Ce poison identitaire qui désagrège la gauche
Voilà comment on transforme le verdict des urnes en scénario-catastrophe… Les élections municipales de ce mois de mars avaient pourtant été riches d’enseignements sur l’état de la France et du paysage politique. Mais certaines des forces auxquelles elles n’auront pas apporté la satisfaction attendue, comme pour ne pas répondre aux messages réellement délivrés par les Françaises et les Français, se seront immédiatement employées à faire dériver le débat public vers ce qu’il peut exister de pire pour la cohésion nationale : la confrontation identitaire. De sorte que, depuis maintenant trois semaines, le racisme le plus nauséabond et des logiques essentialistes se voulant progressistes se seront mutuellement alimentées, creusant davantage les fractures remises en pleine lumière par les résultats des 15 et 22 mars. C’est à ces fractures, question déterminante s’il en est pour le futur, que j’avais prévu de consacrer cette nouvelle note, avant de voir une notable partie des tenants de la parole politique enjamber cyniquement les attentes de l’électorat afin de dresser au plus vite, en vue de l’échéance de 2027, le théâtre d’un face-à-face mortifère qui peut nous amener au paroxysme de la crise de la République ouverte sur fond d’agonie du macronisme.
Dans la mesure où l’on ne saurait se résoudre à voir la politique ne plus trouver le moindre sens aux yeux du plus grand nombre de nos compatriotes, lorsqu’elle ne leur parle plus de ce qui les préoccupe avant tout — le pouvoir d’achat, l’emploi, le déclin industriel du pays, la préservation de ces biens communs que sont les services publics, la sécurité, ou encore le rôle de la France dans un monde que les tentations impériales entraînent vers une guerre généralisée —, il importe de revenir sur les grandes leçons des dernières municipales. Et la première d’entre elles s’avère bel et bien que notre société se trouve fracturée comme elle ne l’a jamais été depuis des décennies.
D’ABORD, MESURER L’ÉTAT DU PAYS
À l’abstentionnisme sans précédent pour une consultation de ce type — seul un tiers du corps électoral aura consenti à se déplacer dans les 1500 communes où se déroulait un second tour —, expression d’un sourd mécontentement envers la politique autant que du sentiment que le vote ne servirait plus à rien, s’est en effet ajoutée la fragmentation exacerbée de notre Hexagone. Fragmentation sociale tout d’abord, que traduisent les oppositions entre les métropoles et les territoires péri-urbains ou ruraux, les populations des centres-villes et celles s’estimant oubliées de l’action publique, les ouvriers ou les employés et les catégories supérieures, les citoyens subissant au quotidien la souffrance de leur déclassement social et ceux issus de l’immigration post-coloniale en proie à l’exclusion comme à des discriminations devenues insupportables, les petits agriculteurs ou les petits entrepreneurs précarisés et une bourgeoisie gavée de dividendes sur des marchés mondialisés. Mais aussi fragmentation politique, nombre des seconds tours s’étant, en ce mois de mars, joués dans des triangulaires, quadrangulaires voire quinquangulaires, lesquelles ont témoigné de la persistance de l’éclatement dont les législatives de 2024 avaient été le théâtre.
De ce point de vue, il importe de relever l’une des nouveautés de l’actuelle crise française : s’inscrivant toujours dans le clivage droite-gauche mais reflétant dramatiquement le brouillage des repères de classe du passé, les grandes tendances politiques en présence tendent à épouser les lignes de failles sociologiques ou culturelles traversant la France. Paru avant ces municipales, le dernier ouvrage du politologue Benjamin Morel analysait le phénomène en discernant « trois France » : « Un bloc central surreprésente les diplômés du supérieur, les jeunes insérés, les habitants des grandes villes et des foyers de cadres. Un bloc de gauche agrège les jeunes précaires, les minorités, les urbains des banlieues, mais aussi une partie des classes moyennes supérieures sensibles aux enjeux écologiques. Les ‘’Insoumis’’ sont jeunes, très éduqués, très urbains, mais avec une précarité élevée. Les autres familles de gauche sont plus poreuses avec le centre, ou se réfugient dans le vote blanc et l’abstention. Le bloc RN, lui, s’enracine dans les petites villes, les périphéries, les foyers ouvriers ou employés » (in Crise politique, crise de régime, Odile Jacob 2026). Parlons sans détour : ces grandes coordonnées confirment notre difficulté grandissante à faire nation.
Au regard de cette réalité convulsive d’un pays doutant de son futur et pouvant de ce fait s’abandonner aux peurs et aux rétractions, chacun devrait convenir du décalage révélé par les offres politiques en compétition dans nos communes. Si mon parti, le Parti communiste français, se sera plutôt bien sorti de l’épreuve en contribuant à la formation de listes de large rassemblement (le plus souvent avec le Parti socialiste et Les Écologistes), et en remportant plusieurs centaines de villes — ce qui en fait la troisième force nationale en nombre d’élus mais ne saurait, évidemment, effacer des échecs essuyés dans un contexte globalement défavorable aux forces progressistes —, la gauche aura, une fois encore, échoué à faire exploser le plafond de verre qui la confine sous le tiers des intentions de vote.
Tout en maintenant ses positions dans les grandes agglomérations, le PS n’en a pas moins enregistré un certain effritement de son influence (avec des défaites dans des villes qu’il dirigeait depuis longtemps, comme Clermont-Ferrand), tandis que le parti écologiste perdait l’essentiel de ses conquêtes emblématiques de 2020 (à l’exception de Lyon). Quant à La France insoumise, si elle l’a emporté dans sept municipalités importantes grâce à sa capacité de capter le désir de radicalité d’une fraction de la jeunesse et des quartiers populaires, et si elle a dans la foulée commencé à s’implanter à l’échelon local, sa politique et ses pratiques ont clairement hypothéqué le rassemblement de majorités populaires. Les fusions de l’entre-deux tours, qu’elles se soient réalisées ou non derrière ses têtes de liste, n’ont généralement pas entraîné des dynamiques de victoire, l’étiquette insoumise agissant désormais comme un véritable repoussoir pour une large partie de l’électorat, y compris à gauche. Pire, hormis à Roubaix, les listes insoumises sont allées rechercher leurs succès, non en affrontant la droite et l’extrême droite, mais en faisant chuter des municipalités socialistes ou communistes sortantes, à l’exemple de La Courneuve ou Vénissieux. LFI s’est, par conséquent, révélée un véritable obstacle à un combat victorieux contre la réaction.
À l’autre bout de l’échiquier partisan, la droite traditionnelle a échoué à se réimplanter à la tête des métropoles (le cas de Bordeaux ne pouvant occulter ses défaites de Paris, Lyon, Marseille ou Lille), quoique son ancrage soit resté fort dans les villes moyennes. Et si le Rassemblement national s’est affirmé comme le premier bénéficiaire de ce scrutin, ses percées sont demeurées circonscrites à ses zones de force du Pas-de-Calais, du sud ou du centre, et il a dû s’incliner dans 42 villes de plus de 100 000 habitants, se heurtant même parfois à des sursauts républicains, à l’image de Toulon. Ses succès en nombre de villes conquises (74) et d’élus (plus de 3000 recensés dans 84 départements), comme l’influence grandissante qu’il exerce auprès de très larges secteurs de la droite, n’en font pas moins une lourde menace pour notre République.
Faut-il donc discerner, à travers ce tableau pour le moins contrasté, et devant l’inexistence des « vagues » électorales submersives que l’on nous avait tant annoncées du côté de la droite ou de l’extrême droite, la menace évoquée par le géographe Christophe Guilluy, d’une « révolte souterraine, sans représentation culturelle et sans véritable représentation politique (…) prête à crever la surface » (Le Figaro-Magazine, 27 mars 2026) ? Peut-être. À ceci près que, d’un chaos dépourvu de perspective d’espoir, ne sortiraient probablement que des régressions aggravées et un risque de basculement autoritaire anéantissant l’État de droit.
Devant un tel défi, la gauche ne saurait ni s’enfermer dans d’étroits calculs tacticiens, ni persister à ne parler que d’elle-même. Il lui incombe de retrouver le chemin des millions d’hommes ou de femmes que désespère leur situation autant que celle du pays. De savoir de nouveau, comme elle le fit en d’autres circonstances difficiles, incarner la volonté d’unir le peuple de France, autour d’une politique de classe apte à faire converger les attentes de celles et ceux qui ont un intérêt vital à la remise en cause de la domination du capital, laquelle prive au demeurant la nation de tout horizon positif. De porter avec audace un pacte de redressement social, écologique et démocratique de la France. Un pacte à même de réunir les hommes et les femmes qui ne disposent que de leur force de travail pour vivre, qui sont la majorité sociale d’un pays comme le nôtre, qui en sont venus à douter de la possibilité de changer la vie par l’action collective, et que rien ne doit venir diviser, surtout pas leurs origines, leurs couleurs de peau ou leurs religions.
MALAISE DANS LA RÉPUBLIQUE
Cela m’amène naturellement aux lendemains du second tour de ces municipales. La victoire de plusieurs maires issus de la « diversité » a vu se déchaîner les philippiques xénophobes. À l’encontre du nouvel édile de Saint-Denis, l’insoumis Bally Bagayoko, ont par exemple été utilisés des mots ignominieux, sortis tout droit des pires moments du passé colonial de la France. Depuis des décennies, on n’avait plus osé tribaliser des événements politiques et utiliser, à l’encontre d’un citoyen noir, des mots aussi stigmatisants que « grand singe », « mâle dominant », « Homo sapiens » ou « chef de tribu »… Peu importe que, redoutant certainement de devoir rendre des comptes à la justice, les auteurs de ces propos aient ensuite protesté de leur attachement aux valeurs républicaines, personne ne peut douter qu’ils avaient pour unique dessein de reconfigurer le débat public et de permettre à des concepts d’un autre âge de retrouver droit de citer. La caisse de résonance dont ils ont bénéficié, de la part d’un puissant groupe audiovisuel lié à l’extrême droite, souligne l’enjeu que constitue maintenant, pour le pluralisme et la démocratie, l’hyper-concentration en cours des médias. Plus généralement, ces dernières semaines poisseuses interpellent notre camp social et politique d’un double point de vue.
Nous nous voyons, en premier lieu, confrontés à l’échec de la bataille de l’intégration républicaine. Longtemps, le mouvement ouvrier se sera battu afin que la conception si singulière de la nation française, qui se définit comme communauté politique de citoyens égaux en droits, fût le creuset d’un brassage réel d’hommes et de femmes de toutes ascendances, et qu’elle permît à de nouvelles générations, à l’image du pays, d’accéder aux responsabilités dans tous les domaines. Force est de constater que notre détermination en la matière a été prise en défaut. De ce fait, la distorsion entre une nation revendiquant fièrement un droit du sol inclusif, la réalité vécue par plusieurs millions d’hommes et de femmes en butte à l’exclusion comme à la ghettoïsation dans des territoires discriminés, et la représentation institutionnelle, s’est pérennisée au fil du temps. Le poids maintenu de l’héritage colonial et la défaite des grandes batailles d’hier pour l’égalité des droits l’expliquent pour partie. Tout comme le recul, sur une ou deux décennies, du combat pour la République laïque et universaliste, abandonné par tout un pan de la gauche au profit des conceptions différentialistes portées par des courants prônant la rupture avec les Lumières, celles-ci se voyant vertement dénoncées comme l’alibi idéologique des comportements impérialistes et prédateurs de « l’Occident ».
De quoi entretenir, et rendre explosif, ce véritable malaise dans la République qui voit un large segment de la nation s’estimer toujours enfermé dans un statut d’étranger bien qu’il disposât de la nationalité française. Une frustration et une révolte d’autant plus vives qu’elles se mêlent à la mémoire (souvent reconstruite au gré du temps et des affrontements politiques ayant déchiré les générations précédentes) des batailles perdues contre le racisme et les survivances du colonialisme, ou encore des instrumentalisations politiques auxquelles ces dernières purent donner lieu.
Reconnaissons à La France insoumise qu’elle aura offert une réponse à cette fracture française, à travers la promotion de figures issues de la « diversité ». Mais cela aura immédiatement été gâché lorsqu’elle se sera à son tour livrée, sans vergogne, au dévoiement de l’aspiration à la dignité et à la justice s’exprimant avec tant de force dans les quartiers populaires et dans la jeunesse. Son principal objectif aura été de retourner ce potentiel militant, tout à la fois, contre les plus belles conquêtes de la tradition républicaine et contre les autres composantes de la gauche.
À cet égard, l’état-major insoumis n’a reculé devant aucune manipulation de l’histoire. Ceux de ses membres ayant débuté leur parcours sous la bannière socialiste, tel Mélenchon, se sont bien gardés, par exemple, de revenir sur leurs propres responsabilités dans les impasses où s’embourbèrent les grands mouvements des années 1970 — avec la visibilité qu’offraient, à cette époque, les luttes de travailleurs immigrés à la question de l’égalité — et ceux des années 1980 dressés contre la montée en puissance du Front national : ne serait-il pas aussi honnête qu’indispensable d’effectuer à présent le bilan critique du détournement des revendications antiracistes, au bénéfice de la stratégie mise en oeuvre au service de François Mitterrand pour conquérir puis gérer le pouvoir ?
De leur côté, les personnalités présentement à la tête de municipalités populaires de banlieues n’ont pas hésité à travestir les motifs de leur ralliement au mélenchonisme. À l’instar de Monsieur Bagayoko qui, tout au long de sa campagne, a instruit le procès de l’ancienne mairie communiste de Saint-Denis, accusant celle-ci de l’avoir tenu en marge de sa gestion, alors qu’il avait longtemps occupé le poste éminent d’adjoint. La vérité est que sa rupture avec le PCF est intervenue, en 2020, à la suite de son soutien indéfectible à un activiste islamiste en pleine dérive communautariste. Même si le mensonge signe toujours la vérité d’un comportement politique, là n’est cependant pas encore le plus important.
D’ UNE ÉGRATIGNURE AU DANGER DE GANGRÈNE…
Car La France insoumise s’est servie du scrutin municipal comme d’un tremplin pour la prochaine campagne présidentielle. Elle a, plus précisément, tracé les contours de la démarche identitaire censée doter Jean-Luc Mélenchon d’un noyau dur lui permettant de prendre la tête de la gauche et, du moins paraît-il l’espérer, de disputer le second tour face à Madame Le Pen ou à Monsieur Bardella. De ce point de vue, la promotion de figures issues de la « diversité » n’a nullement cherché à redonner une dynamique propulsive à la République, mais plutôt à creuser davantage l’antagonisme entre les citoyens, en fonction de leurs racines pour ne pas dire de leurs religions supposées.
Ainsi, la désignation répétée des populations originaires d’une proche ou plus lointaine immigration comme « racisées » est-elle venue introduire dans les esprits le poison de la séparation. Loin de promouvoir l’exigence d’égalité contre les fractures ethniques et les discriminations sociales ou culturelles qu’entretient l’empreinte coloniale sur notre histoire collective — et qu’exploitent avec ardeur une extrême droite flanquée d’une droite de plus en plus contaminée par ses thèses —, elle racialise les relations entre individus et enferme une large partie de nos compatriotes dans une définition de « post-coloniaux ». Autrement dit, elle les essentialise en effaçant purement et simplement la pluralité des identités caractérisant chaque être humain. Le sociologue Stéphane Beaud et l’historien Gérard Noiriel résument parfaitement un choix catastrophique délibérément assumé : « Le mot ‘’racisé’’ est rejeté parce qu’il contribue à l’essentialisation des identités des individus à partir de leurs seuls attributs physiques apparents, ce qui aboutit à l’écrasement des autres éléments structurant leur personnalité. Celles et ceux qui refusent cette étiquette ne veulent pas être enfermés dans les catégories que fabriquent les professionnels de la parole publique pour alimenter les polémiques qui les opposent. Contrairement à ce qu’affirment les adeptes du langage racial, refuser de diviser le peuple français en deux catégories : les racisés et les non-racisés, ce n’est pas nier l’existence du racisme » (Le Monde, 3 avril 2026).
À rebours des principes sur lesquels s’est fondé le mouvement ouvrier, et de tant de luttes menées pour l’émancipation politique et sociale, on entend donc, depuis des mois, les porte-parole médiatisés de LFI reprendre une rhétorique qui, au nom de la revanche des « racisés », en vient à dénoncer, explicitement ou implicitement, le pouvoir des « Blancs » (d’aucuns, dans cette mouvance, vont jusqu’à parler de « privilège blanc » ), lorsqu’ils ne s’aventurent pas sur le terrain pourtant miné des revendications de l’intégrisme islamiste ou sur celui d’un antisémitisme détestable.
Plus question, dans ces discours s’enfiévrant sitôt que prononcés, de l’appartenance de classe des personnes concernées, alors qu’elle seule permet de construire, face aux logiques dévastatrices d’un capitalisme avide, les solidarités rendues possibles par une position commune dans le processus de production des richesses. Voici cinq ans, Beaud et Noiriel avaient déjà, très justement, montré comment « cette façon de dénoncer le racisme contribue à dédouaner de leurs propres responsabilités ceux qui détiennent le pouvoir économique, politique ou médiatique… » (in Race et sciences sociales, Essai sur les usages publics d’une catégorie, Agone 2021).
Le concept de « Nouvelle France » ne souffre, sous ce rapport, plus la moindre ambiguïté. Ne peuvent être dupes que ceux qui le veulent bien. Il ne s’agit pas d’en appeler à une France tournée vers le progrès ou l’humanisme libérateur des aliénations de toute sorte, comme l’avait fait en son temps un Conseil national de la Résistance plaidant en faveur des « Jours heureux ». Ni de décrire le processus démographique par lequel les générations nouvelles prennent la place des plus anciennes. L’objectif veut d’évidence, sous un vocable se jouant délibérément de l’ambiguïté, opposer une fraction du pays à une autre, dépeinte comme « moisie » ou « rétrograde » bien que s’y retrouve une notable partie d’un monde du travail qui en vient, par désespoir ou aveuglement, et du fait de l’inexistence d’alternative progressiste crédible, à s’abandonner aux impasses du repli frileux ou du racisme ordinaire.
Les termes associés de « créolisation » ou de « grand remplacement », sans parler de ces innombrables formules jetées sous couvert d’humour dans le débat public — telle cette tirade, le 18 mars dernier, du leader insoumis : « Il a bien fallu un jour qu’un ou une se mette debout sur ses pattes, à l’autre bout du continent africain, pour qu’à la fin, ici, vous soyez en train de faire les malins, tout blanc tout moche que vous êtes » — ne servent qu’à forcer le trait et à accentuer cette conflictualisation systématique devenue la pierre angulaire d’une prétendue pensée stratégique. À l’arrivée, et au prétexte d’un match qui ne laisserait plus aux prises que le RN et LFI, c’est au choc de deux visions identitaires de la nation que l’on prépare nos compatriotes. Au prix, on ne le dira jamais suffisamment, de la banalisation insensée du projet de recomposition ethnique de la France, à travers lequel l’extrême droite entend, depuis son irruption sur le devant de la scène, abattre la République : la fameuse « préférence nationale ».
De par sa formation militante de jeunesse, Jean-Luc Mélenchon doit se souvenir d’une brochure que Léon Trotski avait écrite en 1940 : D’une égratignure au danger de gangrène. Le violent débat qui agitait alors son mouvement n’a pas ici vraiment d’importance, quoiqu’il ne soit pas totalement étranger aux controverses qui nous agitent présentement. L’ancien dirigeant bolchevique y avait formulé une très juste considération méthodologique : « Il est plus difficile de corriger des fautes que de les commettre. » Raison pour laquelle je partage plus que jamais, avec mon camarade Fabien Roussel, la conviction que c’est plutôt à l’édification d’une nouvelle République qu’il convient de s’atteler. Une République qui puise dans ses origines révolutionnaires l’exigence d’égalité en droits des citoyens et citoyennes, que ne sauraient distinguer ni leurs parcours de vie, ni leurs héritages culturels, ni leurs convictions intimes. Qui travaille, pour cette raison, à unir le peuple contre tout ce qui le déchire, au seul bénéfice des privilégiés de la naissance et de la fortune. Qui contribue, par son attachement intransigeant à la laïcité, à rassembler le pays autant que le monde du travail autour d’un unique objectif : la recherche de l’intérêt général humain. Qui pousse ses principes jusqu’à la République sociale, celle des souverainetés associées de la nation, du peuple et des travailleurs.
ABOUTISSEMENT D’UNE RUPTURE
Pour le dire encore plus directement, l’évolution de La France insoumise signe une rupture consommée : celle du « populisme de gauche » avec ce qui constitue, depuis si longtemps, le patrimoine commun de toute la gauche et du mouvement ouvrier dans notre pays, à savoir la synthèse jauressienne de la question sociale et de l’universalisme républicain. Entre « réformistes » et « révolutionnaires », les approches stratégiques pouvaient être sources d’affrontements parfois sévères, c’est néanmoins ce socle qui permettait la formation de fronts unis lorsque les circonstances le nécessitaient. Déjà, la mutation de la social-démocratie, devenue un social-libéralisme se détournant du monde du travail pour mieux se consacrer à l’accompagnement du capitalisme financiarisé et mondialisé, avait rendu plus compliqués les rassemblements, sans toutefois les rendre encore impossibles. Le corps de doctrine aujourd’hui adopté par l’insoumission mélenchonienne confronte la gauche à un nouveau choc.
En 2011, le think-tank Terra Nova avait estimé que « la classe ouvrière n’est plus le coeur du vote à gauche, elle n’est plus en phase avec l’ensemble de ses valeurs » (in Bruno Jeanbart et Olivier Ferrand, Gauche : quelle majorité électorale ?). En un singulier rapprochement avec cette conclusion, à son tour Jean-Luc Mélenchon en est venu à effectuer ses adieux à l’idée d’union populaire autour de la classe travailleuse. Voici douze ans, il écrivait : « Qui agira ? Le peuple ! Lui et non une classe particulière dirigeant les autres composantes de la société. » Et de définir, en ces termes, ce nouvel acteur de la « révolution citoyenne » qu’il appelle de ses voeux : « Voyez-le sous vos yeux, multitudes humaines urbanisées, nuées liées par des réseaux de toute sorte » (in L’Ère du peuple, Fayard 2014).
De cette définition quelque peu nébuleuse du peuple convoité, est issue la conception ayant présidé à la création de LFI. Un mouvement se voulant « gazeux », quoique strictement organisé et hiérarchisé pour ne pas être sujet aux contestations internes. Le politiste Manuel Cervera-Marzal, bien qu’il ne cache pas sa proximité avec le mélenchonisme, en identifie fort bien les « six éléments imbriqués » : « 1. il critique le néolibéralisme, le productivisme et toutes les formes de discrimination ; 2. il retraduit le clivage ‘’gauche/droite’’ en clivage ‘’peuple/oligarchie’’ ; 3. il se dote d’un leader charismatique (et parfois technophile) apte à incarner les aspirations des classes populaires et moyennes ; 4. il s’appuie sur les mobilisations sociales en leur offrant un prolongement au sein des institutions étatiques ; 5. il insuffle une dose supplémentaire d’affects en politique ; et 6. il réinvestit des signifiants actuellement accaparés par la droite… » (in Le Populisme de gauche, sociologie de La France insoumise, La Découverte 2021).
C’est, on le voit, sur une bien dangereuse impasse que débouche cette construction théorico-politique hasardeuse. Loin d’unir le peuple, il le divise. Alors qu’il faudrait reconstruire la conscience de classe, indispensable si l’on veut favoriser l’action collective face aux appétits régressifs du capital, l’appel aux « affects » se révèle de nature à brouiller tous les enjeux et à générer les pires confusions. Au lieu de contribuer aux mobilisations si indispensables en des temps difficiles, l’hégémonisme des insoumis, visant à faire de leur leader « l’incarnation » des aspirations sociales, les amène à vouloir concurrencer les organisations syndicales, et même à contester leur légitimité à représenter le salariat. Quant au « réinvestissement des signifiants de la droite », il aboutit, ni plus ni moins, à la surenchère identitaire actuelle.
L’heure est bien trop grave pour que l’on se livre à des polémiques démoralisantes. Elle n’en appelle pas moins des clarifications fondamentales. Que l’on ne doive jamais se résoudre au face-à-face de « gauches irréconciliables » n’induit pas qu’il devînt envisageable de marier des orientations contradictoires. Si l’on veut faire bouger les lignes, il importe de commencer par pointer les obstacles à l’unité comme à la capacité commune de porter une ambition majoritaire audible du grand nombre. L’ancien dirigeant syndical Laurent Berger, quelles que puissent être nos différences, pointe fort bien le premier des défis à relever : « La gauche ne sait plus parler du monde du travail » (Études, avril 2026). Les exhortations désincarnées à l’union autour d’une candidature unique à la prochaine présidentielle n’y changeront rigoureusement rien. Pas plus que les tentations de rallier, soit l’insoumission mélenchoniste, soit un social-libéralisme réactualisé, aussi incapables l’une que l’autre d’initier une dynamique de reconquête victorieuse. Sans qu’elle sache se retrouver dans l’action, à partir des urgences du quotidien, comme celles que dessinent les crises énergétique et économique majeures dont nous menace la guerre déclenchée par l’administration nord-américaine au Moyen-orient, la gauche ne pourra démontrer son utilité. Sans que fût remis sur la table des questions aussi cruciales, pour nos compatriotes, que le travail et l’emploi, la nouvelle industrialisation de la France dans le cadre d’un autre modèle de production et de consommation, le redéploiement de nos services publics et la restauration des moyens par lesquels la puissance publique peut reprendre les leviers de commande et satisfaire les besoins populaires, la refondation de la République afin de la rendre pleinement démocratique et sociale autant que laïque et universaliste, la restauration de l’indépendance d’une France sachant agir pour la paix et la coopération entre les peuples, il restera impossible de se faire entendre de celles et ceux qui aspirent à voir l’avenir s’éclaircir. Sans tarder, le débat doit s’ouvrir sur ces points. C’est avec le peuple, avec le salariat et la jeunesse, avec les catégories populaires dans leur diversité, avec le monde des arts et de la création, qu’il doit se mener. Seule, cette intervention populaire agissante peut, à partir d’un projet conquérant, permettre à la gauche de retrouver le sens de classe de ses combats. C’est cette ambition qui est proposée au Parti communiste français en vue de son 40° Congrès. J’aurai ici l’occasion d’y revenir.































