“Année utile”…
À quoi servent encore les voeux présidentiels du 31 décembre ? Les commentateurs auront généralement conclu au caractère crépusculaire de ceux d’Emmanuel Macron aux dernières heures de 2025. Comment ne l’eussent-ils pas fait, tant le propos délivré aux Françaises et aux Français affichait un vide sidéral ? D’un certain point de vue, le décalage entre la posture du chef de l’État et la réalité d’un ordre mondial en plein bouleversement aura été mis en lumière, le 3 janvier, avec l’opération guerrière autant qu’impériale perpétrée par les États-Unis au Venezuela. Une telle violation de la souveraineté d’un État indépendant, de la part d’une administration ayant décidé de renouer avec la fameuse « doctrine Monroe », et même d’en étendre le champ d’application, afin d’affirmer sa prééminence sur les zones de la planète qu’elle considère relever de ses intérêts vitaux — à commencer, bien sûr, par l’Amérique latine —, eût nécessité une condamnation sans réserves d’une France entendant rester fidèles à ses principes. Il n’en aura rien été. Après s’être longtemps réfugié dans le mutisme le plus complet, le Château aura fait savoir, sans prendre la moindre distance, qu’il approuvait l’enlèvement du président Maduro, estimant que le peuple vénézuélien avait toute raison de s’en féliciter. Quoi que l’on puisse penser de l’évolution du régime de Caracas, cette servilité envers l’impérialisme dominant, dans laquelle ne seront pas tombés de grands alliés traditionnels de Washington, tel le Royaume-Uni, aura un peu plus dégradé l’image de la France sur le théâtre international. Je reviendrai, dans mon prochain post, sur le basculement de l’ordre international que vient d’enregistrer cet épisode.
Revenons-en, pour cette première note de l’An neuf, à la tradition quelque peu éculée de l’adresse solennelle du chef de l’État au pays. Sous Charles de Gaulle, après son retour aux affaires de 1958, ils procédaient directement de la sacralisation du premier personnage de l’État devenu le monarque élu autour duquel était censé s’ordonner le fonctionnement des institutions. Le cérémonial du dernier jour de l’année permettait alors au Bonaparte en place de se relégitimer régulièrement, de passer par pertes et profits ses déconvenues aussi graves eussent-elles été, et de renvoyer à son auditoire l’image d’un chef suprême possédant en toute circonstance une claire vision du chemin où il voulait entraîner la France. La crédibilité de l’exercice n’aura par la suite cessé de diminuer, à mesure que l’autorité du résident élyséen s’amenuisait.
Si les successeurs du Général auront encore, jusqu’à François Mitterrand, pu entretenir l’illusion et réunir, lors de chaque Saint-Sylvestre, une majorité de Français devant leurs postes de télévision, le désintérêt populaire se sera progressivement installé à leur suite. Pour atteindre son apogée avec Emmanuel Macron, ayant initialement revendiqué sa volonté de renouer avec le mythe jupitérien du Prince à l’autorité suffisante pour s’imposer à de supposés « Gaulois réfractaires », avant de connaître une véritable descente aux enfers lorsque sa politique de « l’offre » se sera révélée un échec cinglant. Ce qui aura provoqué, dès le mouvement des « Gilets jaunes », une rupture irréversible avec un peuple lui vouant désormais une détestation comme n’en avait connue aucun de ses prédécesseurs. Au fond, la crise de régime, débouchant à présent sur la déstabilisation de la V° République elle-même, se mesure au nombre sans cesse plus restreint de fidèles de cette grand-messe cathodique : 8,9 millions cette année, du jamais vu en soixante-six ans…
C’est toutefois moins le bilan de l’année écoulée, marqué par la crise politique paroxystique engendrée par la dissolution ratée de l’été 2024, que celui du quinquennat tout entier qui aura affecté la prestation de l’occupant du Trône. En souhaitant une « année utile » à des compatriotes manifestant leur dédain abyssal pour cette promesse vide de sens, il aura clairement manifesté que les mots ne suffisent dorénavant plus pour masquer l’effondrement du projet porté, en 2017, par celui qui venait spectaculairement de profiter des catastrophiques années Hollande, auxquelles il avait pourtant personnellement contribué.
UN NAUFRAGE GÉNÉRALISÉ
Le naufrage aura d’abord été économique et social, avec cette « maladie de langueur » diagnostiquée par le très libéral économiste Nicolas Baverez (in Sursaut, Éditions de l’Observatoire 2025). Un mal qu’auront marqué une croissance réduite à moins de 1% depuis 2019, un effondrement de la production, de l’investissement et des exportations, une industrie ne représentant plus que 9% du produit intérieur brut (alors qu’elle en englobe encore 15% pour l’Italie et 23% pour l’Allemagne), un chômage de masse persistant (en dépit des satisfécits que se délivre régulièrement le « bloc central »), un déficit commercial atteignant autour de 100 milliards d’euros (soit 3,8% du PIB), une dette et un déficit publics régulièrement creusés par une politique encourageant la financiarisation de l’économie et la rémunération en augmentation constante des actionnaires des grands groupes (comme l’aura parfaitement démontré le récent rapport sénatorial consacré aux aides de l’État aux entreprises). Ce à quoi auront fait écho, outre la paupérisation alarmante d’une part croissante de la population, le déclassement de notre Hexagone en matière de recherche et d’innovation (2,2% du PIB), ainsi que le démantèlement systématisé des services publics de l’éducation, de la santé, des transports, et même de ceux relevant des attributs régaliens de la puissance publique. Voilà l’effarant résultat de la fameuse théorie du « ruissellement » que devait provoquer, au bénéfice de toute la société, l’action pro-business de l’exécutif. Ce dernier n’en aura pas moins, jusqu’à maintenant, refusé d’y déroger. Au changement de cap qu’eût logiquement appelé un semblable désastre, il aura préféré l’approfondissement d’une austérité freinant la création de richesses, étranglant les investissements productifs et entretenant de ce fait cet endettement public et privé qu’il se targue à présent de vouloir juguler.
Par là-même, le naufrage aura affecté la souveraineté de la nation et de notre peuple. Pour entretenir la croyance en une Union européenne qui serait devenue l’avenir de la France, alors qu’elle se sera toujours placée au service des marchés financiers et d’une logique de compétition à outrance entre grandes puissances, États et multinationales — tout en consacrant sa vassalisation par l’Empire nord-américain —, la Macronie aura consenti à tous les renoncements. Devant, d’abord, des politiques de déréglementation interdisant à l’action publique des différents pays de se déployer en faveur des besoins fondamentaux des populations, puisque reposant fondamentalement sur le démantèlement des grandes conquêtes populaires, des systèmes de protection sociale et des services publics. Devant, encore, les règles décrétées intangibles d’une libre-concurrence et d’un libre-échangisme débridés, qui auront conduit à l’effondrement de notre industrie et de notre agriculture, cette dernière ayant au surplus pâti d’une « politique agricole commune » ruineuse pour les productions européennes autant que françaises, ce que les mouvements en cours d’agriculteurs mettent une nouvelle fois en accusation. Devant, également, les règles édictées par une Banque centrale européenne qui, imposant à chaque pays membre de la zone euro un ordolibéralisme austéritaire inspiré des orientations mises en oeuvre outre-Rhin, et conduisant des stratégies monétaires interdisant au Vieux Continent de faire face efficacement à la guerre économique comme commerciale engagée par la Maison Blanche dès avant le retour de Donald Trump, auront contribué à saper les capacités de résistance de nos entreprises et à détruire, là encore, notre tissu industriel. Devant, enfin, des choix de politique étrangère et de défense qui, après avoir consacré la domination du Vieux Continent par la puissance allemande, auront soumis l’UE aux choix stratégiques d’un impérialisme américain engagé dans une âpre bataille de leadership avec ses rivaux chinois ou « émergents ». La passivité, l’été dernier, du chef de l’État et de son gouvernement devant l’accord honteux conclu entre Donald Trump et Ursula von der Leyen, aura parfaitement illustré cette acceptation du recul de l’indépendance de la France au sein d’une construction communautaire elle-même totalement vassalisée. Quant au discours guerrier aujourd’hui récurrent dans la bouche du Prince de l’Élysée, pratiquement conjugué à une augmentation des crédits militaires contrastant furieusement avec l’ampleur des amputations budgétaires dans les autres domaines, loin de conforter la capacité du pays à faire entendre une voix originale dans le concert des nations, il aura parachevé l’alignement sur les désidératas de Washington. Il aura, ce faisant, subordonné un peu plus notre défense à la stratégie décidée par les sommets de l’Otan. Par cette attitude, nos gouvernants auront doublé l’affaissement de notre économie et une régression sociale tous azimuts, d’une crise d’identité mettant en question la place internationale de la France autant que le sens de sa diplomatie. Une crise que l’effondrement de la démographie française avait d’ailleurs, pour partie, anticipée depuis plusieurs années…
Le naufrage aura, enfin, profondément atrophié la démocratie française. Car l’impasse politique que connaît le pays, générant des phénomènes de désappointement et de découragement chez nos concitoyennes et concitoyens, n’aura pas simplement été le produit de la désintégration de la Macronie et de la droite traditionnelle, de l’absence de majorité qui en aura été la conséquence à l’Assemblée, et de l’usure accélérée de l’exécutif. Elle aura fondamentalement traduit la rupture d’un large pan de la nation avec la politique, le sentiment d’impuissance qui s’en sera suivi chez nombre d’hommes et de femmes, le doute devenu phénoménal envers les principes d’égalité et de fraternité fondant notre existence collective dès lors qu’injustices et inégalités s’amplifiaient démentiellement. Aussi est-ce la République elle-même qui sera ressortie lourdement affaiblie des deux mandats macroniens. Au fil de ces derniers, le peuple se sera senti ignoré et méprisé d’une classe dirigeante aussi indifférente à ses aspirations qu’à l’intérêt national. Son exaspération sera allée croissante envers un président et son clan usant de tous les leviers institutionnels à leur disposition pour demeurer en place, bien qu’ils eussent été désavoués par tous les scrutins, on l’aura encore vu à l’issue du second tour des législatives anticipées de juillet 2024 comme à l’occasion de la nomination des trois derniers gouvernements. Son pessimisme, le distinguant de tous ses voisins européens, n’aura cessé de progresser lorsque tout ce qui faisait la cohésion du pays et constituait ses atouts essentiels aura été sacrifié sur l’autel du néolibéralisme globalisé : un État s’affaiblissant dans le même temps qu’il se sera détourné de la recherche de l’intérêt général ; des collectivités territoriales, au rôle essentiel pour permettre à la démocratie de s’enraciner dans la proximité, sombrant dans l’asphyxie, impuissantes à assurer leurs compétences élargies du fait de moyens rognés par l’austérité budgétaire ; des talents remarquables, des universités et une recherche de rang mondial ; une industrie ayant longtemps assuré le rayonnement de la France ; une énergie décarbonée grâce au nucléaire ; un patrimoine n’ayant que peu d’équivalents et une culture riche de ses centaines de milliers de professionnels et d’acteurs associatifs…
DESSINER UN PROJET D’AVENIR POUR LA FRANCE
Relever les défis d’une pareille déréliction, d’une semblable crise existentielle de la France, ne saurait se résumer à la préparation de la prochaine présidentielle, aussi proche fût-elle désormais. À gauche, certains le pensent visiblement, soit qu’ils habillent leur prétention à l’hégémonie en se présentent comme les seuls à même d’accéder à un second tour, soit qu’ils feignent de croire qu’une « primaire » suffirait demain à régler des débats en suspens depuis des années. Parlons sans détours : l’urgence pour notre camp politique et social n’est pas d’adouber un champion autoproclamé, ni de relativiser les questions de fond au moyen d’une mise en compétition de quelques figures se croyant en mesure d’accéder à la magistrature suprême. Notre problème réside avant tout dans l’inexistence, à ce stade, d’un projet apte à rassembler les forces vives — travailleuses — de la nation, car traitant de son avenir à partir de la défense d’une politique de classe cohérente. Ce qui explique, hélas, la place conquise par l’extrême droite et son aptitude à polariser une très large partie des catégories populaires, alors que son programme s’attaque en réalité à leurs intérêts les plus vitaux. Décidément, la montée en puissance des pires ennemis du monde du travail apparaît d’autant moins résistible que nous étalons nos incuries…
L’épisode de la discussion parlementaire des budgets de 2026, cet automne, est à cet égard éclairant. Sans doute, la tactique choisie par le Parti socialiste aura-t-elle permis d’arracher quelques reculs, dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale, à un gouvernement illégitime puisque ne correspondant nullement au verdict des urnes. On ne peut que s’en féliciter, en relevant au passage que rien n’eût été possible sans les mobilisations syndicales de septembre dernier, mais en constatant simultanément que l’architecture austéritaire conçue par l’équipe Bayrou — et lourdement aggravée par la majorité de droite du Sénat — se sera maintenue. À preuve, l’ensemble des composantes de la gauche se sera retrouvé, à la fin du mois de décembre, sur le refus de la loi de finances de Sébastien Lecornu, tant celle-ci persistait dans une approche régressive, aux antipodes des attentes populaires. Il aura donc fallu en passer, pour la deuxième année consécutive, par une « loi spéciale » afin d’assurer la continuité du fonctionnement de l’État.
Dans les deux copies gouvernementales, aucune des exigences portées par les manifestations et les grèves de la rentrée n’aura été prise en compte : ni l’abrogation de la réforme ayant fait passer à 64 ans l’âge du départ à la retraite (et non le simple décalage dans le temps de sa mise en application), ni l’augmentation du pouvoir d’achat par la baisse par exemple de la TVA sur les produits de première nécessité ou sur l’énergie, ni l’augmentation du point d’indice pour les fonctionnaires, ni la remise à plat des 211 milliards d’aides publiques aux grandes entreprises dans le but de les conditionner à des critères sociaux et écologiques stricts, ni les investissements massifs indispensables à la réindustrialisation de nos territoires et à la reconstruction de nos services publics, ni le renoncement à l’accroissement faramineux des crédits destinés à l’armement pour mieux obéir aux injonctions de l’Oncle Sam… Les surenchères de La France insoumise, dont l’objectif tout au long de cette séquence parlementaire sera exclusivement resté l’accélération du calendrier de la présidentielle, autant que la démarche des socialistes apparue surtout comme une tentative un peu frénétique de récupérer une fraction de l’électorat macroniste en déshérence, n’auront nullement dessiné le chemin d’une alternative en mesure de susciter l’adhésion majoritaire de nos compatriotes. C’est cependant des besoins insatisfaits de notre peuple qu’il faut partir pour que la politique lui apparaisse de nouveau utile.
SI ON DOIT PARLER « D’UTILITÉ »…
Puisque Monsieur Macron nous y incite, parlons donc de « l’utilité » de notre action en cette année 2026. Cette dernière sera d’abord utile si nous parvenons à reconstruire un rapport de force social et politique suffisant pour arracher des victoires et réveiller la confiance du grand nombre en ses capacités d’influer sur le cours des événements. Cela doit se concrétiser aussi bien dans la discussion budgétaire qui va se rouvrir au Parlement, qu’à travers les luttes et la bataille d’idées où il s’agira de défendre l’emploi et le pouvoir d’achat, d’agir pour une nouvelle industrialisation en mettant un terme aux fermetures d’entreprises qui se multiplient, d’empêcher que se poursuive le saccage de nos services publics, de faire dérailler le train de l’austérité afin de favoriser la création de richesses, d’imposer dans ce cadre que des moyens substantiels soient dégagés pour l’investissement productif et la transition écologique.
L’année sera utile si nous savons encore, à l’occasion de la préparation des élections municipales de mars, ériger les plus larges rassemblements progressistes, l’objectif étant de défaire une droite extrémisée et une extrême droite qui rêvent de faire de cette échéance un test politique majeur avant la présidentielle de l’année suivante. Il importe, pour cette raison, de défendre contre toutes les opérations scélérates de division les municipalités de gauche sortantes et d’élaborer, au plus près des citoyens et des citoyennes, des propositions de nature à aider aux résistances quotidiennes et à améliorer les conditions de vie de populations confrontées à des difficultés grandissantes.
L’année sera utile si nous nous attelons à conjuguer en permanence, dans un contexte national et international porteur de bouleversements considérables, l’urgence sociale avec la défense de perspectives de paix et de démocratie face à un capital toujours plus prédateur. Ce que vit actuellement le peuple du Venezuela, l’horreur que subit jour après jour le peuple palestinien, mais aussi les tragédies en cours au Yémen, en Syrie ou au Soudan, sans parler du bain de sang résultant de la guerre en Ukraine — pour ne parler que de ces situations — attestent que l’action pour la protection du droit international et de la souveraineté des peuples est le plus grand des combats. Et qu’il doit se traduire en un engagement de chaque instant pour l’indépendance de la France, afin qu’elle puisse faire entendre avec force la voix de la coopération et de la solidarité entre les peuples. Ainsi que le suggérait déjà le grand Jaurès…
L’année, enfin, sera utile si nous sommes nombreux et nombreuses à emprunter le chemin de la réhabilitation de la politique, en osant proposer au peuple de France un contrat en faveur d’un avenir de justice, de liberté et de progrès. Un avenir qui voit le travail devenir pleinement émancipateur, un nouveau mode de développement prendre la place d’une course aux profits ravageuse, la République se refonder dans la conquête de droits nouveaux pour les citoyens et les travailleurs, la France retrouver sa pleine souveraineté face aux visées impériales menaçant la planète d’un chaos sanglant. C’est ce à quoi entend travailler le Parti communiste français, avec les dix objectifs qu’il aura mis dans le débat public l’an passé. La reconstruction de la confiance entre la gauche et le monde du travail, les milieux populaires, la jeunesse, suppose que l’on s’extirpe enfin des impasses mortifères que sont, tout à la fois, un « populisme de gauche » qui minorise notre camp en même temps qu’il divise le peuple, et des tentations d’accommodement avec les logiques capitalistes, lesquelles n’amèneraient que de nouvelles défaites au moment où celles-ci se durcissent terriblement.
C’est autour de cette quadruple « utilité » que je vous adresse mes meilleurs voeux pour 2026. Que cette année apporte à chacune et chacun le bonheur et la santé, qu’elle voit également la réussite de nos combats pour que l’espoir retrouvé triomphe d’une barbarie obscurcissant notre horizon.































