Les alertes du premier tour des municipales
Ces élections municipales, dont le premier tour vient de se dérouler, eussent pu, et dû, représenter un moment essentiel de respiration démocratique pour notre pays. Les communes, coeur battant de la République depuis la Grande Révolution, sont en effet le premier des échelons où peuvent se déployer des politiques publiques protégeant les populations des ravages de l’austérité gouvernementale, initiant des projets de développement socialement juste et écologiquement soutenable, engageant une nouvelle industrialisation de nos territoires, renforçant des services publics au service de l’intérêt général et de l’égalité citoyenne, apaisant les tensions générées par les fragmentations de la société comme par la montée des violences qui s’y manifestent. Hélas, cet enjeu majeur se sera vu recouvrir par le déclenchement de la guerre impériale de l’administration Trump et de son allié d’extrême droite Netanyahou contre la dictature théocratique de Téhéran, par ses conséquences économiques et énergétiques désastreuses pour le monde, ou encore par le climat politique délétère dans lequel baigne la vie publique en cette fin du règne d’Emmanuel Macron.
Résultat, ce 15 mars aura été marqué par une abstention sans précédent depuis la Libération pour un scrutin de ce type (42,83% des inscrits), si l’on fait évidemment exception de la crise sanitaire de 2020. Ce n’est pas tant que nos concitoyens et concitoyennes se désintéresseraient de la vie de leurs municipalités. Mais, on le sait, ils s’interrogent depuis des années sur l’utilité de leurs votes dans un contexte international si lourd de dangers, sur leurs capacités à changer le cours des choses face à un capitalisme prédateur comme il ne l’aura jamais été dans son histoire, et plus généralement sur la politique qui n’aura cessé de leur délivrer le message qu’ils n’étaient ni entendus ni écoutés lorsque leurs suffrages contrevenaient à la volonté des Importants qui les dirigent comme aux puissants intérêts que ces derniers défendent avec servilité. Comment s’étonner de cette lassitude lorsque, pour ne prendre que cet exemple récent, devant la hausse des carburants provoquée par le conflit moyen-oriental, l’exécutif s’en tient à des mesures cosmétiques afin de ne surtout pas bloquer les prix, plus préoccupé qu’il se trouve par la préservation des profits de multinationales comme Total que par la dégradation du pouvoir d’achat des plus fragiles de nos compatriotes, celles et ceux qui ne vivent que de leur travail, de leurs exploitations agricoles, ou de leurs entreprises artisanales ?
Ce dimanche électoral sera venu confirmer que nous ne sommes pas simplement en présence de cette « fatigue démocratique » que dépeignent ad nauseam les commentateurs. Sur la toile de fond de fractures sociales et territoriales qui n’auront cessé de se creuser au fil du temps sous les coups de boutoir d’un néolibéralisme destructeur de vies et d’emplois, nous vivons une crise majeure de la démocratie. L’absentéisme électoral frappant les plus jeunes (58% des 18-24 ans ayant notamment déserté les isoloirs) et les catégories populaires en aura été la première expression, suivi d’un éclatement du paysage politique similaire à celui qui avait caractérisé les législatives anticipées de 2024, éclatement perceptible cette fois à travers le nombre élevé de triangulaires ou quadrangulaires en vue du second tour. Cette tendance lourde, relevée à l’issue de chaque consultation ces dernières années, mute dorénavant en une véritable désagrégation de la République, laquelle va maintenant jusqu’à déstabiliser l’échelon communal, celui qui assurait encore une certaine stabilité à la nation.
PAS DE VAGUE BRUNE, MAIS UN DANGER GRANDISSANT
Cette année, les « vagues » annoncées par certains ne se seront nullement formées. Car quelques conquêtes ou poussées électorales remarquables mais circonscrites ne suffisent pas à provoquer des phénomènes sismiques. En 1977, une vague de gauche avait emporté des dizaines de villes, jusqu’aux plus importantes, elle avait été suivie en 1983 d’une autre, inverse, emportant au bénéfice de la droite des dizaines de communes dirigées par les socialistes ou les communistes, parfois depuis des décennies. Rien de tel ne se sera produit en 2026.
Globalement, dans un équilibre des forces demeurant très largement favorable à la droite et à l’extrême droite — la gauche se heurtant toujours au même « plafond de verre », qui la maintient sous la barre d’un petit tiers de l’électorat —, le parti Les Républicains ou le Parti socialiste auront vu confirmer leur enracinement local. L’un, la principale formation conservatrice, peine néanmoins toujours à reconquérir les grandes agglomérations perdues par elle, tout en se maintenant à la tête de nombreuses villes moyennes. L’autre, la composante sociale-démocrate du camp progressiste, conserve son influence dans des communes plus importantes et les métropoles, mais elle ne parvient pas à endiguer l’effritement de son influence. Traduit d’une autre manière, les diatribes d’un Bruno Retailleau cherchant à concurrencer son aile extrême sur les thèmes de prédilection de cette dernière n’auront pas obtenu plus de résultat positif que les négociations conduites par les parlementaires socialistes à l’occasion du dernier débat budgétaire. C’est sans doute la résistance de ces deux familles politiques, sans nouvelles percées en leur faveur, qui explique que les points marqués, ici et là, par le Rassemblement national et La France insoumise, aient pu apparaître comme les événements de cet important rendez-vous électoral.
Incontestablement, le parti de Madame Le Pen et Monsieur Bardella aura réussi son pari. En parvenant à nationaliser l’enjeu du scrutin, il se sera un peu plus « notabilisé » et enraciné dans le tissu local français — jusqu’à engranger des élus dans nombre de territoires ruraux ou péri-urbains, où ils n’affichaient d’ailleurs pas nécessairement leur étiquette —, il aura conservé haut la main les cités emblématiques arrachées ces dernières années (telles Perpignan, Hénin-Beaumont, Hayange, Beaucaire ou Fréjus), et il pourrait ce 22 mars se prévaloir de la conquête de Toulon ou Nice.
La confirmation de cette place centrale sur l’échiquier hexagonal, si elle fait du national-lepénisme une force montante, ne se traduit cependant pas par des succès généralisés. S’il l’aura emporté dans 23 communes dès le premier tour, et s’il connaît des progrès spectaculaires dans les terres industrielles ou minières du Nord-Pas-de-Calais et de l’Est — + 45,9% à Bruay-la-Buissière, + 23,7% à Lens, + 14% à Forbach… —, ou encore dans le sud et sur le pourtour méditerranéen — + 62,5% à Marignane, + 27,5% à Toulon, + 26,7% à Nice, + 20,4% à Montauban… —, il n’aura pu dépasser les 40% que dans 69 villes où il présentait des candidatures. Ce qui est considérable, sans constituer un raz-de-marée…
Voilà qui atteste, s’il en était besoin, du danger que représente ce courant pour la République et pour la France, sans l’assurer pour autant que le chemin du pouvoir lui est automatiquement dégagé d’ici l’an prochain. Plus profondément, il ressort cependant de ces municipales que l’extrémisme droitier est aujourd’hui devenu la force idéologiquement dominante du bloc bourgeois. Sans doute existe-t-il toujours une droite républicaine, se voulant héritière du gaullisme ou du christianisme social, mais elle ne dispose jusqu’à présent d’aucune structuration politique et d’aucun émetteur propre à mener la bataille des idées. De sorte que la porosité des électorats et la similarité des discours ne cessent de s’aggraver.
LE POISON DE LA GAUCHE
Le phénomène qu’incarne La France insoumise est évidemment d’une autre nature, mais il se déploie en miroir de celui que représente le RN. Jean-Luc Mélenchon aura, pour ce qui le concerne, rempli son objectif, en présidentialisant à outrance cette consultation. Pas une grande région où il ne se soit rendu pour décliner son pré-programme de futur candidat à la magistrature suprême. Son objectif aura d’évidence consisté à consolider la base sociologique et électorale qu’il estime indispensable à sa prochaine campagne : une frange des habitants d’origine immigrée des quartiers populaires, et un secteur de la jeunesse ou de la population diplômées mais guettées par le déclassement dans un pays en crise profonde de perspectives. La présentation de nombreuses têtes de listes issues de la « diversité » aura servi de symbole à cette démarche, ce que l’on saluerait volontiers si cela n’avait servi à une essentialisation assez nauséabonde de cette partie de la nation française, aux antipodes des principes de notre République. La cohérence d’ensemble du projet aura été donnée par une rhétorique racialiste et identitariste, encourageant tous les replis communautaires et aux accents antisémites parfaitement assumés, la visée s’avérant l’opposition entre « deux France ».
Cette stratégie, s’étourdissant elle-même de sa radicalité proclamée comme de sa rupture revendiquée avec « le système », aura incontestablement assuré la visibilité des listes insoumises. Elle se sera conjuguée aux outrances d’un discours allant souvent jusqu’à l’insulte des adversaires — comme lorsque le héraut de LFI sera allé jusqu’à qualifier de « petit-bourgeois visqueux » le maire sortant (et battu) de Saint-Denis, procédé rappelant ceux de la presse des Ligues de l’Entre-Deux guerres contre les grandes figures intellectuelles ou politiques de l’époque. Partant d’une implantation locale inexistante, elle lui aura permis de réaliser quelques percées marquant un début d’ancrage local du « mouvement gazeux », et probablement de se placer en tête des listes de gauche à Toulouse ou Limoges, en profitant du recul de l’influence socialiste dans ces villes. Mais l’essentiel de ses gains se sera réalisé dans de très grandes villes voire dans les métropoles (ce qui lui aura permis de réaliser des fusions de listes avantageuses), ses scores tournant toutefois, le plus souvent, autour de 10% des suffrages exprimés, et parfois moins.
Au surplus, la posture adoptée ces derniers mois n’aura pu éviter une très forte déperdition de voix, si l’on compare les résultats de ce 15 mars à ceux de la présidentielle de 2022 et même des européennes de 2024 : de 24 points à Strasbourg, de 22 à Nantes, de 21 à Lyon, de 19 à Marseille, de 18 à Paris, de 16 à Lille, de 14 à Toulon, de 11 à Rennes… Sans parler des listes d’union conduites par des communistes, comme à Nîmes ou au Havre, face auxquelles les candidatures mélenchonistes auront été réduites à faire de la figuration groupusculaire.
Finalement, Mélenchon ne peut « s’enorgueillir » que d’un unique résultat : par son positionnement et son intention revendiquée d’affaiblir voire de faire battre un très grand nombre d’équipes municipales sortantes communistes, socialistes ou écologistes (comme à Paris, Marseille, Montpellier, dans l’agglomération lyonnaise, en Seine-Saint-Denis ou dans le Val-de-Marne), il aura un peu plus fracturé une gauche qui n’en avait pas vraiment besoin, il l’aura davantage coupée d’une large partie du peuple, et il aura de cette manière contribué à rendre singulièrement difficile un rassemblement majoritaire autour d’une perspective de progrès. Il escompte, du moins le dit-il — et peut-être le croit-il —, en ayant asséné de terribles coups à ses concurrents de gauche, se retrouver seul en situation d’affronter le Rassemblement national au second tour de la présidentielle à venir.
Sur la ligne qu’il développe, et qui en fait l’un des principaux pourvoyeurs de suffrages en faveur de l’extrême droite, cela s’achèverait cependant sur un terrible désastre, dont il faudrait bien du temps pour se remettre. De ce point de vue, les analystes qui affirment encore que LFI tente simplement d’occuper l’espace qui est traditionnellement celui des communistes, commettent un total contresens : là où le Parti communiste français veut réaliser l’union du peuple de France autour d’un projet de classe à même de réveiller l’espoir du changement social, l’insoumission le divise en ethnicisant son projet et en opposant les « bourgs » de vieille extraction prolétarienne aux « tours » plus fraîchement créolisées, au nom d’une « nouvelle France » dont elle s’estime la représentante. Ce sont là deux visions contraires de la gauche, de la République et de la nation.
RASSEMBLER L’ÉLECTORAT DE GAUCHE ET RÉPUBLICAIN
Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’une pareille ligne de conduite n’aura pu rendre qu’incroyablement confus les débats de l’entre-deux tours de ces municipales. Que des fusions aient pu se réaliser ou non — je n’entrerai pas ici dans la discussion de leur pertinence —, l’attitude d’une France insoumise affichant avec morgue sa volonté de domination de la gauche aura seule porté la responsabilité de l’atmosphère poisseuse, des tensions, des échanges aigres-doux, du malaise généralisé ou des claquements de portes ayant marqué les relations entre listes se réclamant de la gauche. Au prix, il faut le redouter en relevant que les droites n’auront pas elles-mêmes échappé aux polémiques glauques, d’une déconsidération accentuée des partis et d’une défiance accrue des citoyens envers l’action publique. Splendide résultat que d’avoir ainsi hypothéqué les dynamiques sans lesquelles les victoires deviennent plus ardues, à moins que LFI n’ait délibérément préparé le terrain à la reprise d’attaques cherchant à transformer notre camp en un champ de ruines.
Voilà pourquoi le sens des responsabilités doit à présent l’emporter. Tout doit être fait pour empêcher, ce 22 mars, une droite extrémisée et l’extrême droite de s’emparer de nouvelles villes. Au-delà des choix qui auront pu être faits par chaque équipe dans l’entre-deux tours, il est essentiel d’en appeler aux électeurs et électrices de gauche, à toutes celles et à tous ceux qui entendent rester fidèles aux principes républicains, afin qu’ils se mobilisent au service de la justice sociale, de la transition écologique, du vivre-ensemble dans l’égalité des droits pour toutes et tous quelles que fussent leurs origines et couleurs de peau, de la démocratie citoyenne, de dispositifs de coopérations internationales décentralisées oeuvrant à la paix entre les peuples. C’est des citoyens, et d’eux seuls, que tout dépend maintenant.
Le Parti communiste français, tout au long de cette campagne, se sera résolument refusé aux invectives, aux polémiques indignes, aux punchlines dégradantes. Il aura combattu l’idée pernicieuse selon laquelle ces municipales seraient un galop d’essai pour la présidentielle de 2027. Il aura au contraire porté des programmes destinés à convaincre largement qu’il est possible d’améliorer la vie quotidienne de nos compatriotes, de protéger les plus fragiles, de faire des municipalités et des intercommunalités autant de boucliers sociaux et écologiques ouvrant la voie à d’autres conquêtes à tous les échelons du pays. Pour ce 15 mars, il aura participé à d’innombrables listes d’union, en aura aussi conduit de nombreuses. Celles-ci l’auront emporté, déjà, dans des centaines de communes dès le premier tour, à moins qu’elles se trouvent en condition de gagner dimanche prochain. C’est à l’amplification de ces rassemblements qu’il importe maintenant de se consacrer. Pour renvoyer à leurs tanières les forces de l’obscurité, de la régression et de la violence inégalitaire…
J’en termine sur ces mots. Ce nouveau rendez-vous des urnes n’aura pas bouleversé le paysage hexagonal. S’il aura contribué à clarifier bien des discussions et à éclairer les enjeux d’un moment qui amène la France aux échéances de 2027, il aura également démontré que rien n’est définitivement figé. Il va donc s’agir de surmonter des obstacles que ces municipales auront plutôt contribué à multiplier. Comme le disait Jean Jaurès, « le courage c’est de chercher la vérité et de la dire ». Ce sera, naturellement, plus facile si ce 22 mars voit droite et extrême droite mordre la poussière dans le plus grand nombre possible de communes. À chacune et chacun de choisir le bulletin efficace pour y parvenir…































