De quoi le trumpisme est-il le nom ?
Il aura fallu une année entière, celle qui nous sépare du retour de Donald Trump à la Maison Blanche, pour que le monde saisisse enfin l’ampleur du basculement en cours de l’ordre du monde. Il est vrai qu’en une accélération spectaculaire, chaque jour ou presque de ce début de 2026 nous aura confrontés à un nouvel événement frappant de sidération les opinions. On aura d’abord assisté à l’intervention des troupes d’élite de l’US Army contre le Venezuela, à l’enlèvement au mépris du droit international de son président et de son épouse pour les ramener enchaînés devant un tribunal new-yorkais, et à l’annonce que l’administration nord-américaine entendait maintenant diriger directement ce pays, en permettant aux majors pétrolières de disposer librement de ses richesses énergétiques (ce qu’elle n’aura pas tardé à faire en imposant aux actuels dirigeants de Caracas qu’ils abrogent immédiatement les législations qui s’y opposaient). Dans la foulée, le quarante-septième président des États-Unis se sera mis à menacer de déclencher la foudre contre les nations des Caraïbes et d’Amérique latine rétives à ses exigences, Cuba se retrouvant évidemment en première ligne, suivie toutefois par le Honduras, la Colombie, le Mexique et le Brésil. Emporté par cette affirmation de toute-puissance, le milliardaire de New York n’aura pas hésité à s’attaquer au Groenland, convoité en raison de sa position géostratégique dans la région arctique — donnant accès à de nouvelles routes commerciales essentielles dans la conception ultra-concurrentielle des hiérarques trumpistes, notamment face à la Chine — et, plus encore, pour ses immenses réserves minérales auxquelles le réchauffement climatique pourrait donner accès dans le futur (or, pétrole, gaz naturel, uranium et autres matières premières abondant dans ces « terres rares »). L’épisode aura déclenché une confrontation sans précédent avec les gouvernements européens, menacés d’une augmentation de quelque 200% des droits de douane sur leurs exportations s’ils se hasardaient à résister, et découvrant à cette occasion l’état de faiblesse où les aura conduits leur vassalisation au sein du Pacte atlantique. Le Danemark, depuis toujours l’un des premiers États du Vieux Continent à se ranger sous la bannière étoilée, l’aura éprouvé à ses dépens, contraint de négocier la vente à la découpe du territoire autonome dont il assume la tutelle, en contrepartie de la mise en sourdine — au moins temporaire — des menaces d’envahissement du Groenland par les GI’s. Rien ne paraissant plus en mesure d’arrêter, du moins à cette étape, le Néron de Washington, le Canada n’aura pas tardé à se retrouver dans le collimateur, sa province de l’Alberta étant déclarée « partenaire naturel pour les États-Unis » dans la mesure où elle recèle 90% de la production pétrolière du pays. Évoquons, au surplus, le déploiement, dans le golfe Arabo-Persique, de la plus impressionnante flotte mobilisée depuis le dernier conflit mondial, les autorités étatsuniennes voulant manifestement profiter de l’affaiblissement du régime des mollahs face au soulèvement démocratique de la société iranienne, afin de faire progresser leurs visées énergétiques et géostratégiques au Moyen-Orient (tout cela s’accomplissant sans le moindre égard pour les terribles souffrances d’un peuple qu’elles auront appelé à descendre dans les rues avant de l’abandonner à la mitraille de la soldatesque islamiste). Et ne parlons pas de la création d’un « Conseil de la paix », sorte de contre-ONU se substituant à cet autre conseil de la paix qu’il avait été question de constituer à Gaza à la suite du cessez-le-feu, dont Trump assurerait la présidence à vie et dont les membres seraient sélectionnés en fonction de leur aptitude à débourser un milliard de dollars. Telle une cerise sur le gâteau, cette présidence réactionnaire décomplexée sera devenue, au plan intérieur et au fil des mois, synonyme d’autoritarisme, d’étranglement de l’État de droit, de purges au sein des administrations et de l’appareil judiciaire, de déréglementations à tout-va aggravant des inégalités déjà monstrueuses, de traques parfois sanglantes des populations migrantes. En résumé, le droit international cédant le pas à la loi du plus fort, la diplomatie dès lors ramenée à une vision cyniquement censitaire des relations entre nations, la logique du « deal » économique et commercial se substituant à la politique, les libertés publiques considérées comme un obstacle insupportable aux intérêts d’un capital vorace comme il ne l’aura jamais été : voilà qui interroge sur un phénomène qui rebat totalement les cartes et promet la planète à une nouvelle ère de convulsions, de violences et de guerres, si du moins rien n’est fait pour en arrêter la spirale dévastatrice. Gare à qui prendrait du retard dans l’appréciation de la période historique extrêmement dangereuse qui s’ouvre, ou qui s’en tiendrait à l’écume des choses à l’instar d’un Serge July la résumant récemment à « un roi fou en roue libre » (Libération, 27 janvier 2025).
« AMERICA FIRST » : UN NOUVEL UNILATÉRALISME
À l’épreuve des faits, le trumpisme se sera tout à la fois révélé comme le symptôme d’une crise systémique et une tentative frénétique des secteurs aujourd’hui ascendants du capitalisme nord-américain pour y trouver une issue. À la globalisation marchande et financière des quarante dernières années, dont l’Amérique avait été l’initiatrice autant que la principale bénéficiaire, se sera en effet substituée une fragmentation laissant libre cours au déchaînement des compétitions entre puissances et géants multinationaux. Un monde devenu multipolaire aura, plus particulièrement, libéré les tentations impériales visant à redéfinir à chaud les zones d’influence comme les rapports de force économiques et géopolitiques.
L’âpre concurrence d’une puissance chinoise en situation de disputer dans le futur leur prédominance mondiale aux USA, le retour sur le théâtre planétaire de l’impérialisme grand-russe, l’émergence de Brics+ aspirant à donner un prolongement politique à leur importance économique (les pays du Sud ayant fait passer le poids du G7 de 75 à 45% du PIB mondial), les ambitions dorénavant affichées par des puissances régionales comme l’Iran ou la Turquie auront dessiné le grand remodèlement qui s’amorce. Le trumpisme aura d’emblée dit en tirer les conclusions en dressant l’acte de décès de la mondialisation dans les formes qu’elle revêtait hier. Comme vient de le constater le chroniqueur Renaud Girard, se référant aux propos du secrétaire américain au Commerce, Howard Lutnick à l’occasion du dernier forum de Davos : « Le renoncement à la mondialisation représente un tournant majeur dans la stratégie de l’Amérique après sa victoire dans la Seconde Guerre mondiale » (Le Figaro, 27 janvier 2025).
La nouvelle administration issue des élections de novembre 2024 avait, tout au long de la campagne présidentielle de son champion, anticipé son action présente. D’un même mouvement, elle s’était affirmée porteuse d’une réponse radicale à la crise d’identité que traverse une nation profondément éclatée, dont les populations les plus fragiles ont été saignées à blanc par des décennies de néolibéralisme, et elle avait exprimé la volonté de faire prévaloir, au sein d’un chaos planétaire qu’elle entendait délibérément aggraver, ce qu’elle disait être les intérêts vitaux des États-Unis (ce qu’avait synthétisé le célèbre « Make America Great Again »).
Aussi, à peine entrée en fonction, ne se sera-t-elle pas réfugiée dans l’isolationnisme que lui prêtent abusivement de nombreux commentateurs, mais se sera-t-elle employée à mettre en oeuvre une stratégie renouvelée de redéploiement de l’impérialisme nord-américain : à l’acceptation du multilatéralisme — pourtant fort peu défavorable à la citadelle impériale — qui avait peu ou prou régenté la planète depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, aura donc succédé la volonté d’imposer un unilatéralisme particulièrement brutal.
Un unilatéralisme destiné à contrer sur tous les terrains les ambitions chinoises, à s’assurer que les États-Unis se dotent de tous les moyens dont ils estiment avoir besoin pour conforter voire étendre leur zone d’influence directe, à faire payer à leurs alliés occidentaux — à commencer par l’Europe — le coût de leur réindustrialisation, de leurs exportations, de leur endettement faramineux (plus de 100% de leur produit intérieur brut) et de leur course aux armements. Depuis un an, auront été mis au service de ce projet des droits de douane prohibitifs, couplés à une politique monétaire agressive qui, en faisant baisser le cours du dollar, se sera fixé l’objectif d’en faire l’instrument renouvelé de domination internationale des USA. Le constat que nous sommes en présence d’une cohérence d’ensemble doit toutefois conduire à précisément identifier les trois piliers sur lesquels repose l’édifice trumpiste.
LES TROIS PILIERS DE L’ÉDIFICE TRUMPISTE
Le premier d’entre eux se sera révélé, bien entendu, le primat donné à la force sur un droit international décrété, avec ses institutions, obsolètes. Il n’existe plus trace de « soft power » dans la conception de la gestion des affaires du monde qu’affiche la présente équipe de Washington. Nombre d’analystes, tentant d’apprécier le bouleversement de la donne internationale, en auront cherché l’origine dans la tradition impérialiste propre aux États-Unis, et plus précisément dans la fameuse « Doctrine Monroe » qui, à partir du XIX° siècle, avait théorisé leur droit discrétionnaire d’instaurer un ordre à leur convenance dans leur « espace proche », autrement dit d’y intervenir à chaque fois qu’ils le jugeaient bon. Donald Trump leur aura donné raison, en assortissant la fameuse doctrine d’un « corollaire » baptisé « Donroe ». Clairement, à travers la dernière intervention contre le pouvoir vénézuélien, et quoi que l’on puisse penser des orientations de ce dernier, sera transparu l’objectif de remettre l’ensemble de cette « arrière-cour » au service des priorités définies par la Maison Blanche.
Cette dernière aura néanmoins largement étendu le champ du concept prédateur inventé, en 1823, par le président James Monroe. Pour faire prévaloir ses vues auprès de ce qui aura été désigné comme un « hémisphère occidental » — à savoir le vaste ensemble s’étendant du « Homeland » national au Groenland et à la Terre de Feu —, la nouvelle administration aura décidé d’user de deux atouts lui conférant sa force de frappe exceptionnelle : d’abord, le potentiel militaire que lui offre un budget quatre fois supérieur à celui du rival chinois et qui la dote des moyens de menacer qui elle veut et où elle le veut (le tout récent National Defense Strategy, produit par le département de la Guerre, prévoit même de le faire passer au niveau record de 1500 milliards de dollars en 2027) ; ensuite, une puissance économique pesant encore 27% du PIB mondial, ce qui lui permet de soumettre à son chantage ses partenaires autant que ses adversaires.
Forte de ces atouts, toujours gigantesques quoiqu’en déclin, elle ne se sera pas contentée, dès son arrivée aux manettes, d’asseoir sa domination continentale. Elle se sera immédiatement employée à repousser la pression économique et géopolitique de la Chine, mais aussi à affaiblir ses potentiels concurrents d’Europe ou d’Asie, tout en faisant peser sur eux la charge de sa contre-offensive. Profitant, par exemple, de l’état de subordination totale de l’Union européenne, elle aura pu, simultanément, travailler à disloquer la communauté des Vingt-Sept, commencer à se désengager de l’Otan — dans le but de se consacrer prioritairement à ses préparatifs de guerre en Indo-Pacifique —, tout en exigeant des autres États-membres de l’Alliance atlantique qu’ils financent sa folle course aux armements face à Moscou et surtout à Pékin, à travers l’augmentation massive de leurs propres budgets militaires et l’achat de technologies et de matériels aux firmes d’outre-Atlantique. L’économiste Vincent Ortiz identifie parfaitement le processus : « Ce tournant est en harmonie avec un capitalisme en perte de vitesse. Ne parvenant plus à régner par le cadre ‘’multilatéral’’ qu’il avait édifié, il organise son démantèlement. Ne bénéficiant plus d’un ‘’doux commerce’’, désormais promu par la Chine, il oeuvre à la fragmentation du monde par une série de sanctions économiques et de mesures protectionnistes. Dans cette guerre commerciale il requiert l’allégeance des Européens, auxquels il impose des conditions de plus en plus défavorables dans le cadre de l’Otan » (La Pensée, n° 423, juillet-septembre 2025).
Cette réorganisation recherchée de l’ordre international n’eût pu être enclenchée sans la fusion du clan « Maga » avec les secteurs dominants du capitalisme nord-américain. C’est, d’évidence, le deuxième pilier de l’aventure trumpienne. Une triple alliance se sera ainsi nouée entre la Big Tech — avec ses figures de proue que sont Messieurs Thiel, Musk, Andreessen, Sacks, Luckey ou Karp, et ses entreprises de pointe contrôlant plates-formes numériques, modèles d’Intelligence artificielle, circuits de paiement, réseaux de drones et de satellites —, la grande bourgeoisie « extractive » (à la tête de ces mastodontes stratégiques auxquels il revient de renforcer les « chaînes d’approvisionnement critiques » en s’emparant de ces hydrocarbures et de ces matières premières considérées comme essentielles « à la résilience économique américaine »), et le complexe militaro-industriel — dont les cinq principaux fleurons, ces Big Five formées par Lockheed Martin, RTX, Boeing, Northrop Grumman ou General Dynamics, se trouvent être les premiers bénéficiaires des budgets colossaux du Pentagone.
Hors la puissance concentrée de ces trois secteurs, Trump ne serait sans doute pas revenu dans le bureau Ovale. Nul n’ignore à quel point leurs activités s’entrecroisent et combien leurs intérêts convergent dans le cadre de l’économie hyperfinanciarisée et de l’affairisme prévalant en ce premier quart du XXI° siècle. Quelles que fussent les concurrences souvent âpres qui peuvent encore à les opposer (dans le domaine de l’armement notamment), ils ont en commun de chercher dans un nouveau mode d’accumulation une issue à la crise capitaliste, et d’aspirer au contrôle politique direct des sociétés. Le chercheur William D. Hartung peut légitimement dire d’eux, inspirés qu’ils sont par les plus hauts personnages de la Silicon Valley, qu’ils « se considèrent à la fois comme les ‘’ fondateurs ’’ d’une nouvelle forme de guerre et comme les ‘’ nouveaux patriotes ’’ prêts à restaurer la grandeur des États-Unis sans avoir besoin d’un gouvernement démocratique dans le processus de guerre. En fait, leur idéal serait que le gouvernement se retire et les laisse résoudre seuls les innombrables problèmes auxquels nous sommes confrontés » (À l’Encontre, 29 juillet 2025, https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/).
On touche ici à la dernière grande caractéristique du projet à partir duquel le clan aux manettes outre-Atlantique appréhende l’avenir. C’est le troisième pilier : l’endiguement du déclin américain et la volonté du capital de se libérer de toute forme de régulation politique et de rationalisation administrative appellent, selon ses initiateurs, l’installation d’un nouveau type de régimes politiques, autoritaires et oligarchiques. Peter Thiel, le fondateur de Palantir Technologies, groupe se trouvant au croisement du boom des technologies de l’information et de la militarisation du monde, n’aura d’ailleurs jamais fait mystère de son aversion envers le principe d’autodétermination des citoyens : pour lui, « liberté et démocratie ne sont plus compatibles » (in The education of a libertarian, 13 avril 2009, www.cato-unbound.org). L’essor actuel, de l’autre côté de l’océan, des théories libertariennes ( pour ne pas dire « techno-libertariennes » ) préconisant le démantèlement des États, et la synthèse qu’elles auront réalisée avec les travaux d’un Friedrich Hayek (le théoricien de la contre-révolution néolibérale du siècle passé, qui considérait que toute construction étatique ouvrait la route à la « servitude ») auront, de ce point de vue, représenté la traduction théorisée de cette nouvelle donne. Leur succès aura été facilité par le vide sidéral d’une pensée progressiste se détournant de tout discours de classe pour se réfugier dans les impasses de l’accompagnement du capitalisme globalisé et financiarisé, de l’identitarisme ou de « l’intersectionnalisme ».
La rhétorique des hauts dignitaires trumpistes s’inscrit dans cette perspective. Entendant exporter le modèle dont les USA sont devenus le laboratoire, elle appelle de ses voeux la refondation totale des cadres politiques et institutionnels du monde occidental. Elle fait de la souveraineté du peuple son mantra, mais c’est pour mieux justifier l’étranglement des mécanismes de délibération collective et des contre-pouvoirs qui déterminent la nature démocratique des gouvernements. Elle définit, du même coup, la place que doit occuper, à la tête de ces derniers, des chefs charismatiques appelés à devenir les dépositaires exclusifs de la volonté populaire, leur autorité devant pour cette raison se voir révérée. Par là, elle promeut une conception de l’État adaptée au nouvel ordre capitaliste en gestation et à ses exigences, qui réaliserait la fusion de la puissance publique avec les intérêts dominants et redéfinirait dans ce cadre ses missions, aboutissant à la liquidation de ce qui pouvait encore subsister de l’État social d’hier. Contre les principes de libre critique, d’égalité et de droit, elle exalte la verticalité, l’obéissance, le renoncement à l’intelligence critique, l’homogénéisation culturelle ou ethnique des sociétés, l’acceptation de l’inégalité prétendument naturelle entre les êtres humains. Sans pour autant abolir le suffrage universel et les libertés publiques, du moins à ce stade de sa mise en oeuvre, elle tend à n’en conserver que les attributs formels, couvrant d’une exaltation de la modernité technologique la mise en place insidieuse d’une authentique omnipotence numérique. Elle aboutit, ce faisant, à conférer aux dirigeants des firmes multinationales concernées le pouvoir démesuré de contourner toutes les règles juridiques, de manipuler les émotions collectives, donc de contrôler les corps sociaux. Sont ici réunis les ingrédients des « régimes techno-autoritaires » qu’évoque à juste titre Giuliano da Empoli (La Tribune-Dimanche, 21 décembre 2025), lequel avait enquêté, dans un ouvrage renommé, sur ces Ingénieurs du chaos que sont les personnages sulfureux au coeur de la vague de réaction déferlant présentement sur l’humanité.
LES GERMES D’UN NOUVEAU FASCISME ?
Pour construire méthodiquement leur conquête des pouvoirs, bien au-delà dorénavant des États-Unis ou de cette Amérique latine tant convoitée, cette nouvelle élite aura fait son miel des réflexions d’Antonio Gramsci sur « l’hégémonie culturelle ». Aussi aura-t-elle su élaborer son discours à partir des productions de ces réseaux qui prolifèrent et travaillent à fonder un système de pouvoir concret sur une puissante cohérence idéologique. Qu’importe si ces penseurs d’un nouveau monde capitaliste déshumanisé et « dé-démocratisé » (selon l’expression de l’universitaire américaine Wendy Brown) seront allés chercher leur inspiration chez les concepteurs du nazisme et du fascisme de l’Entre-Deux guerres, dans le camp des détracteurs des Lumières du XVIII° siècle, du côté des pires tenants de l’obscurantisme, parmi les adeptes de l’eugénisme ou du racialisme le plus ignominieux, et même dans les publications des théoriciens dérivants du transhumanisme, leurs élucubrations n’auront eu qu’un objectif, que l’universitaire Bruno Colmant désigne comme « une inversion totale du Contrat social ». « Il fut un temps, relève-t-il, où les architectes de notre modernité politique, de Thomas Hobbes (1588-1679) à John Locke (1632-1704) jusqu’à Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), partaient, malgré leurs divergences, d’un même postulat fondateur : des individus, arrachés à l’état de nature, cédaient une part de leur liberté brute à un souverain en échange d’une promesse de sécurité, de justice, de droits fondamentaux, etc. Un nouveau contrat omniprésent s’y est substitué. Nous ne cédons plus une part de notre liberté à un souverain politique : nous offrons, dans un acte de soumission inconsciente, la totalité de notre expérience vécue aux nouveaux souverains algorithmiques. En retour, ils ne nous promettent pas la sécurité, mais une fluidité infinie (…). Ce n’est plus une société, c’est une plateforme et sur une plateforme, il n’y a pas de citoyens, seulement des utilisateurs » (in Donald Trump, Le Spectre d’un fascisme numérique, Anthemis 2025).
Il est, à cet égard, particulièrement significatif que cette conceptualisation du devenir du globe ait été impulsée directement par les principaux acteurs de la révolution informationnelle, sans qu’ils aient eu recours — comme cela se faisait, hier encore, dans le cadre des modes de direction politique des sociétés par les classes possédantes — à l’intervention de ces « intellectuels organiques » dont parlait fort à propos Gramsci. Autre auteur, Arnaud Miranda (qui vient de publier Les Lumières noires chez Gallimard) évoque « les prétentions idéologiques d’entrepreneurs comme Peter Thiel. Son entreprise Palantir mêle tout ensemble : c’est un projet entrepreneurial mais aussi politique dans la mesure où c’est un logiciel de surveillance qui a vocation à remplacer l’État dans ses fonctions régaliennes » (Le Figaro-Magazine, 30 janvier 2026). Il eût également pu parler d’Elon Musk, grand adepte d’un transhumanisme visant à fusionner l’humain et la machine…
C’est cette vision que James David Vance, ancien protégé de Thiel et aujourd’hui vice-président des États-Unis, sera allé promouvoir à Munich, le 14 février 2025, auprès des alliés que l’administration Trump aimerait se trouver à l’extrême droite du Vieux Continent. Cette haute figure du trumpisme aura, à cette occasion, décliné ses thèmes de prédilection : le souhait de faire primer une politique ethno-nationaliste sur les règles de la démocratie, le rejet de l’universalité des droits humains, la dénonciation de ce qui à ses yeux menacerait l’Europe « de l’intérieur », à savoir la décadence due à l’abandon supposé de son identité chrétienne devant une guerre de civilisation recouvrant bien sûr, à ses yeux, le « péril migratoire ».
Devant un pareil défi, Bruno Colmant avec d’autres chercheurs, en sera d’ailleurs arrivé à la conclusion que nous serions en présence d’une forme émergente de fascisme. Il relève : « Cette logique gagne l’Europe. L’extrême droite recycle ces récits : détournement des luttes, diabolisation des migrants, dénonciation d’un ‘’ laxisme culturel ’’. L’inégalité devient le combustible d’un autoritarisme à visage démocratique. Ce projet prétend parler au nom du peuple. Mais derrière la façade populiste, ce sont des fortunes colossales qui agissent. Des oligarques dénonçant les élites… tout en finançant ce mouvement néo-réactionnaire. Une révolution inversée. À force d’additionner les signes — culte du chef, disqualification méprisante, surveillance, militarisation —, on devine la silhouette d’un protofascisme. Ce phénomène (…) constitue non pas un retour tonitruant du fascisme, mais une cristallisation lente, dissolvant la démocratie sous couvert d’ordre » (op.cit.)
Sans suspecter l’auteur, dont il faut au contraire saluer la hauteur de vues, de céder à cette reductio ad hitlerum dont parlait le philosophe libéral Leo Strauss et dont on accuse volontiers la gauche, ce n’est pas aider aux indispensables résistances que de se livrer inconsidérément aux analogies. Certes, le recours trumpiste à la violence institutionnelle contre ses opposants ou les migrants sur le territoire américain, l’alliance nouée sous l’égide du mouvement « Maga » entre des aventuriers politiques de la pire espèce et les fractions désormais prédominantes de la bourgeoisie étatsunienne, la capacité de ce nouveau pouvoir à se nourrir des souffrances populaires pour les retourner contre celles et ceux qui les subissent, ou encore le fait que le retour de Donald Trump à Washington fasse écho au vent mauvais qui se lève un peu partout, font immanquablement penser aux phénomènes européens qui auront débouché sur la Deuxième Guerre mondiale.
À ceci près, cependant, que les fascismes d’hier se seront d’emblée attelés à la destruction physique du mouvement ouvrier organisé. Qu’ils auront oeuvré, au moyen de bandes armées omniprésentes, à la liquidation de la plus infime trace de démocratie et de liberté d’organisation partout où ils auront sévi. Que, s’étant emparés du pouvoir et ayant construit des États tentaculaires colonisés par des partis uniques, ils auront exercé un pouvoir absolu sur les sociétés, intervenant jusque dans les sphères privées et intimes de leurs membres. Et que leur détermination sans failles à réorganiser sur des bases raciales les nations sous leur férule aura mené à Auschwitz.
Pour être incontestablement d’une extrême dangerosité, ce à quoi nous avons affaire n’est pas de même nature, relevant plutôt du populisme réactionnaire et d’un extrême autoritarisme liberticide. Celui dont Marc Lazar, dans son dernier ouvrage, aura résumé les traits marquants, à partir du travail du politiste américain Kurt Weyland : « Le leader populiste critique de manière virulente les leaders en place, cherche constamment à afficher sa différence avec ses concurrents, met à l’agenda politique des thématiques exacerbant les anxiétés et les peurs de larges franges de l’électorat, excite leurs colères, désigne des boucs émissaires, identifie des ennemis, propose des solutions en apparence frappés au coin du bon sens. Il se présente comme un homme nouveau (…) se déclare en quelque sorte investi d’une mission » (in Pour l’amour du peuple, Histoire du populisme en France, XIX°-XXI° siècle, NRF-Essais Gallimard 2025).
Lazar poursuit d’ailleurs, non sans pertinence, à propos de l’exercice du pouvoir par les courants auxquels il consacre son étude : « Dans le cadre démocratique et en Europe, cela se traduit par l’élimination des ennemis, l’étouffement des libertés, le contrôle des médias et la mise au pas des contre-pouvoirs, ouvrant ainsi la voie aux ‘’ démocraties illibérales ’’ que cherchent à promouvoir les populistes de droite. Du populisme comme stratégie découle un style, en l’occurrence une manière de faire de la politique en recourant à un langage qui, très souvent mais pas systématiquement, tranche avec celui, plus châtié, voire opaque, des responsables politiques traditionnels, une communication directe et intense, une certaine agressivité, une capacité à employer des symboles forts, à promouvoir des actions d’éclat » (op.cit.).
Sans doute, cette analyse fait-elle l’impasse sur le projet porté par le vaste secteur du capital qui tente d’échapper à une crise systémique. Peut-être, sous-estime-t-elle l’ampleur des forces politiques et intellectuelles qui se seront mises en mouvement depuis les USA et dont l’action s’organise maintenant à l’échelle d’une large partie du globe. Probablement, la gravité du projet de société sous-jacent à ce phénomène lui échappe-t-elle, de même que l’objectif de soumettre les peuples au moyen d’une nouvelle tutelle algorithmique. Elle identifie néanmoins avec plus de réalisme l’état du rapport des forces, donc le moment historique que nous affrontons, interdisant à ce stade de conclure au basculement dans un processus de fascisation. Les similitudes d’une période à l’autre s’avèrent importantes, les différences n’en déterminent pas moins des marges de manoeuvre permettant de combattre efficacement.
LE PRIX INATTENDU D’UN COUP DE FORCE
Car le redéploiement impérial de la toujours première puissance de la planète est loin d’avoir partie gagnée. En commençant par cette dimension, la politique économique promue par l’occupant de la Maison Blanche n’aura pas tardé à produire des effets inverses à ceux recherchés : la baisse du dollar (lequel a chuté de 12% sur l’année écoulée) n’aura fait que renchérir les importations du pays, tandis que la guerre commerciale faisant désormais rage s’avèrent très loin d’avoir favorisé ses exportations (elles auront même été divisées par deux) ; dans un contexte où la compétitivité des États-Unis n’aura nullement été dopée, les prix à la consommation se seront envolés, torpillant la promesse faite à l’électorat populaire de « Maga », déjà frappé de plein fouet par l’inflation ces dernières années ; quant à la croyance, développée parallèlement, selon laquelle l’encouragement au développement d’une monnaie privée, mondialisée et numérique, favoriserait la dollarisation mondiale et le refinancement de la dette américaine, elle risque plutôt de provoquer une profonde crise de confiance au sein même de l’écosystème du billet vert, d’engendrer des paniques bancaires similaires à celle qui aura entraîné la faillite de la Silicon Valley Bank en 2023, et de conduire le monde vers une crise financière majeure.
Par ailleurs, en brisant comme il le fait l’architecture précédente de l’ordre international, en soumettant jusqu’à ses plus fidèles alliés aux impératifs de la doctrine « America First », et en leur imposant sa brutale approche transactionnelle, le clan trumpiste aura accéléré une reconfiguration géopolitique synonyme de très grande instabilité. Certes, son dernier coup de force au Venezuela, comme ses grandes manoeuvres au large de l’Iran des mollahs, ne peuvent être dissociés de l’intention d’affaiblir la Chine dans ses approvisionnements énergétiques. Ils n’en auront pas moins eu pour conséquence d’affermir les liens entre les membres des Brics+, alors que ceux-ci ne parvenaient pas, jusqu’alors, à dépasser des intérêts très divergents. Ils auront rapproché de Pékin les puissances moyennes s’estimant menacées par le nouvel unilatéralisme américain (même le Premier ministre du Royaume Uni aura fait le déplacement auprès des dirigeants chinois). Et ils auront dessiné d’importants reclassements au sein d’espaces régionaux jusqu’alors considérés dans l’orbite de Washington (on devine déjà les tensions qu’un changement de régime à Téhéran, provoqué par une intervention extérieure, pourrait faire surgir entre les pétromonarchies du Golfe).
Mais c’est surtout au sein du Vieux Continent que la redistribution des cartes pourrait entraîner les retombées les plus conséquentes. L’agressivité trumpienne, conjuguée au vice originel d’une Union européenne arrimée aux intérêts de la citadelle impérialiste, auront réduit en cendres tous les discours européistes servis ad nauseam aux peuples. Des appels à la « souveraineté européenne » d’Emmanuel Macron ou de ses pairs, il ne reste plus qu’une construction d’autant plus imbriquée dans l’économie nord-américaine qu’elle se trouve dorénavant sous l’imperium de fait de l’Allemagne, l’accord honteux paraphé par Madame von der Leyen avec Donald Trump l’été dernier (au prix de droits de douane à sens unique et du financement par l’Europe de la réindustrialisation des USA et de leurs industries d’armement), et une défense atlantique si étroitement dépendante des firmes d’outre-Atlantique que celles-ci sont en capacité de la rendre inopérante d’un simple clic de souris. Même l’éditorialiste du quotidien de référence de la droite hexagonale s’en sera ému, au lendemain de l’intervention de Caracas : « Jusqu’ici, Macron, Starmer ou Merz font mine de regarder ailleurs. Mais l’heure de vérité approche : après les droits de douane unilatéraux, après la mise au pas de l’Otan, c’est le test ultime de la vassalisation de l’Europe. Elle peut plier — ou rompre, à divers sens du terme » (Le Figaro, 6 janvier 2026).
RÉSISTER, TRAVAILLER À UN AUTRE ORDRE DU MONDE
Ce n’est certainement pas dans l’accélération de la tentation fédéraliste que pourra être trouvée la riposte sur notre continent. On la devine pourtant en pointillé à travers les appels récurrents à prendre les décisions importantes à la majorité qualifiée des États-membres de l’Union européenne, ou derrière les exhortations d’un Thierry Breton, l’ancien commissaire européen congédié par la présidente de la Commission, à « l’Europe de la défense, l’Europe de l’énergie, l’union des marchés, des capitaux et de la santé, l’Europe de la souveraineté alimentaire, l’Europe du numérique et de la reconquête des technologies-clés » (Le Grand Continent, 21 janvier 2026). La construction née, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, sous les auspices de Jean Monnet et Robert Schumann, se sera toujours située dans une approche destinée à dépasser la souveraineté des peuples et des nations grâce à la formation d’un grand marché justifiant toutes les déréglementations, favorisant toutes les privatisations, se soumettant aux vents déchaînés d’un libre-échangisme sans rivages, installant insidieusement la règle du « moins-disant » social pour mieux favoriser les attentes du capital. Elle aura débouché, non sur l’Europe-puissance indépendante tant exaltée au fil des ans, mais sur une zone dont l’incessant élargissement sera allé de pair avec l’asservissement aux États-Unis via l’Alliance atlantique. Une zone où l’industrie et l’agriculture de nombreux pays membres — dont le nôtre — auront été sacrifiés au nom des vertus attendues de la mondialisation marchande et financière, au sein duquel les États se situant dans l’orbite de la puissance allemande auront impitoyablement fait payer leur domination à leurs concurrents, et où la volonté politique des peuples aura été méthodiquement étouffée.
Lutter pour un nouvel ordre de paix et de justice, oeuvrer à la relocalisation des productions essentielles au bien-être du grand nombre, rompre avec le fanatisme libre-échangiste des élites, en finir avec le dumping social afin de lui substituer un nouveau mode de développement socialement juste et écologiquement soutenable, rendre aux pays du continent leur indépendance industrielle, agricole, alimentaire et numérique, s’émanciper de l’Otan qui n’aura jamais été que le bras armé de l’impérialisme dominant : tel doit être l’objectif. Permettre aux peuples et aux nations de récupérer leur souveraineté dans tous les domaines : tel doit en être le moyen.
Si l’Europe représente bel et bien l’espace pertinent où pourront demain se déployer des logiques alternatives à un capitalisme si prédateur qu’il menace d’emmener la planète à une conflagration généralisée, elle ne pourra trouver de sens qu’en se refondant à partir de coopérations démocratiquement décidées et contrôlées, de la mutualisation des moyens disponibles dans le respect des intérêts de chaque nation et de des décisions de chaque peuple, d’une volonté convergente de reprendre la main sur les leviers économiques essentiels comme sur l’utilisation de l’argent. Et si le nouvel impérialisme trumpien pose à l’ensemble du continent la question de sa défense, la réponse ne pourra être de s’inscrire dans la même logique de puissance et de projections extérieures qu’auparavant, elle devra plutôt privilégier la protection de ses populations. Dit autrement, ce que confirme avec éclat la période historique qui s’ouvre, c’est que les actuels traités devraient au plus vite céder la place à une Europe des nations et des peuples libres, souverains et associés.
UNE BIFURCATION URGENTE DE LA POLITIQUE FRANÇAISE
La France a un rôle essentiel à jouer dans cette indispensable remise à plat. À condition qu’elle tourne la page du macronisme finissant qui, au nom d’un mirage européiste que rien ne sera venu conforter, et comme le décrit justement Natacha Polony, « a déroulé le tapis rouge aux entreprises de la tech, plates-formes, gestionnaires d’actifs et cabinets de conseil américains. Les données de santé des Français ont été confiées à Microsoft, celles de la DGSI à Palantir, plus de 1600 entreprises françaises ont été rachetées par des entreprises américaines depuis 2017, sous les vivats des admirateurs de ‘’ Choose France ’’ » (Marianne, 29 janvier 2026). Si elle a l’audace de faire peser dans le concert des nations son statut de membre permanent du Conseil de sécurité et la place que lui vaut sa conception singulière de la dissuasion. Pourvu qu’elle renoue avec ce que son histoire aura produit de meilleur : lorsqu’elle aura su se projeter par-delà ses frontières pour porter l’idéal de fraternité entre les peuples, lorsqu’elle aura fait respecter sa liberté à travers l’engagement de son peuple dans la résistance à la barbarie nazie, lorsqu’après-guerre elle aura tenu la plume de la Déclaration universelle des droits de l’Homme ou encore de la déclaration de Philadelphie dessinant les contours d’un droit universel du travail, lorsqu’elle aura combattu son propre colonialisme et opposé l’imprescriptibilité du droit international aux aventures conquérantes des plus grandes puissances.
L’enjeu est d’importance. L’heure n’est certainement à plaider en faveur d’un repli nationaliste, qui s’avérerait totalement incongru. Pour autant, qui peut cependant encore défendre, devant les gigantesques craquements qui se font entendre, l’illusion selon laquelle une Europe indépendante pourrait voir le jour sans qu’une France souveraine en devînt l’aile marchante ? L’écho que rencontre, très au-delà de ses frontières, la moindre des mobilisations de son peuple et de son mouvement ouvrier en faveur de l’égalité et de la justice, ne le confirme-t-il pas en permanence ?
Une France entreprenant son redressement pourrait et devrait, déjà, défendre bec et ongles le droit international, et travailler en compagnie des pays membres des Nations unies qui y seraient disponibles à une réforme démocratique de toutes les institutions internationales. Elle pourrait et devrait, ensuite, refuser d’appliquer tout ce qui la place, avec le reste du continent, à la remorque des visées de l’Empire. À commencer par ce funeste accord arraché par Donald Trump à une présidente de la Commission européenne qui aura, à cette occasion, usurpé délibérément son mandat.
Loin des appels enfiévrés de certains (jusqu’au sein de la gauche, hélas) à préparer la guerre contre la Russie voire à envoyer des troupes en Ukraine en cas de cessation des combats — autrement dit, à approfondir l’austérité sous couvert d’« économie de guerre » —, c’est une approche résolument pacifique que ce complet changement de cap pourrait et devrait favoriser. En son coeur, devraient figurer à la fois l’exigence d’un processus de désarmement multilatéral et la proposition d’une nouvelle architecture de sécurité pour l’ensemble du continent, de Brest à Vladivostok pour reprendre la célèbre expression du général de Gaulle. Sous ce rapport, ce qu’auront pu représenter, dans le passé, le processus d’Helsinki (ou encore les accords SALT ayant conduit à la réduction des armes nucléaires, dont la Maison Blanche vient tout juste de s’affranchir) pourraient et devraient devenir une source d’inspiration.
Cette grande bifurcation pourrait et devrait, fort logiquement, donner le signal de la fin de l’Otan, notre pays quittant sans délai son commandement intégré en vue de la dissolution pure et simple de l’organisation. En lieu et place de cette alliance soumettant tous ses membres aux vues de Washington, nul besoin de cette armée européenne dont on discourt d’autant plus que son existence même est rendue impossible par les divergences d’intérêts qui se manifestent au sein de l’UE : la France pourrait et devrait réorienter sa propre politique de défense, afin de privilégier la protection de son territoire tout en recherchant des accords bilatéraux ou multilatéraux avec les nations souhaitant faire face à de possibles agressions, sans pour autant ni aliéner leur autodétermination, ni renoncer à la lutte vitale pour la paix.
Et dans la mesure où une politique de défense et une diplomatie enfin libérées de la servitude ne sauraient voir le jour sans industries dédiées indépendantes, et qu’à leur tour celles-ci ne peuvent se concevoir hors d’une planification de la nouvelle industrialisation dont notre Hexagone et plus largement nos voisins ont le plus urgent besoin, une France animée par une volonté de rupture pourrait et devrait rechercher les partenariats productifs et les investissements conjoints, conjugués à la relance des services publics et à l’appropriation publique de secteurs économiques stratégiques, afin de répondre aux besoins des citoyennes et des citoyens. C’est ainsi qu’il sera possible de relever le défi énergétique, celui du renouveau industriel et de la transition écologique, celui de la révolution technologique et de l’Intelligence artificielle… C’est aussi de cette manière que pourra être mise en oeuvre une politique de progrès social et de restauration de la démocratie, s’articulant à l’élargissement des coopérations avec les pays du monde qui, au Sud notamment, trouveront un incontestable avantage à des relations mutuellement avantageuses. Pour le dire autrement, l’« Europe à géométrie choisie » que les communistes défendent depuis longtemps se révèle, à la chaleur d’un changement de donne historique, le chemin réaliste de la reconquête des souverainetés nationales et populaires, autant que du renouveau de l’internationalisme que le mouvement ouvrier place depuis toujours au coeur de ses engagements.
J’en termine. C’est un authentique défi de civilisation que nous affrontons. Aucune des propositions qui précèdent ne s’avérera envisageable si les peuples ne s’en mêlent pas et si les forces du travail et de la création ne se remettent pas en ordre de marche. L’offensive trumpienne ne puise pas fondamentalement sa force d’une cohérence qui se révélerait implacable. Elle réunit au contraire les conditions de lourds soubresauts, de crises économiques et financières majeures, de confrontations militaires en série, et même de guerres pouvant entraîner l’humanité à l’abîme. Si elle s’impose, c’est avant tout grâce à la tétanie qui, faute de perspectives coordonnées à l’échelle du globe, frappe les ripostes populaires autant que les gauches. Les potentialités positives n’en existent pas moins. D’importants mouvements de résistance commencent à voir le jour aux États-Unis mêmes, à l’image de ceux que l’action criminelle de la police fédérale de l’immigration aura déclenchés dans de nombreuses villes, sans parler des gigantesques mobilisations organisées récemment contre l’étouffement des libertés publiques. Dans le même temps, partout sur la planète, les provocations de l’administration « Maga » engendrent prises de conscience et début de réactions, à l’instar des appels de la Confédération syndicale internationale (représentant 191 millions de salariés) et de la Confédération européenne des syndicats au lendemain de l’attaque contre le Venezuela. C’est maintenant à la construction d’un immense mouvement mondial pour la paix et la démocratie qu’il convient de nous atteler. Dans les années 1950, l’appel de Stockholm contre le danger de guerre atomique avait réuni des dizaines de millions de pétitionnaires. Il n’avait pas été sans effet sur les décisions des grandes puissances, et singulièrement sur la détermination des gouvernants nord-américains à conserver coûte que coûte, y compris par les armes, leur suprématie nucléaire. Une démonstration renouvelée que, comme le disait déjà Jaurès, les classes possédantes ne sont fortes que de nos faiblesses ou de nos indécisions. Alors que notre Hexagone va entrer dans une période électorale capitale, le débat doit s’ouvrir à gauche sur l’impérieuse nécessité de proposer au pays un projet articulant le combat pour la paix avec l’indispensable redressement de la France au moyen d’une véritable révolution du travail et d’une refondation de la République. En 2022, s’inspirant de l’héritage du Conseil national de la Résistance, Fabien Roussel avait conduit sa campagne de la présidentielle sous l’égide de « la France des jours heureux ». Il aura ouvert le chemin sur lequel il nous faut maintenant progresser…































