Réflexions sur le nouveau désordre guerrier

Une poignée de semaines, deux mois très exactement, auront suffi pour que la planète prenne conscience que le second mandat de Donald Trump à la tête des États-Unis marquait l’ouverture d’une toute-nouvelle période historique, porteuse d’immenses dangers pour l’avenir de l’humanité. Les objectifs de la diplomatie et de la stratégie militaire de la citadelle impériale se seront à ce point infléchis qu’ils bouleversent l’ordre mondial en vigueur depuis la désintégration des pays du « socialisme réel » et l’architecture du système d’alliances qui le sous-tendait. Non que le positionnement trumpiste en faveur de « l’Amérique d’abord » n’ait pas été en gestation dans la conduite des affaires par ses prédécesseurs, y compris celle des démocrates Obama et Biden, mais la nouvelle administration va désormais au bout de la volonté des élites états-uniennes de rétablir, avec une toute-neuve appréhension de l’état du monde et des enjeux que celui-ci met à jour, une suprématie largement entamée au fil du temps. Ce qui place le globe devant ce singulier paradoxe : le locataire de la Maison Blanche a séduit une majorité d’Américains en parlant volontiers de paix et de prospérité sous l’égide de la logique marchande et financière émancipée de toute contrainte qu’il exalte à longueur de discours, mais c’est en fait dans une marche forcée à la guerre qu’il entraîne le monde. Son mépris affiché pour les États qui étaient jusqu’alors ses alliés au sein du « bloc occidental », la convoitise qu’il affiche par-delà la souveraineté des peuples concernés pour des zones de la planète abondant en richesses naturelles ou présentant un intérêt géopolitique majeur, l’abandon des engagements pris auprès de l’Ukraine en un moment où ce pays se retrouve en grande difficulté face à la Russie qui l’a envahi voici trois ans, l’obsession sans cesse réitérée pour la « menace chinoise » viennent de brutalement modifier les configurations politiques et idéologiques en Europe. Cette dernière étant, en effet, devenue le point névralgique du basculement des rapports de force mondiaux, un climat belliciste   s’est emparé de la France et de ses voisins. Il se voit entretenu à dessein par des gouvernants y trouvant matière à détourner l’attention des populations de la vraie nature des défis qu’il leur appartient de relever. Face au simplisme manoeuvrier des appels d’un Emmanuel Macron au « patriotisme » des Français, il faut, à gauche et chez les républicains sincères, avoir le courage de chercher la vérité et de la dire. Comme y appelait, en des temps déjà troublés, Jean Jaurès…

Le retour de Donald Trump au gouvernail de son pays est la principale marque du changement d’époque dans laquelle l’humanité se trouve engagée. Le slogan de sa campagne présidentielle, « Make America Great Again », avait tout dit de son intention : endiguer le déclin de l’impérialisme américain au moyen d’une politique de force ouverte répondant aux intérêts bien compris du big business. Une politique se déclinant selon trois lignes de force qui, au-delà des diatribes souvent délirantes autant qu’ignorantes du milliardaire new-yorkais, lui octroient une cohérence que l’on aurait tort de sous-estimer.

LES PILIERS DE LA CONTRE-RÉVOLUTION TRUMPIENNE

La première de ces lignes de force ne fait, au fond, qu’enregistrer la mue du système capitaliste en ce premier quart du XXI° siècle, la globalisation néolibérale tendant à se fragmenter après plus de quatre décennies de domination absolue de ses dogmes dérégulateurs et libre-échangistes, lesquels lui faisaient prétendre à une fin de l’histoire. L’heure est au déchaînement des compétitions entre puissances, ensembles géopolitiques et géants multinationaux, qui se traduisent en d’innombrables face-à-face armés comme en confrontations militaires dans une série de régions sensibles. 

Ce à quoi cherche à répondre le désir de promouvoir un capitalisme prédateur échappant à ce qu’il demeurait des règlementations publiques mises en place depuis le mandat de Franklin Delano Roosevelt et, surtout, après le second conflit mondial. À partir de l’Empire, ce nouveau capitalisme se caractérise par la fusion recherchée entre le pouvoir politique et les secteurs aujourd’hui dominants du capital, ceux qui, au coeur de la révolution technologique et informationnelle, contrôlent les rouages essentiels de l’économie et de la finance mondialisées, ainsi que les très stratégiques industries militaires et spatiales. 

Certains économistes progressistes ont recours à la notion de « techno-féodalisme » pour décrire le phénomène auquel nous assistons. Il n’est pas nécessairement pertinent de suggérer, même si ce n’est pas l’intention des inventeurs du concept, que nous serions en présence d’un grand bond en arrière. Dans la crise de l’accumulation du capital qu’il traverse, le système se cherche en réalité de nouveaux paradigmes, appelés à se substituer à ceux qui avaient vu le jour dans le cours du XX° siècle si tourmenté, et avaient installé dans les pays développés le modèle fondé tout à la fois sur l’État-providence, la recherche d’un relatif « compromis social » et l’installation d’un « consensus démocratique », modèle qui aura, peu ou prou, perduré jusqu’à nos jours. Ce avec quoi les idéologues de cet « illibéralisme » qui s’installe un peu partout, des États-Unis à la Hongrie en passant par Israël ou l’Argentine, veulent rompre en prenant pour cibles tout ce qui pourrait constituer des entraves aux menées destructrices du capital, freiner l’action des exécutifs qui se sont mis au service de celui-ci, ou représenter des contre-pouvoirs (à l’image des appareils judiciaires ou des médias s’ils prétendent rester indépendants). Ils entendent, en un moment où les classes travailleuses se retrouvent partout acculées à la défensive, imposer leur vision de la « modernité », afin de faire entrer l’humanité dans un nouvel âge de brutalisation extrême des rapports sociaux autant que des relations internationales, de luttes des classes à l’état pur pour le dire autrement. 

Point n’est besoin de chercher ailleurs les raisons pour lesquelles, prolongeant la diminution massive du taux d’imposition des milliardaires et de la Big Tech, c’est à Elon Musk qu’aura été confiée la restructuration brutale de l’État fédéral et de ses agences. Le personnage le plus riche du monde, à la tête d’un conglomérat bâti à coups de dizaines de milliards de subventions publiques et s’étendant de Space X à Tesla en passant par le réseau X ou Neuralink sans parler de Starlink, ne s’est ainsi pas simplement attaqué à une structure comme l’US Aid, accusée de se montrer dispendieuse et plus encore d’être sous « influence marxiste ». Il s’en est aussi et surtout pris à des structures comme le Consumer Financial Protection Bureau, dont les centaines de fonctionnaires et de juristes — maintenant licenciés — étaient chargés de la lutte contre la fraude financière. Même le très libéral Nicolas Baverez en vient maintenant à identifier, à juste titre, « une dérégulation massive, notamment dans les secteurs de la technologie et de la finance, ainsi que dans les domaines de l’écologie et de la diversité. L’objectif consiste à faire chuter les coûts de l’énergie, à contrôler l’exploitation des ressources naturelles, à conforter les monopoles numériques au service de la concurrence, de l’avance prise dans l’IA et de la guerre économique contre la Chine » (Le Figaro, 14 février 2025). 

Dans le prolongement de cette approche, se déploie le deuxième pilier de l’orientation du clan au pouvoir de l’autre côté de l’Atlantique, celui qui vise à redessiner le monde. À bien y regarder, il s’inspire que ce qu’avait été, à partir de la fin du XIX° siècle, la doctrine Monroe, ce mélange d’expansionnisme en direction des pays considérés comme essentiels aux intérêts nord-américains, et de ce que l’on avait alors baptisé « diplomatie du dollar » en vue de s’assujettir les régions que Washington considérait alors comme son « arrière-cour ». C’est à l’échelle du monde entier que la contre-révolution trumpienne entend généraliser ladite doctrine, à travers l’aggravation d’une guerre commerciale passant par l’augmentation massive des droits de douane sur les importations américaines, l’accélération d’une politique agressive destinée à aspirer la majeure partie des capitaux financiers du globe (déjà, en 2022-2023, sous le mandat de Joe Biden, le pays avait déjà attiré 41% des flux financiers mondiaux), la préservation de la prééminence du dollar dans les transactions commerciales, l’intensification de la préparation de l’US Army à la guerre — en particulier avec la Chine —, et la soumission des autres puissances occidentales aux exigences des USA. 

C’est dans ce cadre que le clan trumpiste s’assoie, délibérément et ostensiblement, sur le droit international et qu’il s’emploie à dissoudre inexorablement les principes à partir desquels avait été imaginé l’ordre du monde après-guerre. La méthode du « deal », reprise des pratiques utilisées couramment sur les marchés, est ici convoquée pour régenter les relations internationales par-dessus l’intérêt des peuples et leurs aspirations à la justice et à la sécurité. On s’emploie à briser, sans s’embarrasser du moindre artifice diplomatique, toutes les constructions géopolitiques susceptibles de concurrencer l’Empire, à commencer par l’Union européenne que l’on menace de priver du parapluie nucléaire que lui garantissait théoriquement l’Otan, et dont on veut soumettre les productions à 25% de droits de douane (voire 200% comme le président américain vient d’en menacer certaines de ses exportations) pour pouvoir franchir l’océan. Les visées affichées sur le canal de Panama, le Groenland ou le Canada, sans parler de l’évocation d’une transformation de Gaza en une moderne « riviera » dont auraient été chassés les Palestiniens, sont à leur tour l’expression directe de la détermination à s’approprier des terres ou des mers avec leurs ressources — en particulier dans le domaine de l’énergie —, et à s’assurer du contrôle de positions stratégiques face aux « nouvelles routes de la soie » tracées par Pékin. 

Ici, se mesure clairement le fait que la vision internationale du nouvel occupant du Bureau ovale ne procède nullement de cet « isolationnisme » qu’on lui prête trop fréquemment, mais d’un « unilatéralisme » entendant concentrer ses efforts sur la seule guerre qu’il estime déterminant de préparer, à l’instar de ses prédécesseurs, contre une Chine en passe de devenir la première puissance économique — voire militaire — du monde d’ici quelques années. En ce sens, Washington aura entériné que le temps n’est plus celui qui voyait les États-Unis prétendre au statut d’hyper-puissance débarrassée de son adversaire de l’Est européen, leur affaiblissement économique se conjuguant dorénavant aux échecs militaires qu’ils n’ont cessé d’accumuler depuis la guerre de Corée dans les années 1950, pour faire entrer le globe dans une ère de multipolarité. La National Defense Strategy, élaborée sous la présidence précédente et dont l’actuelle reprend intégralement les orientations, hiérarchise très précisément les menaces qu’il se désigne : « Première entre toutes, la Chine est présentée comme le ‘’défi structurant’’ (pacing challenge) : seule puissance à disposer à la fois de la volonté et des moyens (économiques, militaires, diplomatiques et technologiques) de contester la supériorité américaine, et de remodeler l’ordre international à son avantage. C’est désormais cet étalon qui constitue la mesure de la stratégie de défense, des structures de forces, des déploiements opérationnels des États-Unis » (in Rapport annuel mondial sur le système économique et les stratégies 2025, Dunod 2024). D’où la décision de dimensionner les forces américaines « pour gagner une guerre contre un adversaire majeur, tout en dissuadant un second », ce qui implique en pratique la préparation de deux guerres simultanées. Le retrait annoncé des théâtres d’opération considérés comme secondaires —  l’Afghanistan au soir du premier mandat de Donald Trump, l’Ukraine aujourd’hui — procède de ce calcul. J’y reviendrai. 

Cette offensive tous azimuts se voit compléter, c’est la troisième ligne de force de l’actuelle politique états-unienne, d’une volonté d’étendre à l’échelle de l’ensemble du monde capitaliste le nouveau modèle politique et social qui s’esquisse outre-Atlantique. Là encore, l’omniprésence et l’interventionnisme d’un Musk sur le théâtre européen s’avèrent emblématiques de l’assaut présentement lancé contre les appareils d’État, dans le but d’en démanteler les dernières prérogatives régulatrices et de les orienter vers une efficacité économique de court terme, totalement affranchie de la moindre considération sociale et de tout souci de lutte contre le dérèglement climatique. L’idéologie ultra-autoritaire et identitaire invoquée pour sous-tendre ce projet, et dont la criminalisation d’une large partie des migrants aux États-Unis fait office d’illustration en direction des pays dont de nombreuses catégories populaires sont en proie à la déshérence, n’a d’autre objet que d’appeler à une autre pratique du pouvoir. Celle qui doit, à leurs yeux, se substituer à la démocratie dans les formes qu’elle revêtait depuis la chute des fascismes au milieu du siècle passé.

Un système oligarchique tend, ce faisant, à s’installer à la tête de ce qui demeure la première puissance du globe, affirmant sans fard son souhait de faire de ses conceptions la réponse à la crise qu’affronte la globalisation néolibérale. Selon les vues du courant libertarien qui inspire la présidence républicaine, nous serions entrés dans l’ère de la post-démocratie. Une sorte de dictature « soft », ne supprimant pas les élections mais les transformant en procédures plébiscitaires et les corsetant de telle manière, à travers l’emprise des géants de la communication et grâce à la domination dans l’espace public d’un discours populiste, que disparaissent les gardes-fous que représentent l’État de droit, la séparation des pouvoirs ou le contrôle des exécutifs. Dès 2009, le milliardaire Peter Thiel, alors l’un des principaux investisseurs de la Silicon Valley, devenu depuis le maître-à-penser de J.-D. Vance, assénait avec le plus parfait cynisme qu’il n’adhérait plus à la compatibilité entre la « démocratie » et… « la liberté ». Ce que l’actuel vice-président se sera chargé de vendre récemment aux dirigeants européens, les morigénant au nom de cette « souveraineté du peuple » que tous les gouvernements illibéraux s’acharnent à vider du sens que lui avaient, à l’origine, donné les Lumières européennes et, plus particulièrement, notre Grande Révolution.  Le soutien apporté par les figures de proue du trumpisme aux forces d’extrême droite du Vieux Continent  participe de ce projet autant qu’il est destiné à déstabiliser un peu plus les nations européennes.

COLOSSE… TOUJOURS AUX PIEDS D’ARGILE

Le surgissement d’un semblable phénomène, surtout lorsqu’il est agrémenté des saluts nazis que se seront autorisés à effectuer Messieurs Musk et Bannon devant leurs partisans surexcités, ne pouvait manquer de réveiller, chez beaucoup, le souvenir du fascisme. Il est vrai que les propos ethnicistes, l’exaltation de la force brutale, le mépris exprimé pour le droit international, les innombrables manifestations d’un expansionnisme ne se reconnaissant aucune borne, le culte du chef doublé d’une patente détestation de la démocratie et de tout contre-pouvoir, la tentation permanente de la violence et des coups d’État — si perceptible à l’occasion de l’assaut donné au Capitole en janvier 2021 —, l’éloge de la virilité et d’un machisme décomplexé, font immanquablement songer aux dictatures totalitaires de l’entre-deux guerres. C’est la conclusion à laquelle en sera, par exemple, arrivé l’historien Robert Paxton, l’un des plus éminents spécialistes de cette histoire.

Mal nommer les choses n’est cependant pas la meilleure manière de combattre. Les régimes mussolinien et hitlérien ne se seront pas simplement identifiés par leur exaltation de l’aryanité et leur haine des démocraties. Traduisant l’aspiration des monopoles industriels et financiers d’alors à disposer de pouvoirs correspondant à leurs exigences, ils se seront d’abord caractérisés par la destruction totale du mouvement ouvrier organisé, la liquidation de toute opposition à leurs desseins, le racialisme exterminateur qui devait conduire aux camps de la mort… Singulièrement, à l’inverse du libertarianisme qui entend disloquer l’action publique et lui substituer l’emprise de la finance et des plates-formes numériques, ils se seront manifestés par l’enserrement de la société civile, dans toutes ses dimensions, par un appareil d’État omnipotent. Hannah Arendt le dépeignait parfaitement : « La bureaucratie totalitaire, forte de sa meilleure compréhension de la portée du pouvoir absolu, a fait intrusion chez l’individu privé et dans sa vie intérieure avec une égale brutalité » (« L’Impérialisme », in Les Origines du totalitarisme, Points-Politique 1984). 

Au demeurant, l’expansionnisme des fascismes des années 1930 assumait d’emblée sa visée guerrière, ce que l’administration actuelle des États-Unis est loin de pouvoir assumer devant la communauté des nations, comme l’atteste le fait qu’elle pare volontiers ses initiatives internationales de références à la paix, on le voit par exemple s’agissant de l’Ukraine. En réalité, le trumpisme semble plutôt vouloir donner raison à Lénine, lorsqu’il décrivait l’essence de l’impérialisme sous les traits d’« une oligarchie financière qui enveloppe d’un réseau serré de rapports de dépendance toutes les institutions économiques et politiques sans exception de la société bourgeoise d’aujourd’hui » (in L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, Oeuvres complètes tome 22, Éditions de Moscou 1960). 

Sans doute, le monde se sera-t-il profondément transformé en un siècle. S’il est toutefois un point commun entre l’analyse du leader bolchevique et ce que nous affrontons actuellement, c’est bien la fuite en avant dans laquelle un système en crise peut, en certaines circonstances, se chercher une issue. Les premières années du XX° siècle, avant que l’engrenage fatal de la guerre généralisée ne les emportent dans l’ensauvagement des tranchées, voyaient les rapports de force internationaux se remodeler à grande vitesse, les frontières se déchirer, des puissances émergentes concurrencer les vieux empires déclinants, une impitoyable course aux conquêtes coloniales traduire cet affrontement à l’échelle du globe entier, des conflits régionaux annoncer la terrible conflagration se rapprochant, une redoutable course aux armements s’enclencher…

C’est à son étiolement que la citadelle impériale se trouve, de nos jours, confrontée. Il y a quatre ans, Thomas Gomart, le directeur de l’Institut français des relations internationales, en résumait les principaux traits : « Les États-Unis doivent faire face aux éléments suivants : une désindustrialisation liée à la mondialisation, une violente accentuation des inégalités sociales, une forte dépendance aux capitaux étrangers, un niveau élevé d’endettement, une montée en puissance de la Chine et une érosion du système dollar. En dépit des aléas conjoncturels, ils disposent toujours d’un incomparable pouvoir structurel, c’est-à-dire d’une capacité d’exporter leurs problèmes (…). Les États-Unis définissent les menaces et exercent une suprématie militaire sans équivalent ; ils dominent des secteurs clés comme la finance, l’armement, l’énergie ou le numérique ; ils contrôlent des médias puissants, les principaux canaux d’élaboration et de diffusion de la connaissance, ainsi que de nombreuses chaînes de production » (in L’Affolement du monde, Texto-Essais 2021). C’est cet affaissement continu, mais la volonté d’user de ce qu’il demeure d’atouts à la première puissance planétaire, qui motivent l’inflexion stratégique engagée par Trump. Et cela la rend d’autant plus dangereuse qu’elle est loin, très loin, d’avoir partie gagnée.

La hausse annoncée des tarifs douaniers aura, d’ores et déjà, provoqué un regain d’inflation outre-Atlantique. Celle-ci pèsera d’autant plus négativement sur les catégories populaires qu’elle se conjuguera aux amputations drastiques de la dépense sociale. La menace inflationniste va, au surplus, interdire la baisse des taux d’intérêt, l’une des principales promesses du vainqueur du 4 novembre 2024, la Réserve fédérale y ayant sans attendre renoncé. À son tour, la remontée des taux va immanquablement freiner la politique d’attraction de l’épargne mondiale, renchérir les exportations des firmes, et creuser davantage le déficit commercial du pays. Quant au ralentissement affectant un certain nombre de secteurs industriels sur le globe, il ne manquera pas d’impacter les USA, profilant une possible récession qui, à en croire une récente note des économistes de Barclays, « ne fait plus partie du domaine de l’inimaginable ». Autant de facteurs, auxquels il convient d’adjoindre l’accroissement du chômage, encouragé par les vagues de licenciements orchestrées par Elon Musk dans le secteur public, vont faire de la base sociale de MAGA la première victime de la politique trumpienne, créant une forte incertitude politique et sociale intérieure. Tandis qu’à l’extérieur, les rodomontades diplomatiques et militaires du magnat de l’immobilier, conjuguées à ses provocations commerciales, loin de le diviser, risquent plutôt d’accélérer la consolidation du bloc des pays du « Sud global », particulièrement des Brics, eux-mêmes à la recherche d’un poids politique nouveau sur la scène internationale et de la dé-dollarisation des échanges économiques. 

Cela n’en rend pas moins dangereux la contre-offensive impériale de Washington. Au contraire ! Raymond Aron l’avait en son temps fort bien relevé : « L’excès de faiblesse n’est pas moins redoutable pour la paix que l’excès de force. Les zones à propos desquelles éclatent des conflits armés sont souvent celles où les unités politiques se décomposent. Les États qui se savent ou se croient condamnés éveillent les convoitises rivales ou, en une tentative désespérée de salut, provoquent l’explosion qui les consumera » (in Paix et guerre entre les nations, Calmann-Lévy 1975). Appréhender précisément les limites et contradictions du phénomène trumpiste est, pour cette raison,  décisif afin de s’orienter au mieux…  

DE L’UKRAINE À LA RUPTURE DU « LIEN TRANSATLANTIQUE »

Depuis son entrée en fonction, Donald Trump aura démontré qu’il entendait mettre en oeuvre ses engagements. C’est, par conséquent, à travers la bifurcation de la politique des USA sur le front de la guerre russo-ukrainienne que se sera concrétisée la rupture de ce qu’il est convenu d’appeler le « lien transatlantique », autrement dit celui qui avait si longtemps assujetti le « bloc occidental » aux vues de l’impérialisme dominant. La redistribution des cartes aura été rendue spectaculaire par le lâchage de l’Ukraine, par l’humiliation infligée à Volodymyr Zelensky le 28 février à Washington devant les caméras du monde entier, et par la volonté américaine de conclure avec le régime de Vladimir Poutine un « accord de paix » reposant sur la méthode transactionnelle chère à l’affairiste new-yorkais devenu président des États-Unis.

À l’heure où ces lignes sont écrites, on ignore encore sur quoi débouchera précisément le « deal » sur lequel Trump et Poutine s’accorderont, leurs divergences d’intérêts étant loin de s’être effacés. Quelques éléments semblent néanmoins pouvoir le vertébrer : pas davantage que les Ukrainiens, les gouvernements européens n’auront voix au chapitre, si ce n’est très formellement ; s’il paraît acquis que l’Ukraine n’intégrera pas l’Otan après l’arrêt des combats — condition effectivement indispensable d’un règlement négocié, dans la mesure où l’installation de cette alliance militaire nucléarisée aux portes de la Russie ne ferait que préparer la généralisation future du conflit au continent —, il y a fort à craindre que les discussions n’aborderont pas les raisons profondes de la guerre, et qu’elles n’accoucheront pas d’authentiques garanties données à la sécurité et à la souveraineté du pays agressé voici trois ans, en violation du droit international, et dont 20% du territoire sont maintenant occupés. 

Une seule chose paraît en l’état certaine, l’Amérique trumpienne ne cherche qu’à se désengager d’un théâtre de confrontation devenu à ses yeux trop coûteux… À signifier à l’Union européenne — et même à la Grande-Bretagne, bien qu’elle ait été si durablement  vassalisée par Washington — que la coalition atlantiste avait maintenant cessé d’exister… À confirmer néanmoins sa position prééminente dans les affaires du monde, sans plus d’égards que par le passé pour les droits et attentes des peuples et des nations… À arracher aux gouvernants de Kiev le contrôle de ces fameuses « terres rares » supposées regorger de lithium, manganèse, titane ou graphite que les multinationales américaines comptent bien transformer en super-profits demain… À conclure de véritables ententes entre fonds d’investissement issus des deux pays, en vue de prendre pied dans des aires du globe aussi prometteuses économiquement que stratégiques, très au-delà de l’Est européen… Sans parler de l’intention, à peine dissimulée, de dissocier Moscou de Pékin.

Les ex-alliés de Washington au sein de l’Alliance atlantique n’auront pas manqué de crier à la trahison. On pourrait partager leur indignation quant au mépris manifesté à l’endroit du peuple ukrainien et à la volonté cynique du président américain d’ignorer les points de vue européens. À ceci près que le successeur de Joe Biden aura eu beau jeu de fonder son argumentation sur cette évidence qu’il n’existe aucune issue militaire à un conflit qui a déjà causé un million de victimes au total, de part et d’autre. Vouloir stopper la boucherie en cours, alors que son prolongement porterait en germes la menace de sa redoutable extension à l’ensemble du continent, pour ne pas dire au monde, n’est certainement pas ce que l’on peut contester dans le soudain revirement de la politique nord-américaine. Pas plus que l’on ne peut dénoncer la reprise du dialogue avec Poutine, l’histoire ne connaissant pas d’exemples d’interruption d’une confrontation sanglante sans que les protagonistes n’en viennent à s’asseoir à une table de négociations. Hormis, bien sûr, dans ces moments de conflagrations paroxystiques ayant plongé le monde dans l’horreur, à l’instar de la Deuxième Guerre mondiale…

À dire vrai, les vertueuses indignations des anciens soliveaux des États-Unis n’ont d’égales que leurs responsabilités dans l’aggravation régulière de cette crise majeure. Sans même évoquer le torpillage des accords de Minsk I et Minsk II en 2014 et 2015, et bien avant le déclenchement des hostilités en 2022, ne les aura-t-on pas vus, appuyés par l’administration américaine de l’époque, encourager l’Ukraine à intégrer l’espace « euro-atlantique », dans l’unique objectif d’affaiblir la Russie dans ce qui avait historiquement constitué sa sphère d’influence  ?  Ne les aura-t-on pas entendus, ces trois dernières années, pousser Kiev à rechercher une « victoire militaire », ce à quoi était destiné l’acheminement vers son armée d’équipements toujours plus sophistiqués, aptes à frapper en profondeur le territoire russe ? Ne seront-ils pas allés, en vertu de cette vision aussi aventuriste que belliqueuse, jusqu’à faire échouer les pourparlers initiés dès le 28 février 2022 à Istanbul, bien que ceux-ci se soient alors conclus par un accord « sur 90% » des points en litige, ce que devait avouer par la suite l’ancien conseiller du président Zelensky lui-même ? 

Chacun peut désormais constater que l’Ukraine, pays de 45 millions d’habitants affrontant une puissance trois fois plus peuplée et forte d’atouts militaires et économiques sans commune mesure, ne pouvait l’emporter, en dépit des fournitures de matériels militaires à flux tendu en provenance des pays de l’Otan. La logique de surenchère dans laquelle elle aura été poussée lui aura, au final, coûté 20% de son territoire, les terribles souffrances infligées à sa population, la destruction d’un large pan de ses infrastructures, lui rendant plus difficile maintenant de soulever la question du statut des provinces  conquises à l’occasion d’une précédente offensive russe, la Crimée et le Donbass. 

Voilà ce qui avait motivé l’adresse à Emmanuel Macron de mon camarade Fabien Roussel, voici à peine un an. Pour que l’Ukraine, l’Europe et la communauté internationale ne se retrouvent pas devant le fait accompli d’annexions réalisées en violation de la Charte des Nations unies, il y demandait que la France mette sur la table les éléments principaux d’un retour à la diplomatie : l’organisation d’un cessez-le-feu en vue d’un accord de paix équilibré et durable ; la neutralité de l’Ukraine, passant à cette fin par sa non-intégration dans l’Otan comme dans l’UE, en contrepartie de garanties de l’ONU et de l’OSCE quant à son indépendance et à sa souveraineté ; la possibilité donnée aux populations des deux provinces annexées en 2014 de s’exprimer sur leur avenir, grâce à des référendums internationalement contrôlés, et non plus organisés à la discrétion du maître du Kremlin ; la proposition d’une conférence de sécurité collective impliquant l’ensemble des pays du Vieux Continent, de l’Atlantique à l’Oural, qui devrait s’inspirer de l’Acte final de la Conférence d’Helsinki — dont on va célébrer le cinquantième anniversaire — et ouvrir les discussions sur toutes les questions soulevées, jusqu’à l’ouverture d’un processus de désarmement multilatéral…

Non seulement, la proposition sera restée lettre morte, mais les ex-affidés de la citadelle impériale paraissent maintenant vouloir persévérer dans une absurde montée des enchères guerrières face à la Russie. Soit qu’ils disent, contre l’évidence, toujours rechercher une victoire militaire de Kiev. Soit qu’ils appellent à l’intégration du pays dans l’Organisation du Traité de l’Atlantique-Nord, solution d’autant plus ubuesque que le retrait des États-Unis en consacre désormais la mort. Soit qu’ils annoncent le déploiement, après qu’une trêve soit intervenue, de dizaines de milliers de soldats occidentaux aux frontières de la Russie afin de transformer la société ukrainienne en « hérisson d’acier » comme ils disent, ce dont nul n’ignore que cela aboutirait à mettre les deux États nucléarisés que sont la France et la Grande-Bretagne en situation de face-à-face avec cette autre super-puissance atomique qu’est la Russie. Une attitude aussi irresponsable que terriblement dangereuse. Irresponsable, dans la mesure où les États concernés n’ont ni les capacités militaires, ni les moyens industriels ou technologiques de se substituer à l’impérialisme américain dans la course à la guerre sur le sol européen. Dangereux, dès l’instant où l’escalade immaîtrisée des discours et actes hostiles envers la Russie peut faire entrer la planète dans un engrenage susceptible de déraper à n’importe quel moment.

Par les temps qui courent, défendre ce qui relève simplement du réalisme et de la volonté de construire une paix authentique expose à l’accusation de capitulation « munichoise ». On le sait, les va-t-en guerre contemporains n’aiment rien tant que dépeindre l’adversaire qu’ils se désignent sous les traits d’un « nouvel Hitler », plutôt que de consentir à l’argumentation étayée. On ferait bien de se souvenir que l’accusation polémique avait déjà servie à légitimer l’offensive de George W. Bush contre l’Irak en 2003, avec les extraordinaires résultats que l’on sait. Que les choses soient néanmoins très claires, on ne saurait entretenir la moindre complaisance, la moindre naïveté, envers le clan actuellement installé au Kremlin. 

Voulant réveiller l’impérialisme grand-russe et reconquérir ce qu’il considère comme la sphère d’influence historique de ce dernier, le régime de Vladimir Poutine, par sa politique nationaliste et ultraréactionnaire, au service d’oligarques tout aussi avides que ceux qui se sont emparés des rênes de l’Amérique du Nord, s’avère effectivement dangereux pour les équilibres internationaux, et menaçant pour des pays comme la Moldavie, la Géorgie ou les États baltes dont il cherche à attirer les minorités russes et russophones. Est-il, ce faisant, un danger immédiat, tant pour ses voisins immédiats que pour l’ensemble du continent, comme d’aucuns s’imaginent autorisés à le prétendre ? Ne le pensent que ceux qui veulent ignorer la vérité des faits : en trois années, les troupes russes ne seront jamais parvenues à s’approcher de la capitale ukrainienne, comme elles en avaient le projet ; s’agissant même de la poche de Koursk, conquise par des unités ukrainiennes sur le territoire de la Russie, il leur aura fallu des mois pour en reprendre le contrôle ; leurs pertes se seront révélées colossales face aux forces pourtant sous-équipées de l’Ukraine ; l’affaiblissement de leurs capacités de combat auront requis le soutien massif de l’Iran en équipements et de la Corée-du-Nord en armes et contingents ; et cet abominable étripage aura saigné à blanc le pays et ses populations, les sanctions occidentales venant ébranler davantage une économie dont les fragilités sont bien connues. 

L’immense majorité des experts militaires s’accordent, pour cette raison, sur le fait qu’il faudrait bien des années au Kremlin s’il voulait conduire de nouvelles attaques, a fortiori traverser — avec les combats intenses que cela supposerait — le vaste espace continental et parvenir aux portes de Paris. Autant il était (et il reste) parfaitement justifié d’aider l’Ukraine à résister à l’invasion dont elle est la victime, autant il relèverait d’une faute tragique d’exclure, dans les conditions d’un après-guerre dont les deux protagonistes sortent exsangues, les voies diplomatiques et l’établissement d’un rapport de force politique en faveur de la paix. Un rapport de force dans lequel les nations européennes qui s’y seraient impliquées ne seraient pas nécessairement seules, les États ne se reconnaissant dans aucun bloc, ceux du « Sud global » en premier lieu, pouvant en être partie prenante. C’est, en tout cas, l’ambition qui devrait animer la France.

Bien qu’il ne fût pas vraiment de ma famille politique, l’avertissement d’Henri Guaino vaut d’être entendu : «  L’Occident s’est convaincu que si la Russie gagnait en Ukraine, elle n’aurait plus de limite dans sa volonté de domination. À l’inverse, la Russie s’est convaincue que si l’Occident faisait basculer l’Ukraine dans son camp, ce serait lui qui ne contiendrait plus son ambition hégémonique. Mais aujourd’hui, la tragédie se joue sur fond d’arsenaux nucléaires. Certes, la menace russe d’utiliser quelques-unes de ses ogives nucléaires n’est pas crédible dans la mesure où, d’un côté comme de l’autre, personne ne veut en arriver là. Mais dans la montée des tensions, un dérapage ou un accident peut toujours se produire : la menace n’est pas à prendre au sérieux mais le risque, lui, doit l’être » (Le Journal du dimanche, 9 mars 2025).

CHERCHER LA VÉRITÉ ET OSER LA DIRE

Hélas, de Paris à Berlin, de Londres à Ottawa, de Camberra à Wellington, capitales qui se coalisent régulièrement sous le regard de nos grands médias, on n’aura appréhendé la nouvelle donne planétaire qu’en cherchant à attiser peurs et paranoïas au moyen de mots résonnant comme des slogans : « effort de guerre », « réarmement », « préparation aux sacrifices »… Madame von der Leyen aura sorti de son chapeau 800 milliards d’euros de dépenses supplémentaires afin de remilitariser l’Europe, soit le tiers des dépenses mondiales d’armement d’une année, comme le relève l’ami Daniel Durand, l’ancien président du Mouvement de la paix (L’Humanité, 19 mars 2025). Le pouvoir macronien, lui, parle de faire passer de 67 à presque 100 milliards les prévisions de l’Hexagone à l’horizon 2030. Quant à l’Allemagne, son futur chancelier de droite — en l’occurrence suivi par les sociaux-démocrates et les écologistes d’outre-Rhin —  annonce « le plus grand paquet d’investissement de l’histoire de notre pays »  (la référence n’a rien d’anodine, si l’on se remémore les tragédies de l’histoire allemande), décidant pour le mettre en oeuvre de réviser la Constitution de son pays et sa règle d’airain du fameux « frein à la dette », qui était destinée à enfermer les politiques économiques outre-Rhin dans le corset d’une austérité budgétaire perpétuelle. 

Dans cette avalanche de propos plus martiaux les uns que les autres, il est éloquent que les dirigeants occidentaux, tout en vilipendant le retournement de la politique états-unienne, n’hésitent pas à reproduire les méthodes en vigueur sur l’autre rive de l’Atlantique : le « budget base zéro » pour le « bloc central » en France, la notion stipulant de repenser toutes les dépenses publiques à l’aune des objectifs militaires ; un volume de crédits affectés aux politiques de défense répondant en tout point aux exigences auxquelles Donald Trump conditionnait hier encore la pérennisation de l’Otan ; ou la toute-récente directive « Omnibus » de la Commission européenne, qui s’aligne entièrement sur l’idéologie de la nouvelle administration américaine quand elle préconise la déréglementation accélérée de l’économie et l’allègement des contraintes légales s’imposant aux classes possédantes.

Tout esprit libre devrait, a minima, s’interroger dès lors sur les objectifs avancés par tous ces dirigeants pressés de revêtir leur battle-dress flambant neuf. Prenons le cas d’Emmanuel Macron. Il évoque volontiers « la menace existentielle » qui pèserait sur la France. Aucun militaire connaissant le sujet n’imagine actuellement le déferlement des troupes russes sur l’Union européenne. Ce qui ramène le prétendu danger à la « guerre hybride » — faite de cyber-attaques, d’ingérences multiformes, voire de sabotages — tout à fait réelle, mais contre laquelle la militarisation de nos sociétés se révélera parfaitement inopérante, la riposte en la matière supposant de tout autres dispositifs.

De même nous parle-t-on de reconstruire l’industrie européenne de l’armement. On pourrait adhérer à la préoccupation si l’intention amenait à l’inversion radicale des choix au détour desquels l’Union européenne  se sera retrouvée dépendante à 69% en 2022 (et encore à 54% l’an passé) des armes américaines, parce qu’elle avait été simplement consentante à la gigantesque casse industrielle ayant littéralement ravagé le Vieux Continent. Changer de braquet demanderait de conjuguer la relance des industries de défense avec la reconstitution planifiée de notre tissu industriel dans tous les domaines vitaux pour la nation. À l’inverse de ce qui se produit lorsque le gouvernement Bayrou laisse fermer l’entreprise Vencorex, dont l‘activité dans le secteur de la chimie est essentielle à la fabrication du carburant des missiles nucléaires M51 ou encore des boosters de la fusée Ariane 6…

Parlons aussi de l’idée, ressassée ad nauseam de « défense européenne », voire d’« armée européenne ». Qui peut croire à son réalisme, lorsque l’ensemble des armées concernées sont dépendantes de la technologie, des appuis satellitaires et de la couverture aérienne nord-américains ? Et, plus encore, lorsque l’UE se révèle profondément divisée sur la « relation transatlantique », certains gouvernements (comme celui de Madame Meloni) étant résolument tournés vers l’Amérique trumpienne, d’autres affichant leurs tropismes poutiniens (à l’instar des régimes illibéraux de l’Est), nombre d’autres se refusant toujours à prendre acte de la « mort cérébrale de l’Otan »,  qu’Emmanuel Macron avait justement diagnostiquée voici quelques années avant de changer d’avis ? Dans ces conditions, le concept d’« autonomie stratégique » de l’Europe s’avère vidée de tout sens. Comme le relève Sylvie Bermann, que ses compétences auront amené à présider le conseil d’administration de l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale, « à court terme, nul besoin d’une armée européenne pour garantir la sécurité d’un éventuel cessez-le-feu ou accord de paix en Ukraine. Il n’existe d’ailleurs pas d’armée de l’Otan ou de l’ONU » (Les Échos, 5 mars 2025).

Notons que la remarque de Madame Bermann conduit à faire justice d’un autre argument de nos bien-pensants militaristes : il faudrait doter l’Europe des moyens de déployer en Ukraine des troupes au sol pour sécuriser un futur arrêt des combats. À supposer que Français, Britanniques, Allemands ou Polonais en partagent l’objectif et en aient les capacités humaines, ce qu’il reste à démontrer, la formation d’un tel corps expéditionnaire ne serait envisageable qu’à la condition que Moscou n’en fasse pas un casus belli, et plus encore que le Département d’État accepte de lui apporter son appui en matière de défense anti-aérienne, de renseignement et de transmission, ce qui paraît pour le moins aléatoire. Pour le dire autrement, si une force de garantie de la paix devait être déployée entre l’Ukraine et la Russie, elle devrait probablement se former sous mandat des Nations unies, et être composée de troupes venues de pays n’ayant pas été directement impliquée dans l’affrontement entre les deux pays.

Tout aussi peu crédible apparaît enfin l’horizon d’une « dissuasion nucléaire européenne », que notre Jupiter élyséen aura semblé caresser dans plusieurs de ses interventions. Celle-ci supposerait déjà que la Grande-Bretagne s’affranchisse de sa sujétion à Washington, qui détient in fine la clé de son recours au feu nucléaire. Surtout, elle impliquerait que notre pays renonce à sa propre doctrine, qui privilégie la sanctuarisation de son territoire (éventuellement étendu à ses voisins frontaliers), pour s’engager dans l’acte de belligérance implicite qui le verrait positionner des équipements nucléaires dans des pays limitrophes de la Russie, la Pologne par exemple. L’exact inverse de la philosophie exprimée par le général de Gaulle dans un discours à l’École militaire le 3 novembre 1959, jamais remise en cause depuis par ses successeurs : « Il faut que la défense de la France soit française.  (…) Un pays, s’il lui arrive de faire la guerre, il faut que ce soit sa guerre. Il faut que son effort soit son effort. S’il en était autrement, notre pays serait en contradiction avec tout ce qu’il est depuis ses origines, avec son rôle, avec l’estime qu’il a de lui-même, avec son âme. Naturellement, il faut que la défense française soit, le cas échéant, conjuguée avec la défense d’autres pays. Mais il est indispensable qu’elle nous soit propre, que la France se défende par elle-même, pour elle-même et à sa façon » (in Discours et messages, tome 3, Plon 1971). Une approche aux accents étonnamment jauressiens qui, soulignons-le, n’aura pas été pour rien dans le consensus national ayant fini par s’établir autour de la politique de dissuasion, bien que l’arme atomique, parce ce qu’elle porte une menace de destruction massive de l’humanité, doive finir par faire l’objet d’un traité multilatéral d’interdiction totale et définitive.

HABILLAGE D’ UNE AUSTÉRITÉ DESTRUCTRICE      

Pour quiconque accepte, par conséquent, ne pas prendre de la propagande pour une vérité révélée, la conclusion s’imposera d’elle-même : les envolées pseudo-patriotiques des dirigeants européens n’ont d’autre objet que d’instiller la peur dans les esprits. Le passé l’aura démontré en maintes occasions, lorsqu’ils sont tétanisés par des menaces sur lesquelles ils ont le sentiment de n’avoir aucune prise, les peuples ont tendance à se détourner de leurs intérêts primordiaux et à se diviser. Les classes dirigeantes y trouvent, à l’inverse, toujours matière à imposer aux populations de féroces mesures régressives, qu’elles n’eussent pu faire passer en temps ordinaires, les complexes militaro-industriels cherchant, en ces moments tragiques de l’histoire, l’opportunité d’engraisser leurs butins. 

Nous y sommes lorsqu’ici l’exécutif et ses supporters expliquent quotidiennement qu’il faudra d’autant plus sacrifier des conquêtes sociales essentielles pour se défendre de « l’ours russe », qu’il est hors de question à leurs yeux de mettre à contribution les dividendes des actionnaires ou les plus grosses fortunes. Que leur importe qu’en 2024, les entreprises du CAC 40 aient engrangé 133 milliards d’euros de profits en dépit d’une conjoncture plutôt morose, que trois d’entre elles en aient tiré plus de dix milliards chacune, le bénéfice net de la BNP-Paribas, pour le secteur financier, s’élevant à presque douze milliards. C’est à celles et ceux qui galèrent en ne vivant que de leur travail ou de leurs maigres allocations que l’on demandera toujours de se serrer la ceinture. 

Ce qu’il advient du débat sur les retraites n’est-il pas symptomatique ? Pour ne pas être censuré par l’Assemblée nationale, François Bayrou avait accepté de réunir un « conclave » entre organisations syndicales et patronales, « sans tabou » disait-il, laissant par là entendre que les « partenaires sociaux » auraient tout loisir de revenir sur la contre-réforme adoptée à la hussarde en 2023, s’ils trouvaient d’autres mécanismes de financement. La supercherie aura fait long feu lorsque l’on aura annoncé aux Français qu’ils allaient entrer dans une « économie de guerre ». Le Premier ministre se sera alors empressé de déclarer intouchable la loi Macron-Borne, tandis que d’autres voix en profitaient pour évoquer 67 ou 70 ans comme âge de la cessation d’activité, et qu’il s’en trouvait certaines pour faire réapparaître le vieux serpent de mer de la retraite par capitalisation. 

Avec un cynisme sans bornes, les petits marquis trop bien nés de l’arc gouvernant n’auront pas hésité à mélanger le financement des retraites et de l’assurance-maladie — qui relève d’un salaire socialisé, c’est-à-dire d’un mécanisme de cotisations sociales — et le budget de l’État. Ceux qui, à gauche, auront cru bon d’emboucher les trompes de la militarisation de l’économie en sont maintenant pour leurs frais, réduits à implorer le pouvoir de se montrer plus juste. À l’instar d’Aurore Lalucq, la porte-parole de Place publique : « Ce n’est pas le moment d’imposer des réformes injustes et antisociales, qui viennent diviser la population et fragiliser les Français les plus faibles » (Le Monde, 14 mars 2025). On eût préféré qu’elle déduise, de l’arnaque à laquelle elle se sera complaisamment prêtée, que le moment était venu de se ressaisir afin de proposer un autre chemin au pays.  

RENDRE À LA FRANCE SA VOIX SINGULIÈRE

La France a un autre rôle à tenir en de pareilles circonstances. Toujours, ses positions auront trouvé de l’écho, par-delà ses frontières, lorsqu’elle se sera emparée du drapeau de l’indépendance des nations, du droit des peuples, de la paix. Pierre Lellouche est, sur ce plan, parfaitement fondé à souligner que « la France a banni littéralement tout discours sur la guerre depuis de Gaulle, grâce à notre religion nationale sur la dissuasion nucléaire, laquelle interdit justement la guerre » (in L’Engrenage, La Guerre d’Ukraine et le basculement du monde, Odile-Jacob 2024). Fort de cet acquis, et grâce au poids que lui confère son siège au Conseil de sécurité, elle peut, elle doit, agir afin de forcer à une redistribution positive des cartes. 

Dans ce but, il lui faut développer incessamment une ligne de paix, sur la base du respect du droit international et de la souveraineté des peuples. J’ai précédemment évoqué le courrier du secrétaire national du PCF au président de la République sur le besoin d’une solution politique au sanglant conflit russo-ukrainien. Sa logique consistait à installer les conditions d’une paix juste et durable à partir de la neutralité de l’Ukraine assortie des garanties internationales permettant à ce pays de préserver son indépendance, l’aboutissement devant être une nouvelle architecture de sécurité collective pour l’ensemble du continent européen. Rien à voir, chacun le comprend, avec l’idée parfaitement hors-sol, défendue dorénavant par Emmanuel Macron, selon laquelle les anciens alliés des États-Unis devraient pousser les dirigeants de Kiev, non à se défendre tant que les armes ne se seront pas tues, mais à poursuivre les combats aussi longtemps que possible. Rien à voir non plus avec l’objectif affiché du déploiement face à la Russie de contingents européens dont l’une des missions serait au fond… de sécuriser les concessions obtenues par les firmes nord-américaines pour exploiter les « terres rares » d’Ukraine. 

Afin qu’une telle démarche pût se concrétiser, qu’un traité semblable à l’Acte final d’Helsinki en 1975 pût commencer à être discuté entre les États concernés, l’Europe doit recouvrer son indépendance. Elle ne peut demeurer prisonnière de cette coalition guerrière que fut l’Otan tant que les États-Unis en faisaient leur bras armé, mais dont ils manifestent maintenant l’intention de se désengager, ruinant définitivement le mythe du « pilier européen » de l’alliance. Elle ne saurait davantage s’enfermer dans la conception ayant conformé, depuis ses origines, une UE que ses classes dirigeantes privent de cohérence et de projet unifiants par les concurrences sans cesse aggravées qu’elles se livrent, se montrant tout juste capables de prolonger leurs appels à un fantomatique fédéralisme néolibéral par des odes à un fédéralisme militaire tout aussi illusoire. 

Le Vieux Continent a plus que jamais besoin d’une nouvelle construction, d’une union de peuples et de nations libres, souverains et associés. Une union qui soit en mesure d’établir entre ses membres des accords mutuellement avantageux en vue d’un autre modèle de développement, socialement juste et écologiquement soutenable. Qui engage le renouveau industriel de nos pays, le redéploiement de nos services publics, la satisfaction des besoins populaires en matière de pouvoir d’achat, de création d’emplois ou de protection sociale, ce qui passe par l’abandon de la tyrannie austéritaire au profit d’investissements massifs dans les domaines essentiels pour la création de richesses. Qui ose proposer que la diplomatie reprenne ses droits, à partir de l’idée si moderne de « l’arbitrage international », que Jaurès défendit jusqu’à son dernier souffle. Qui complète cette offre pacifique de la multiplication des coopérations avec ce « Sud global » représentant dorénavant la majorité de l’humanité et s’employant à se libérer des dominations impériales l’ayant si longtemps asservi économiquement et politiquement.

Si la France veut tenir une position de pays moteur de cette dynamique de rupture avec le désordre de ce monde, il lui faut, bien sûr, ne pas se détourner de la reconstruction de sa défense nationale. Je parle à dessein de reconstruction, dans la mesure où le retour français dans le commandement intégré du Pacte atlantique, sous les quinquennats de Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, aura eu pour premier effet de substituer une armée de métier à la conscription populaire, nos contingents n’ayant plus depuis pour mission, avant de sécuriser le sol national, que de se projeter dans des opérations extérieures s’intégrant le plus souvent aux plans du Pentagone, ou disposant a minima du soutien de ce dernier. Qui n’en perçoit les retombées délétères, lorsque les effectifs et les moyens de nos armées, tout comme leurs approvisionnements en matériels et équipements, leur interdisent, au-delà de la force de dissuasion, de protéger réellement les intérêts de la nation ? On se souvient que cela avait été à l’origine, dès 2017, du conflit entre le chef d’état-major des armées, Pierre de Villiers, et Emmanuel Macron.

Une ligne de paix adaptée à un monde de plus en plus dangereux n‘est certainement pas synonyme de pacifisme incantatoire. Elle est une construction qui s’articule à une politique de défense et lui imprime sa visée. Elle ne s’oriente pas vers la préparation de guerres d’agression, et ne saurait reprendre à son compte les conduites impérialistes qui servaient de doctrines à l’Otan. Elle répond plutôt au double objectif d’assurer la protection de la France et de son peuple, tout en permettant à notre diplomatie de peser réellement sur le théâtre international en un moment où la plupart des puissances — grandes et moyennes — s’arment et se nucléarisent. Sa cohérence englobe, pour cette raison, aussi bien la modernisation de nos industries d’armement afin qu’elles répondent — réellement mais strictement, sans chercher à accroître toujours davantage leurs parts du commerce mondial de la mort — aux besoins de la sécurité nationale, notre redressement industriel global, la reconstitution du lien (rompu avec la suppression de la conscription) du peuple avec son armée — ce qui appelle, dans la prochaine période, un grand débat citoyen —, et les accords de partenariat à nouer avec nos voisins comme avec tous les pays en quête de pacification et de retour au droit plutôt qu’à la force brutale. 

Voilà qui doit nous amener également à poser les problématiques de financement des politiques publiques sous un angle bien différent des exhortations de la minorité gouvernante à « réduire la voilure de la dépense sociale ». Refuser de se détourner de l’amélioration de la vie de nos compatriotes sans pour autant ignorer la nécessité de réorganiser une défense indépendante exige de desserrer l’étau dans lequel sont pris les choix budgétaires depuis des lustres : en abolissant, pour l’ensemble des investissements de l’État et non simplement pour les crédits militaires, la règle des 3% au-delà desquels un déficit des finances publiques est décrété « excessif » par la Commission européenne ; en utilisant le levier de la création monétaire, en permettant à nos établissements financiers publics et à la Banque centrale européenne d’abonder un fonds dédié au développement des services publics, au renouveau industriel et à la transition écologique, ce qui ne demanderait même pas de remettre en question les traités existants ; en mettant à contribution le capital, les actionnaires des grands groupes sous perfusion constante de fonds publics, les grosses fortunes, ceux-là ne pouvant échapper à l’effort que l’on requiert des travailleurs et des catégories populaires ; et en recourant, si nécessaire, à l’emprunt.

J’en termine. En m’excusant d’abord de la longueur pour le moins inhabituelle de cette note, mais il est des situations si exceptionnelles que les petites phrases lapidaires auxquels nous auront habitués les réseaux sociaux ou les grands médias audiovisuels doivent céder la place à l’échange des réflexions et des arguments. En vous disant ensuite ma conviction que notre pays n’est pas condamné à entendre sans réagir résonner les clairons de la guerre. Tous les sondages montrent en effet que l’opinion hésite, bien qu’elle fût matraquée par un déferlement propagandiste tel que nous n’en avions pas connu depuis la « crise des euromissiles » au milieu des années 1980. Ils confirment que la légitimité du président de la République et de son Premier ministre est à ce point affaiblie que leur parole n’emporte pas la conviction d’une majorité de Françaises et de Français. Ils prouvent que les préoccupations prioritaires de ces derniers portent toujours sur la dégradation du pouvoir d’achat ou sur l’avenir menacé du système de santé, la jeunesse se montrant particulièrement rétive au devoir d’aller combattre à l’Est. Bien qu’il soit, de nos jours encore, la figure éminente d’une bourgeoisie libérale et humaniste avec laquelle les communistes de son temps auront eu maints démêlés idéologiques, Raymond Aron voyait juste en écrivant ces lignes voici juste un demi-siècle : « Toutes les sociétés ont vécu le ‘’ problème des relations internationales ‘’, maintes cultures ont été ruinées parce qu’elles n’ont pu limiter les guerres. À notre époque, ce n’est pas seulement une culture mais l’humanité entière qui serait menacée par une guerre hyperbolique. La prévention d’une telle guerre devient pour tous les acteurs du jeu diplomatique un objectif aussi évident que la défense des intérêts purement nationaux » (op.cit.). On aimerait qu’il eût beaucoup d’émules face aux outrances fanatiques d’aventuriers se pensant hommes ou femmes d’État…

Christian_Picquet

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