Retour sur une séquence calamiteuse
Il ne faut surtout pas se méprendre à propos du moment politique que nous vivons. Le lynchage ayant coûté la vie au militant d’extrême droite Quentin Deranque, dans une rue de Lyon le 12 février, ne relève pas d’un banal fait divers. Il marque l’accélération calamiteuse des dynamiques que nous voyons à l’oeuvre depuis longtemps. Au-delà de la condamnation sans appel de cet acte sanglant et du souhait que la justice fasse toute la lumière sur ce qui y conduisit, l’événement s’avère tout à la fois le symptôme du mal qui ronge notre République et le révélateur des clarifications auxquelles la gauche ne doit plus se dérober. Celles et ceux qui préfèrent s’aveugler, croyant sans doute naïvement que les tensions politiques ayant suivi le drame lyonnais finiront par s’effacer devant d’autres sujets d’actualité, vont hélas se réveiller en découvrant un véritable désastre politique. Un simple constat devrait pourtant les alerter : si une toute petite partie du camp progressiste veut à tout prix « faire bloc » (ainsi que vient d’y appeler une tribune publiée par L’Humanité le 23 février), sans même s’interroger sur la trajectoire ayant pu déboucher sur un meurtre, et sans doute de peur que « la gauche radicale », puisqu’il est maintenant coutumier de la désigner sous ce vocable, ne fût emportée par les conséquences de cette tragédie, le pays profond oscille, lui, entre dégoût devant une violence injustifiable et parfaite indifférence à l’égard de ce qui focalise aujourd’hui la vie publique. Et c’est bien cette polarisation, dessinant en pointillé la ghettoïsation menaçant toute la gauche d’une terrible défaite, qui devrait provoquer une prise de conscience salutaire.
Mettons immédiatement les choses au point. La mort d’un militant d’extrême droite ne saurait exonérer les groupements auxquels il appartenait de la terreur qu’ils cherchent à faire régner, depuis des années, dans la « capitale des Gaules » comme dans nombre d’autres villes. Ceux-là, à mesure que le Rassemblement national se rapprochait du pouvoir, se sont enhardis jusqu’à menacer et agresser des militants politiques ou syndicaux, laisser libre cours à leur idéologie haineuse sur les réseaux sociaux, profaner des lieux de mémoire en les souillant de graffitis racistes et antisémites, organiser des démonstrations paramilitaires inspirées des parades nazies d’antan, et parfois se préparer au terrorisme ou à des assassinats. Quentin Deranque, pour ce qui le concerne, n’était certainement pas le participant innocent et fortuit d’une rixe de caniveau, puisque l’on sait à présent qu’il faisait partie de la sécurité musclée du groupe identitaire Nemesis. Une évidence que corrobore la chercheuse Isabelle Sommier, lorsqu’elle recense six morts dans des violences politiques depuis 2022, « toutes étant dues aux activistes de la droite radicale » (Le Monde, 20 février 2026).
C’est la raison pour laquelle ceux qui, à droite ou dans les allées du pouvoir macroniste, sans parler de la galaxie médiatique, renvoient la gauche et l’extrême droite dos-à-dos, lorsqu’ils n’incriminent pas l’ensemble des forces progressistes dans le meurtre du 12 février, se rendent coupables d’une manipulation scélérate doublée d’un révisionnisme historique odieux. Qu’aujourd’hui, quelques centaines d’individus, se réclamant de « l’antifascisme », s’emploient à ériger leur violence en stratégie politique n’est pas niable. Que, dans le passé, de minuscules réseaux se voulant révolutionnaires ou se réclamant de l’anarchisme aient emprunté le chemin de l’action armée n’est pas davantage contestable. Cela ne peut néanmoins amener quiconque prétend au sérieux à ignorer que, dans ses plus gros bataillons (de la social-démocratie et du syndicalisme à la tradition communiste, sans d’ailleurs ignorer les principales organisations « gauchistes »), la gauche se plaça toujours au premier rang de la défense de la République, quand l’extrême droite ne rêvait que de l’abattre.
Ce fut vrai au temps de l’affaire Dreyfus, face au Ligues des années 1930 qui disaient sans vergogne « préférer Hitler au Front populaire », dans la Résistance nationale à l’occupation, ou encore lorsque l’état-major de l’armée française en Algérie ourdissait un coup d’État pour tenter d’établir en France un nouveau régime inspiré de Vichy. Taire cette réalité, par calcul cynique ou manque de culture, revient à se faire complice de l’entreprise de banalisation du national-lepénisme et des réseaux nostalgiques gravitant autour de lui. De tout temps, on ne le rappellera jamais assez, s’il y eut une droite républicaine se référant notamment au gaullisme, un ample pan de cette famille manifesta un indéniable tropisme vers l’extrême droite, révélateur de sa complaisance pour une idéologie en rupture avec l’idée d’égalité républicaine.
IMPASSES MORTIFÈRES DE L’« ANTIFASCISME » AUTOPROCLAMÉ
Pour autant, le meurtre commis à Lyon, puisque c’en est un au regard de la loi, n’est excusable d’aucune manière. D’abord, parce que la violence théorisée comme moyen de faire triompher un projet politique ne sera jamais acceptable ; la conception du changement de société fondée sur l’action minoritaire de mouvements se décrétant éclairés, se situe même aux antipodes de la célèbre formule selon laquelle « l’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes » (ce qui, dans l’esprit du vieux Marx, excluait que de petites sectes, même d’inspiration socialiste, puissent se substituer à l’action consciente de la classe travailleuse). Sans compter que l’histoire a amplement démontré que les méthodes utilisées au service d’une cause impriment toujours leurs marques à cette dernière, au point que l’aile révolutionnaire de la gauche ait fini par bannir la funeste expression selon laquelle la fin justifierait les moyens. Ensuite, parce que ce n’est pas de cette manière, en se formant en commandos comme le font les adversaires que l’on prétend vouloir renvoyer à leur tanière, que l’on combat l’extrême droite, aussi menaçante fût-elle ; c’est en s’efforçant de faire régresser ses odieux projets dans les esprits, en s’employant à reconquérir la confiance de celles et ceux qui, souvent par désespoir, emplissent les urnes de bulletins aux couleurs de Madame Le Pen ou Monsieur Bardella.
Pour le dire autrement, loin, très loin, de combats de rue évoquant davantage le hooliganisme que le soulèvement en masse du mouvement ouvrier de l’Entre-Deux guerres face à la vague noire submergeant l’Europe, c’est par une bataille idéologique de chaque instant, par le choc de propositions s’opposant en tout point aux discriminations institutionnalisées promises par l’extrême droite si elle arrive aux affaires, par la construction du rapport de force entraînant le grand nombre dans la défense de ses intérêts fondamentaux, par l’élévation de la conscience que le monde du travail doit retrouver quant à son rôle et à sa force, que l’on démasquera l’imposture des pires ennemis de la justice sociale, que l’on remportera la bataille de l’égalité des droits et de la démocratie.
Celles et ceux qui s’exaltent de leurs postures virilistes et violentes trahissent l’histoire qu’ils convoquent à tout propos, non sans obscénité d’ailleurs. Quel rapport, en effet, entre leur action dans quelques facultés prestigieuses et les engagements des résistants n’ayant pris les armes que pour manifester le refus que la France héritière des Lumières sombre dans la collaboration avec l’horreur hitlérienne, et pour permettre in fine au peuple tout entier de prendre en mains sa libération dans l’insurrection nationale ? Quel rapport même entre la stratégie du combat de rue théorisée par la mouvance dite « antifa » et les affrontements des années soixante et soixante-dix, engendrés par les attaques incessantes de commandos fascisants contre les luttes étudiantes et ouvrières, l’extrême gauche de l’époque n’ayant au demeurant pas tardé à comprendre que, de la spirale des fureurs, pouvait vite surgir des logiques proto-terroristes similaires à celles qui, en Italie, engendrèrent une débâcle politique dont les enfants de Mussolini furent seuls à profiter ?
LES MOTS ET LE RÉEL…
Voilà qui me donne l’occasion de m’arrêter sur les mots dorénavant employés à tort et à travers. Les bastonneurs du jeune Deranque se revendiquaient, on le sait, d’une prétendue « autodéfense populaire ». À ceci près que le peuple en resta le spectateur navré autant qu’impuissant, et que l’acharnement contre un individu à terre ne ressemblait en rien à cette véritable autodéfense que les organisations du mouvement ouvrier furent, de longue date, amenées à pratiquer face aux exactions dont elles étaient l’objet de la part de mouvements ultras ou de milices patronales. Si syndicats et partis de gauche, de même que les intersyndicales conduisant des grèves ou des occupations d’entreprises, durent jusqu’à nos jours se doter de services d’ordre, ce fut toujours pour protéger celles et ceux qui avaient répondu à leurs appels, jamais pour se livrer à de déshonorantes chasses à l’Homme. Toujours conçurent-ils la sécurisation de leurs initiatives comme le prolongement de leur respect scrupuleux des principes de la République, et de leur conception profondément démocratique de l’organisation des mobilisations populaires. En quoi les gesticulations de nos « antifas » relèvent-elles de cette approche ?
Une réflexion encore sur l’usage désormais compulsif de la qualification de « fascisme » pour désigner ce à quoi nous nous voyons confrontés. Si l’on voit bien, dorénavant, agir dans l’ombre des réseaux se référant au national-socialisme ou au fascisme des années 1920 et 1930, ceux-ci ne peuvent pas vraiment se comparer au danger que faisaient courir aux démocrates allemands ou italiens les SA hitlériennes ou les Chemises noires mussoliniennes. De même, s’il est indéniable que des partis comme Fratelli d’Italia de l’autre côté des Alpes, ou le Rassemblement national dans notre Hexagone, se révèlent bien les héritiers de cette page terrible de l’histoire européenne, leurs projets et pratiques ne visent pas, du moins pas encore, à instaurer des dictatures interdisant les organisations politiques et syndicales progressistes, à emprisonner leurs dirigeants et élus, à les remplacer par des structures corporatistes, à instaurer des partis uniques fusionnant avec les appareils d’État, à supprimer le suffrage universel, ou encore à ouvrir des camps de concentration au service d’entreprises d’épuration ou d’extermination ethniques. Ce qui n’atténue nullement la menace qu’ils font peser sur la liberté d’expression et d’organisation, sur la démocratie, sur les populations issues d’une proche ou plus lointaine immigration. Bien au contraire !
L’exemple de l’Italie nous dit précisément où nous en sommes : le rapport des forces, pour dégradé qu’il fût au détriment de la classe travailleuse et de la gauche, ne permet pas, à ce stade, aux extrêmes droites de rééditer les abominations du passé. Certes, Trump, Orban ou Meloni appartiennent bel et bien à cette nouvelle Internationale sombre qui entend tourner la page des Lumières et installer de nouvelles formes de régimes politiques oligarchiques, dont les ambitions véritablement totalitaires se dévoilent sitôt que, pour prendre les sociétés dans leurs rets, leurs idéologues théorisent l’utilisation de ces armes terrifiantes que le capitalisme numérique met à leur disposition (voir ma dernière note sur le trumpisme). Mais cette visée ne s’apparente ni au III° Reich, ni à la République de Salo. Ce n’est donc pas aider aux résistances et aux ripostes que de recourir à des discours dessinant un horizon apocalyptique qui ne correspond nullement au vécu de nos compatriotes. En clair, pas davantage que les claquements de mains aux cris de « Siamo tutti antifascisti » ne sont d’une efficacité pratique, l’« antifascisme » autoproclamé ne suffit pas à offrir une légitimité incontournable à un combat pourtant vital pour l’avenir. Il peut même paralyser les ripostes par la peur qu’il est susceptible d’aggraver, à moins qu’il ne se prive de toute force de conviction.
ALLER AU FOND DES DÉBATS NÉCESSAIRES À GAUCHE
Ces précisions étant faites, et pour dissiper le brouillard savamment entretenu ces deux dernières semaines — soit pour justifier des amalgames indignes, soit pour construire une impossible ligne de défense de la Jeune Garde, le mouvement compromis dans le lynchage à mort de Lyon —, chacune et chacun se doit à présent de constater à quel point cette séquence va produire des effets durables, de nature à aggraver la crise qu’affronte notre pays. Impossible, à cet égard, de ne pas la rattacher à la montée généralisée des violences qui accompagnent la désagrégation de la République : la progression régulière des incivilités et des délinquances ; la défiance d’un ample pan de la société à l’endroit de la politique comme de tout ce qui incarne l’autorité publique ; l’affaiblissement d’un État réorienté vers les nouveaux besoins du capital et n’assumant plus, de ce fait, ses missions d’intérêt général, y compris dans le domaine régalien ; l’inhumanité des régressions sociales touchant aussi bien le pouvoir d’achat que l’emploi ou le droit du travail ; la dislocation des services publics, depuis toujours essentiels à l’égalité entre les territoires et à l’exercice de la souveraineté des citoyens ; le développement des ghettoïsations territoriales provoquant de régulières explosions de colère ; la multiplication des agressions et des harcèlements jusqu’en milieu scolaire ; l’essor des communautarismes et des identitarismes s’épanouissant sur la fragmentation du pays ; la brutalisation des échanges sous l’influence de réseaux sociaux devenus les réceptacles de toutes les haines ; l’essor de mafias liées au narcotrafic et n’hésitant pas à défier les institutions ; la rémanence de phénomènes terroristes, à l’abri desquels s’entrecroisent intégrismes religieux, délinquances de droit commun et narcotrafics…
Ce début d’effondrement de l’ordre public démocratique conduit au recul inquiétant de la capacité des Françaises et des Français à faire nation. Il accentue les paniques existentielles que provoquent la désindustrialisation du pays, le délabrement de son agriculture, l’affaissement de son école et de sa recherche, la perte de son indépendance devant les dogmes du libre-échangisme et de la déréglementation sur lesquels continue de s’ériger l’Union européenne, sa vassalisation aux desseins de l’Empire nord-américain. Au final, il nourrit l’ascension de l’extrême droite, celle-ci étant d’autant plus prononcée au fil des mois que ni le « bloc central » macroniste, ni la droite traditionnelle, ni même une très grande partie de la gauche n’apparaissent porteurs de réponses faisant écho aux attentes populaires. Le chercheur Luc Rouban rattache cette nouvelle donne aux violences politiques qui en sont devenues l’une des dimensions : « On a vu émerger ou réapparaître de nouvelles légitimités placées au-dessus de la légitimité politique générée par la démocratie représentative. Les institutions se sont désacralisées (…). Cette désacralisation de la République s’observe dans l’évolution de la violence politique » (in La Société contre la politique, SciencesPo-Les Presses 2025).
Précisément, dans ces circonstances périlleuses, une gauche digne de ce nom doit avoir pour préoccupation première de sortir le pays du marasme. Certainement pas d’alimenter celui-ci en contribuant à un chaos qui finira inexorablement par mettre à bas l’État de droit et la paix civile. Sans rétablissement de ces derniers, aucun débat ne pourra s’épanouir, éclairer les projets en présence, favoriser la prise de conscience des enjeux du moment et les engagements citoyens, aider à ce qu’une digue véritable fût dressée face au péril menaçant d’emporter le progrès social autant que la démocratie. C’est ici que la faute politique majeure de La France insoumise ne devrait plus soulever de doutes.
LE PLUS COURT CHEMIN POUR LA CATASTROPHE
Car Jean-Luc Mélenchon a délibérément choisi d’arrimer sa formation à la galaxie « antifa », et singulièrement à la Jeune Garde. Il le réaffirma avec solennité à l’occasion d’une conférence de presse le 23 février, se disant « très fier d’avoir compté la Jeune Garde comme alliée », et n’hésitant pas à enfoncer le clou, même après le drame de Lyon : « Nous ne renierons pas nos amis et camarades de la Jeune Garde. » Complété de l’aveu selon lequel le groupuscule activiste créé par le député Raphaël Arnault — par ailleurs fiché « s » et condamné par la justice pour des actes indéfendables — avait été utilisé comme service d’ordre par les insoumis, cette attitude pourrait paraître irresponsable, surtout de la part d’un dirigeant politique ayant appris à l’école du trotskisme l’importance des questions d’organisation. Voilà, en effet, un mouvement se définissant comme « gazeux » qui sous-traite benoîtement sa sécurité à une sorte de succursale sur laquelle il n’exerce, on vient de le voir, aucun contrôle. En vérité, l’alliance contractée entre LFI et l’aréopage dévoyant les nobles combats du passé contre la peste brune s’explique par une stratégie dont on ne saurait nier la cohérence, quoi que celle-ci se révélât d’une immense dangerosité, pour la République autant que pour le camp progressiste tout entier.
Le mélenchonisme, on le sait, affirme vouloir tourner définitivement le dos à la centralité du combat de classe, au profit d’une variante de populisme se situant en rupture avec le meilleur de ce que purent porter le mouvement ouvrier et les gauches depuis l’origine, et tout particulièrement avec leur tradition révolutionnaire. Plutôt que de chercher la voie du rassemblement majoritaire du peuple de France autour d’un projet de remise en cause de la domination du capital sur la société, il se caractérise désormais par la volonté de radicaliser constamment son discours — et non de préconiser une radicalité consistant à aller à la racine des problèmes que l’on entend traiter —, de recourir sans limites aux clivages et à la conflictualisation de tous les sujets, l’unique objectif étant de souder une frange de l’électorat autour de la personne de Jean-Luc Mélenchon en vue de la future présidentielle. Nul doute que ses concepteurs imaginent que cette ligne de conduite conduira à la qualification du candidat au second tour, grâce à l’apport d’un « vote utile » qui serait, une fois encore, opportunément sollicité en fin de campagne pour venir s’adjoindre au socle initial des insoumis.
C’est au service de cette entreprise que les figures du parti érigent les théories les plus contestables en symboles de leur critique du système, qu’elles ne se montrent jamais avares de propos flirtant avec l’antisémitisme sous couvert d’« antisionisme », qu’elles dérivent vers l’essentialisation des populations ou de la jeunesse issues de l’immigration en exaltant à travers elles une « nouvelle France » appelée à opérer un « grand remplacement » de l’ancienne (l’expression étant maintenant dérobée, sans la moindre prudence, à la rhétorique des identitaires d’extrême droite), ou qu’elles attaquent avec la plus extrême brutalité quiconque n’adhère pas à leur vision des choses. L’« antifascisme », brandi à chaque instant, vient compléter ce positionnement, l’accusation infâmante s’appliquant à tout contradicteur de LFI, fût-il un parfait républicain ou une personnalité de gauche, mon camarade Fabien Roussel l’ayant lui-même éprouvé lorsqu’il se fit traiter de… « Doriot ».
Cette logique du « qui n’est pas avec nous est vendu à l’adversaire et se fait dès lors complice du fascisme » se traduit, en vue des prochaines élections municipales, par la présentation de listes concurrentes à celles de la gauche, qui part généralement unie dans la majorité des villes. Elle va même jusqu’à justifier que les porte-parole insoumis affirment vouloir « dégager » les équipes progressistes sortantes, qu’elles fussent socialistes ou communistes voire écologistes, sans se soucier de faire ainsi le jeu de la droite la plus revancharde et de l’extrême droite. Cela ne fait que rendre compte de l’objectif in fine poursuivi par le chef jamais contesté de LFI : transformer la gauche en champs de ruines, afin que son courant demeure seul face au RN, les deux formations s’affichant d’ailleurs, à présent, porteuses de projets identitaires opposés, l’un exaltant la France éternelle et « de souche », l’autre une France « nouvelle et créolisée ».
Après tous les scrutins des dernières années, après toutes les enquêtes d’opinion, ce que nous vivons présentement atteste d’un aventurisme délirant. Splendide résultat, Mélenchon offre à une droite de plus en plus influencée par son extrême, et à son allié macroniste du « socle commun », l’opportunité de diaboliser son propre mouvement — mais peut-être était-ce le but recherché ? —, et d’offrir une nouvelle virginité aux amis de Le Pen et Bardella. Dans la foulée, en se rétractant sur son noyau dur, à un moment où toute la gauche se heurte à un plafond de verre la maintenant à moins d’un tiers de l’électorat ou des personnes sondées, non seulement sa stratégie divise le peuple de gauche et fracture davantage le corps social, non seulement elle ne peut de ce fait escompter la moindre victoire en 2027, mais elle crée les conditions d’une déroute historique de toute la gauche. Ce qui ne saurait pour autant donner raison, il faut tout de même le rappeler, à ceux qui croient l’heure venue de rééditer les expériences passées d’accompagnement du capitalisme financiarisé, oubliant un peu vite ce qu’elles ont coûté à la France et à son peuple.
On ne répondra évidemment à ce défi, ni en cédant aux injonctions de la droite d’inverser le « cordon sanitaire » qui isola longtemps le Rassemblement national et que l’on nous invite à appliquer exclusivement à LFI, ni en focalisant les débats à gauche sur des enjeux de tactique électorale, ni en consentant au diktat insoumis de « faire bloc » en vertu d’un « antifascisme » perverti. Je le dis avec gravité, tout cela renvoie à nos compatriotes l’image d’un théâtre politique englué dans des considérants politiciens, très éloignés de leurs préoccupations et de leurs difficultés. C’est en portant haut les propositions à même de redresser la France et de redonner au plus grand nombre confiance en la politique… C’est en convaincant largement qu’il existe une offre politique de nature à rassembler une majorité populaire afin d’en finir avec les dégâts causés par un capitalisme prédateur comme jamais… C’est en allant à la reconquête des électeurs et électrices perdus par la gauche parce qu’ils se sont sentis au fil du temps abandonnés d’elle… C’est en s’extrayant de la tenaille dans laquelle deux visions identitaires se présentant en miroir tentent de prendre les Français, pour proposer à ces derniers un chemin de responsabilité semblable à celui qu’en son temps avait tracé le Conseil national de la Résistance… C’est en osant prendre de nouveau le parti d’un travail redevenu émancipateur, d’une République protectrice et porteuse de droits nouveaux, d’un nouvel ordre international de paix et de solidarité… Que l’on réveillera le désir collectif de changer la vie. Bref, la lutte pour faire refluer la menace de l’extrême droite a moins besoin d’incantations stériles et de violences minorisantes que d’une politique de classe qui s’affirme sans complexe.
Post-scriptum. Tandis que la France baignait dans un climat poisseux, une grande voix se sera éteinte, en toute discrétion. Leïla Shahid aura été la plus belle incarnation, sur notre sol, de la Palestine dressée pour son indépendance. J’ai eu le très grand honneur et l’immense plaisir de travailler avec elle lorsque les circonstances m’auront amené à fonder le Collectif national pour une paix juste et durable entre Palestiniens et Israéliens, lequel aura fini par regrouper 70 association, syndicats et partis lorsque j’en assumais la coordination. Lors du déclenchement de la seconde Intifada, une manifestation parisienne de solidarité avec le peuple qui voyait alors s’éteindre l’espoir des accords d’Oslo avait dégénéré, du fait de l’infiltration dans ses rangs d’un groupe clamant sa haine des Juifs autant que sa ferveur pour l’islamisme totalitaire. Courageusement, Leïla nous avait aidés à éjecter ce tronçon indigne. Il fallait, après cela, faire entendre de nouveau l’idéal de libération humaine que notre Grande Révolution nous somme en permanence de défendre face aux tyrannies, aux colonialismes meurtriers, aux voracités de toute sorte. Leïla m’aura alors été d’un apport précieux, jusqu’à son départ de son poste d’ambassadrice de la Palestine. J’aurai, tout au long de ces années, pu mesurer la profondeur des convictions qui l’auront animée jusqu’à ses derniers instants : l’ambition que la dignité et la fraternité humaines finissent par l’emporter sur les pulsions de haine ; le souhait que les peuples puissent s’enrichir mutuellement de ce qu’ils portent de meilleur en eux, même après qu’ils se soient livrés une guerre sans merci ; le caractère universel du droit des nations à déterminer librement leur destin, ce qui l’avait conduite, à l’instar de Yasser Arafat, à accepter l’existence de l’État d’Israël et le partage de la Palestine historique. J’aurai aussi pu mesurer sa profonde humanité, son attention à chacune et chacun, son respect des convictions d’autrui, son immense culture qui lui aura permis de s’adresser aux Français comme aucun diplomate avant elle, et aucun autre depuis, n’y sera parvenu. Jamais Leïla ne m’aura manqué lorsqu’il aura fallu rappeler à quelques tenants des surenchères verbales et de la lutte armée que nous agissions avant tout pour la paix entre les deux peuples qu’une histoire tourmentée a amenés à coexister sur la même terre, ou encore lorsqu’il aura fallu faire taire ceux qui confondaient l’émancipation des Palestiniens avec la détestation des Israéliens et, plus globalement, des Juifs. Depuis le 7 Octobre, cette rectitude, cette clairvoyance, ce sens de la mesure qui en faisaient une très grande politique, nous auront cruellement manqué, le soutien aux populations de Gaza et de Cisjordanie ayant reculé dans l’opinion à mesure que d’aucuns cherchaient à l’entraîner dans une radicalisation indifférente aux véritables besoins d’un peuple laissé tragiquement seul par la communauté internationale. Leïla n’aura manifestement pas supporté que la cause palestinienne, d’abord trahie par le pogrom perpétré par le Hamas, fût ensuite écrasée à Gaza sous les bombardements criminels de l’un des États les plus militarisés de la planète. Son soutien à la reconnaissance par la France de l’État de Palestine, l’été dernier, aura été sa dernière contribution militante à la justice universelle et au droit piétiné par les puissances qui transforment des zones entières du globe en fleuves de sang. Sa disparition évoque en moi les noms d’autres disparus, qui partagèrent les mêmes batailles et le même espoir : le grand Pierre Vidal-Naquet, l’historien aussi renommé que détracteur de toujours du négationnisme comme des oppressions coloniales, Bernard Ravenel, le président de la Plate-forme des ONG pour la Palestine, François Della Sudda et Michel Tubiana, de la Ligue des droits de l’Homme, Marcel-Francis Kahn, cet infatigable médecin internationaliste ayant fondé l’Association médicale franco-palestinienne, et tant d’autres avec lesquels se seront noués des liens d’amitié sincère… Je porterai maintenant avec émotion l’écharpe de cachemire rouge que Leïla m’avait offerte en quittant ses fonctions en France. Merci, Madame l’ambassadrice, merci très chère amie.































