisme liberticide constituant leur seule réponse à l’évanouissement de leur légitimité. Chroniqueuse n’ayant pourtant pas habitué ses lecteurs à une critique en règle de la doxa néolibérale, Françoise Fressoz y voit à juste raison la caractéristique principale du rendez-vous électoral de ce printemps : « L’exécutif ne s’est en réalité jamais remis de l’impopularité née du passage aux 64 ans imposé, à coups de 49-3 au terme d’un mouvement social très suivi » (Le Monde, 8 mai 2024).

Ce qui n’a nullement dissuadé ces dirigeants, aussi discrédités qu’aveugles sur la réalité du pays, de se lancer dans une course folle à la destruction de nouvelles protections du monde du travail. Sur quelques mois, entre le tour de vis promis à l’indemnisation des privés d’emploi, la réforme annoncée du statut des fonctionnaires dans le but d’affaiblir les quelques millions d’agents publics dont la mission consiste pourtant à permettre à nos services publics de répondre au mieux à l’intérêt général, le plan d’austérité drastique qui va se traduire par une purge de 80 milliards de la dépense publique d’ici 2027 afin de satisfaire aux injonctions du pacte de stabilité européen, sans même parler des dernières exhortations du Fonds monétaire international à limiter toujours davantage les dépenses des collectivités territoriales ou à augmenter les taxes sur les carburants, les mauvais coups tombent et vont tomber comme à Gravelotte. 

Et encore, le pire pourrait être à venir si, toujours au nom des sacro-saintes économies à réaliser sur le dos des moins lotis, et exprimant parfaitement les pressions qu’exercent sur la France les dirigeants d’outre-Rhin, le chercheur du Deutsch Gesellschaft für Auswärtige Politik, Shahin Vallée, est suivi dans ses préconisations : « On ne pourra faire l’économie d’un nouveau débat sur les retraites. Aujourd’hui, les retraités ont un revenu médian supérieur à celui des actifs. Par ailleurs, leurs revenus sont indexés sur l’inflation, ce qui n’est pas le cas du reste de la population » (L’Express, 30 mai 2024). Les retraités ont échappé de peu, campagne électorale oblige, à la désindexation de leurs pensions, il est à craindre qu’ils fussent, après les chômeurs, les prochaines cibles du gouvernement Attal.

UN VOTE-SANCTION DÉVOYÉ

Si cette dynamique de vote-sanction, toujours à en croire les enquêtes d’opinion, se cristallise en premier lier au bénéfice de l’extrême droite, et singulièrement du Rassemblement national, ce n’est pas tant que les électeurs concernés cèderaient tous aux sirènes d’un parti rêvant d’abattre les piliers fondateurs de notre pacte républicain, à commencer par celui qui appelle à construire des égaux loin des assignations identitaires. Mais parce que ce courant politique leur apparaît sans alternative à même de lui disputer la marche au pouvoir, du côté de la bourgeoisie française autant que du mouvement ouvrier et des forces progressistes.

En faisant le vide autour de son clan, en installant sa fameuse gestion « verticale » des affaires publiques, en affichant ostensiblement le mépris que lui inspirent l’identité républicaine de la France et ces « Gaulois réfractaires » toujours prompts à se rebeller contre un ordre injuste, en piétinant tout à la fois le Parlement et la démocratie sociale, le président de la République se sera rendu coupable de la crise, sans précédent depuis très longtemps, que traverse la démocratie française. Pire, en désignant le duo Le Pen-Bardella comme son principal opposant, imaginant sans doute que cela le ferait apparaître comme un rempart face au nationalisme haineux, il aura en réalité permis à ce dernier de briser le « plafond de verre » auquel il se heurta longtemps, et lui aura offert sur un plateau le crédit institutionnel qui lui faisait défaut. Ce n’est pas la moindre des faillites du macronisme…

Le chercheur Luc Rouban identifie parfaitement le processus qui menace de voir à présent l’extrême droite obtenir un résultat inédit dans notre histoire : « Si la politique en France ne ressemble pas à celle que l’on observe ailleurs en Europe, c’est que la société française est traversée de conflits qui ne trouve pas de réponse dans l’offre politique, sauf par défaut » (La Croix, 13 mai 2024). Un autre chercheur, Arnaud Benedetti, complète l’observation : « Le RN est en passe de s’installer comme la figure de l’alternance de rupture à laquelle un pays, fortement imprégné de l’idée que le politique peut changer les choses, est fortement attaché » (Le Figaro, 14 mai 2024).

Point n’est besoin de chercher ailleurs la raison pour laquelle le RN, de scrutin en scrutin, nationalise le vote en sa faveur, capte dorénavant un électorat disparate où se côtoient professions intermédiaires et commerçants, exclus de la mondialisation capitaliste (ouvriers, employés, chômeurs…) et même fractions non négligeables des cadres, des retraités et des jeunes. Point n’est besoin, non plus, de chercher plus loin pourquoi, au coeur de la classe possédante, certains estiment — et le disent ouvertement — que cette formation est la seule à même de procéder à une remise en ordre musclée du pays.

LA GAUCHE DEVANT DES CHOIX CRUCIAUX

Les lendemains du 9 juin verront sans doute le paysage politique secoué de convulsions en série. Le lourd échec probable de la liste de Renaissance marquera la fin de l’épopée macronienne. Celui qui guette Les Républicains mettra sans doute un terme aux espoirs de la droite conservatrice, incapable de redéfinir sa stratégie et son projet, ce qui l’aura entraîné dans la spirale des surenchères nauséabondes avec le Rassemblement national et lui aura in fine interdit de redevenir un parti d’alternance. Les nouveaux équilibres électoraux ouvriront nécessairement une séquence d’intenses manoeuvres destinées à accoucher d’une grande recomposition de l’aire libérale-droitière. D’autant qu’éreinté comme il l’est, et toujours autant privé de majorité au Palais-Bourbon, l’exécutif devra trouver des solutions politiques et institutionnelles, ou chercher de nouvelles alliances, lui garantissant une relative stabilité pour mener à leur terme les assauts annoncés contre la population travailleuse. 

La gauche saura-t-elle relever pareille gageure ? C’est, évidemment, l’enjeu majeur du moment politique qui va s’ouvrir au soir des européennes. De toute évidence, notre camp social et politique butte sur son impuissance à rassembler les forces vives du pays et à retrouver l’écoute et la confiance du monde du travail, autrement dit à redevenir une alternative crédible de changement radical, apte à réunir une majorité politique autour de lui. Auprès de ce constat, sur lequel s’accordent l’ensemble des sondeurs, les visées hégémoniques, les combinaisons à courte vue, la croyance que la gauche d’hier pourrait retrouver une nouvelle jeunesse en faisant oublier à quels désastres ses abandons ont mené, la tentation également du radicalisme protestataire censé suffire à insuffler l’envie de révolution au pays, déboucheront toutes, immanquablement, sur des impasses mortifères.

Pourtant, l’extrême droite n’a nullement partie gagnée. Certainement les renoncements d’une partie de la gauche à faire vivre bec et ongles ses fondamentaux républicains et transformateurs, ses refus d’obstacle lorsqu’il fallait assumer sans concession la confrontation idéologique avec l’adversaire, auront-ils permis aux idées de haine et de repli sur soi de pénétrer bien des consciences. Cependant, notre peuple dans sa grande majorité, son monde du travail, sa jeunesse demeurent attachés aux conquêtes durement acquises par des décennies de luttes sociales et démocratiques ; ils se retrouvent toujours dans les principes d’égalité et de solidarité proclamés par notre République ; ils restent fidèles à tout ce qui a permis à la France de s’exprimer, dans le passé, au-delà de ses frontières, en portant des exigences de paix, de liberté et de justice. Tout en fait foi, de ce qui fut à l’origine du mouvement des « Gilets jaunes » à la grande irruption sociale pour la défense du système de retraite par répartition, l’an passé. Et cela va clairement à l’encontre du programme de division des Français que défend le national-lepénisme.

Battre d’un même mouvement la Macronie, la droite et l’extrême droite reste donc parfaitement possible. Pourvu que la gauche retrouve sa base sociale naturelle : les hommes et les femmes qui ne vivent que de leur travail. À cette fin, il lui incombe d’écarter deux chemins de traverse : le retour à un social-libéralisme, et à un fédéralisme européiste, responsables de l’éloignement des catégories populaires, tant celles-ci auront eu le sentiment qu’elles ne trouvaient plus d’écho à leurs aspirations de ce côté de l’échiquier politique ; la fuite en avant qu’incarne le « populisme de gauche » qui, croyant répondre aux colères accumulées mais se détournant de la nécessité de prendre le pouvoir sur le capital, déterminante en dernière instance pour transformer l’ordre des choses, aura versé dans la gesticulation impuissante et l’encouragement des communautarismes.  

LA LISTE DEFFONTAINES : UN POINT D’APPUI PRÉCIEUX

Cela aura été, ces six derniers mois, le premier des acquis de la campagne conduite par Léon Deffontaines, avec ses colistiers de la « Gauche unie pour le monde du travail ». Elle aura su poser devant le pays des questions essentielles pour l’avenir. Bien seule, elle aura concentré ses propositions sur le pouvoir d’achat, la défense de l’emploi, la place centrale et le sens du travail, l’urgence du redéploiement de nos services publics en dégageant les moyens d’y parvenir, le besoin d’engager une nouvelle industrialisation de nos territoires à partir de nouveaux critères d’utilité sociale et écologique, le combat pour les souverainetés — énergétique, sanitaire, alimentaire, numérique — mises à mal par l’eurolibéralisme, l’impérieuse nécessité de construire un autre modèle de développement socialement juste et écologiquement soutenable, l’exigence de paix et de sécurité collective pour les peuples loin des postures guerrières ayant marqué trop de discours à gauche. Elle aura, là encore bien seule, osé défier Monsieur Bardella, en montrant l’imposture sociale de son programme, qui prétend répondre aux attentes populaires tout en tournant le dos à ce qu’exigent vraiment les Français et les Françaises à travers leurs mobilisations et leurs organisations syndicales.

Récusant tant le saut fédéraliste, que ses élites dirigeantes voudraient faire accomplir à l’Union européenne sans même consulter les peuples (avec le seul soutien, il faut le souligner, du bloc des conservateurs, des libéraux-macronistes et des sociaux-démocrates qui domine l’Assemblée européenne), que le repli nationaliste, que prônent les extrêmes droites en progression sur tout le continent, Léon et ses colistiers auront avancé une nouvelle perspective : une union de peuples et de nations libres, souverains et associés. Soutenu, outre le Parti communiste français, par des forces politiques représentatives des grandes traditions de la gauche — la Gauche républicaine et socialiste, l’Engagement (mouvement créé par Arnaud Montebourg), Les Radicaux de gauche, ou le Mouvement républicain et citoyen (fondé, à l’origine, par Jean-Pierre Chevènement)—, aux côtés d’acteurs et actrices des grands combats de ces dernières années pour une société de justice et de liberté, ce qui aura été son originalité, il aura porté haut les couleurs d’une gauche populaire, sociale, républicaine, féministe et écologiste, laïque et universaliste. D’une gauche qui n’imagine pas être victorieuse demain sans que le peuple ne s’implique dans l’élaboration d’une politique transformatrice.

Voter pour cette liste sera donc, ce dimanche 9 juin, se donner un puissant point d’appui pour l’avenir. L’avenir de la France, de l’Europe, de la gauche, s’entend… Plus elle bénéficiera d’un soutien fort, plus elle disposera de force pour peser en faveur de nouveaux Jours heureux, et pour se battre au côté des autres composantes de la gauche européenne qui n’ont pas abdiqué devant le libéral-capitalisme. Et puis, cinq, six ou sept députés de cette liste envoyés au Parlement européen, retireront autant de sièges à la droite et à l’extrême droite, renforçant de ce fait le poids global de toute la gauche. Cette fois, dans un scrutin proportionnel à un tour, mais avec une barre éliminatoire fixée à 5%, ce sera le vote du renouveau. Qu’on se le dise…    

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Christian_Picquet

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