5 décembre, le point de bascule possible

À en croire les « indiscrétions » savamment distillées par les communicants du Château, l’exécutif se montrerait serein à l’approche de l’échéance du 5 décembre. Bien sûr, rien n’est joué, comme toujours à la veille d’une épreuve de force sociale d’importance. Mais la petite aristocratie aux commandes de la France sait bien que ce rendez-vous interprofessionnel unitaire, le premier de cette ampleur depuis la mobilisation contre la loi El Khomry de 2016, et peut-être depuis le grand mouvement contre le plan Fillon en 2010, va marquer un tournant de la situation française. Lequel va prendre la suite de la secousse provoquée par le surgissement des « Gilets jaunes » voilà un an. De toute manière, personne n’ignore que, depuis la grève générale des agents de l’État en août 1953, chaque attaque contre la Sécurité sociale ou le droit à une retraite digne et paisible a engendré un soulèvement de la France du travail et de l’intelligence…

Si je parle de tournant, c’est parce que le pays est en état d’incandescence. En deux années seulement, le macronisme l’a brutalisé comme rarement un pouvoir l’avait fait depuis la Libération. Les inégalités ne cessent de se creuser. D’un côté, le CICE représente 100 milliards de cadeaux aux très grandes entreprises et aux banques sans la moindre contrepartie, les neuf plus grandes fortunes du pays accumulent une richesse supérieure au budget de l’État, la suppression de l’ISF n’en a pas moins doté les ultrariches d’une manne supplémentaire de quatre milliards, la rémunération des PDG du CAC 40 se révèle équivalente à 152 fois le salaire moyen des Français. De l’autre, le chômage ruine des vies par millions, un nombre grandissant de salariés a sombré dans la pauvreté, un tiers des retraités vit avec moins de 1000 euros par mois tandis qu’en moyenne les pensions ne correspondent qu’à 50 ou 55% du dernier salaire, la précarité frappe de plus en plus brutalement la jeunesse (comme vient de le rappeler tragiquement l’immolation du jeune Anas à Lyon), une large fraction du monde agricole ne parvient qu’à grand-peine à échapper à l’étranglement par l’agrobusiness et le dogme libre-échangiste (ainsi que l’illustre l‘actuelle explosion de colère des campagnes). Sans parler de la destruction mise en oeuvre de nos services publics, de la privatisation en cours du rail français à la rentabilisation frénétique d’hôpitaux qui s’en retrouvent au bord d’une authentique débâcle, venant s’ajouter au déchirement du tissu industriel de la nation et à la désertification des territoires péri-urbains.

Voilà qui explique l’enchaînement des confrontations sociales depuis des mois, au niveau des personnels de la santé ou de ceux de la fonction publique, dans les entreprises en butte aux plans de licenciement ou aux délocalisations, chez les jeunes surexploités par les plates-formes numériques ou privés de débouchés par un système scolaire asphyxié par le libéralisme, parmi des retraités de plus en plus menacés de paupérisation. La question du pouvoir d’achat, donc de l’augmentation des salaires et des pensions, est dans ce cadre devenue centrale : quand un actionnaire de Renault voit son coupon s’élever de 106%, le salarié de cette entreprise ne voit lui sa feuille de paie progresser que de 3,1%. Les « Gilets jaunes » n’ont donc été qu’un révélateur et le point de départ d’une révolte multiforme. Et c’est Raymond Soubie, l’ex-conseiller social de Nicolas Sarkozy, qui décrit le mieux la gravité du moment. Parlant d’une situation ”« inflammable »”, il en vient à affirmer : ”« Pour l’instant, les foyers sont isolés et séparés : les policiers, les pompiers, les agriculteurs, les cheminots… Mais, un jour, tout peut basculer. Ce basculement a un nom : Mai 68 »” (”L’Express”, 13 novembre 2019).

UNE ATTAQUE QUI CONCERNE L’ENSEMBLE DU SALARIAT

En s’attaquant, dans un pareil contexte, au système des retraites dont les principes avaient été formulés par le programme du Conseil national de la Résistance avant d’être mis en musique par la haute figure d’Ambroise Croizat, la Macronie prend un risque considérable. Pas un secteur du salariat ne sera en effet épargné, et la tentative d’opposer les assujettis au régime général à ceux qui relèvent de « régimes spéciaux » n’est évidemment qu’un leurre. Ces derniers n’ont été conçus que pour répondre à des conditions de travail particulièrement pénibles ou à des systèmes de rémunération très particuliers. Même Gilles Carrez, le président “Les Républicains” de la commission des finances de l’Assemblée nationale le souligne : ”« Il faut regarder chaque régime dans le détail” (…). ”Par exemple, chez les fonctionnaires, les primes n’entrent pas dans le calcul de leur pension mais, en guise de compensation, leur retraite est calculée sur les six derniers mois contre les 25 meilleures années dans le privé »” (”Le Parisien”, 1° décembre 2019).

En pratique, sous prétexte d’instaurer un mécanisme à points, dont la valeur pourrait varier d’une année sur l’autre, et de fixer une prétendue « règle d’or » plafonnant arbitrairement à moins de 14% du produit intérieur brut les ressources des caisses de retraites, ce qui n’est pas la moindre des absurdités du projet gouvernemental puisque le nombre des retraités passera de 16,3 millions à 18,6 millions d’ici dix ans, deux objectifs se dessinent, de moins en moins dissimulés : repousser encore l’âge de la cessation d’activité et diminuer le montant des pensions. Ce qui aboutirait à pénaliser particulièrement les femmes aux carrières heurtées comme les personnes exerçant des métiers pénibles, à précariser les jeunes entamant leurs parcours professionnels, à briser définitivement le pacte inter-générationnel qui fondait jusqu’à présent le régime par répartition.

Ne soyons pas dupes, c’est bien de cela qu’il s’agit : amener nos concitoyens à s’orienter vers des fonds d’épargne. Après la suppression de l’ISF et les largesses distribuées sans compter au capital, c’est un nouveau hold-up qui se prépare. Cette fois, sur les plus belles années que chacune et chacun est en droit d’espérer lorsqu’il quitte l’activité.

Voilà la double raison pour laquelle le droit à une retraite juste et solidaire est aujourd’hui un facteur de convergence du salariat dans toute sa diversité, et au-delà d’un très grand nombre des catégories souffrant de la globalisation capitaliste. Tous les sondages le soulignent d’ailleurs, plus de six personnes interrogées sur dix se montrent solidaires du mouvement qui se prépare à compter du 5 décembre, 70% d’entre elles allant jusqu’à considérer que les gouvernants doivent changer de politique. Dit autrement, quoique de manière parfois brouillée par les confusions à loisir entretenues par l’équipe en place, c’est la question de classe qui revient au premier plan de l’actualité hexagonale, portée par un monde du travail largement majoritaire dans une société comme la nôtre.

COMPARAISON N’EST PAS RAISON

Faut-il, dès lors, comme nous y invitent les grands médias, nous laisser aller à rêver d’une réédition de novembre-décembre 1995 ? Bien des points incitent certainement à la comparaison : même tentation autoritaire au sommet de l’État, même détermination de la classe dirigeante à briser l’un des murs porteurs de notre modèle social, même rejet des solutions néolibérales de la part d’un pays attaché aux valeurs d’égalité et de solidarité proclamées par sa République, même convergence des colères (il y a 19 ans, la vague sociale avait été initiée par une manifestation massive en faveur des droits des femmes, dont l’ampleur n’est pas sans évoquer celle du 23 novembre dernier contre les violences sexuelles et sexistes), même soutien de l’opinion à une mobilisation dont le secteur de transports se fait le fer de lance… Pour autant, sauf à tomber dans le piège qui nous est tendu afin de nous amener à sous-estimer les difficultés qui se présentent, nous ne saurions nous dissimuler des différences substantielles.

En tout premier lieu, en 20 ans, le capital est parvenu à diviser profondément le salariat, et même à le balkaniser, à remporter des victoires essentielles face aux mobilisations sociales, et à marquer nombre de points dans le combat idéologique. Ensuite, les possédants ont tiré les enseignements de 1995. Il suffit de lire la presse économique pour comprendre qu’ils considèrent qu’un recul sur le dossier des retraites scellerait le sort du quinquennat d’Emmanuel Macron. Ce dernier est donc prêt à aller très loin dans l’affrontement avec le monde du travail, ce dont rendent compte la virulence de ses attaques contre les ”« privilégiés »” bénéficiant de régimes spéciaux comme sa volonté d’accélérer le calendrier législatif afin de faire passer en force sa contre-réforme, même s’il lui faut pour cela piétiner les organisations syndicales qui seraient disposées à composer avec lui.

De plus, le syndicalisme est sorti lourdement affaibli des défaites enregistrées au fil du temps, ses relations au salariat en subissant d’ailleurs les conséquences délétères. Si on constate un retour en force de l’unité, la mobilisation butte encore sur la définition d’une stratégie de lutte. De ce point de vue, il est très loin d’être certain que le secteur des cheminots, qui a subi un échec l’an passé, sera en mesure de jouer le même rôle d’entraînement du monde du travail qu’en 1995. Enfin, la désagrégation politique de la gauche prive le mouvement social d’un début d’alternative politique. Et il n’existe pas, dans la sphère intellectuelle, de courants pouvant jouer le rôle des « États généraux du mouvement social », qui s’étaient il y a 20 ans construits autour de la personnalité de Pierre Bourdieu.

UN MOMENT AUSSI PROMETTEUR QUE DANGEREUX

Nous sommes, dès lors, confrontés à un moment politique à la fois très prometteur, mais aussi très dangereux. Quoique à l’offensive, la classe dirigeante et le bloc au pouvoir sont incapables d’asseoir leur gestion sur une majorité du pays. Le monarque élyséen ne bénéficie, au mieux, du soutien que de 30% de l’opinion, à savoir ces fameux ”« premiers de cordée »” qui peuvent s’unir autour du capital financier. Dans un récent ouvrage plutôt stimulant, le sondeur Jérôme Sainte-Marie écrit avec pertinence : ”« L’originalité du pouvoir macronien tient” (…) ”à ce qu’il n’a pas eu besoin d’une majorité pour s’installer. Dès ses débuts, il s’est assumé comme minoritaire dans le pays. Nul compromis idéologique n’a été nécessaire à sa réussite. Cette singularité, Emmanuel Macron la revendique aussitôt sa qualification acquise pour le second tour. Avec 24% des suffrages exprimés, il emporte tout.” (…) ”Par là, tout le quinquennat va se jouer sur une majorité relative et, même, des plus relatives »” (in ”Bloc contre bloc, la dynamique du macronisme”, Cerf 2019). Chacun l’aura compris, cette configuration politique, n’ayant aucun précédent sous la V° République, n’a pu voir le jour que dans la mesure où le mouvement ouvrier ne dispose pas de réponse politique à la hauteur du resurgissement de la question sociale, les forces de gauche et les écologistes n’ayant ni projet ni ligne de conduite commune à même de faire converger dans un même bloc majoritaire les victimes de l’ordre dominant.

C’est dans ces conditions que le fascisme, un nouveau fascisme s’adaptant aux coordonnées du XXI° siècle, peut se construire un espace, et qu’une victoire de l’extrême droite devient même une hypothèse envisageable en 2022. Ce fascisme, qui monte en puissance, a d’ailleurs parfaitement saisi que le vide politique présent peut nourrir son développement. Il concentre donc son activité en deux directions : s’affirmer comme le répondant de l’exaspération populaire, ce qui conduit Madame Le Pen à toutes les démagogies lorsqu’elle feint (contre la vérité de son programme…) de soutenir le mouvement de défense des retraites, et la fracture territoriale, à l’origine de la révolte des « Gilets jaunes » et de la crise démocratique présente, afin d’en faire un tremplin électoral en vue des prochaines municipales. Sa force vient de son aptitude, que nul ne lui conteste véritablement, à intégrer ces thématiques à la cohérence de sa visée de remodèlement ethnique et autoritaire de la société française.

Il en résulte, à mes yeux, deux tâches aussi déterminantes qu’imbriquées. La construction d’un mouvement durable est la première d’entre elles. Chacune et chacun à sa place, qu’il fût syndicaliste ou militant d’un parti, homme ou femme de gauche plus généralement, doit s’employer à décrypter auprès des citoyens les objectifs véritables de l’adversaire, afin de faire converger les combats autour d’objectifs qui rassemblent. L’enjeu est de taille, on l’a vu, tant la colère va souvent de pair avec le sentiment d’impuissance, et l’envie de « tous ensemble » avec le repli catégoriel (une récente enquête de l’Ifop pour ”Marianne” révélait même un désespoir grandissant, plus d’un Français sur dix se disant par exemple favorable au saccage du mobilier urbain). Les exhortations incantatoires se révèlent, pour cette raison, contre-productives en risquant de couper les secteurs les plus déterminés de la majorité des travailleurs et de l’opinion. Vient à l’ordre du jour la redéfinition, avec les salariés eux-mêmes, d’une stratégie se déployant sur la durée pour remporter enfin la victoire qui manque si cruellement à notre camp depuis des années.

UNE RÉPONSE POLITIQUE EST INDISPENSABLE

Mais il faut simultanément oeuvrer à la politisation des luttes et à leur dynamisation, au moyen de propositions destinées à montrer qu’il existe une autre politique possible en faveur du grand nombre. Car tel est aujourd’hui l’un des principaux points de blocage pour une contre-offensive généralisée.

Un mouvement puissant comme celui qui s’annonce en cette fin d’automne ne saurait demeurer enfermé dans une dimension étroitement revendicative. Il doit pouvoir s’appuyer sur des propositions novatrices, en rupture avec les logiques capitalistes, liant les exigences qui montent du pays aux moyens propres à les faire aboutir, s’attaquant à cette fin au pouvoir du capital et dessinant, même si c’est encore en pointillé, une perspective de pouvoir à la hauteur du défi de civilisation auquel nous confrontent des dirigeants au service exclusif de la finance.

C’est ce qui sous-tend la contre-proposition que le Parti communiste français a choisi de mettre dans le débat public pour l’avenir des retraites. Relever le magnifique défi que constitue l’allongement de la durée de la vie, dans un pays dont le PIB a été multiplié par quatre en 40 ans et qui se prépare à voir doubler la production de ses richesses d’ici 2040, est un objectif parfaitement accessible. Si l’on élargit la part dudit PIB consacrée aux pensions, au lieu de la restreindre comme le fait le gouvernement… Si l’on s’attaque à la répartition des richesses, en commençant par favoriser la hausse des salaires et à rendre effective l’égalité salariale entre femmes et hommes, ce qui non seulement répondrait à l’urgence sociale mais augmenterait de plusieurs milliards le volume des cotisations sociales… Si l’on cesse de mettre les revenus financiers, qui représentaient quelque 300 milliards d’euros en 2018, à l’abri de toute contribution à la protection sociale… Si l’on consent à sortir des dogmes austéritaires pour s’orienter vers une politique ambitieuse d’investissement, dans le but de créer les millions d’emplois durables et qualifiés qu’appellent l’indispensable renouveau productif de nos territoires et la transition écologique… Si l’on conditionne les aides publiques aux entreprises à des critères d’emplois et de formation, ce qui serait aussi un moyen de stabiliser pour longtemps le système des retraites…

C’est à partir de cette démarche que les communistes entendent reposer le problème de l’unité. Un problème-clé, dans la mesure où il conditionne le déploiement d’une ambition majoritaire, qu’il s’agit toutefois d’aborder avec une nouvelle méthode. Cette méthode, est celle de l’unité dans et pour les luttes, c’est-à-dire adossée à la mobilisation populaire, de l’unité se construisant dans un nouveau rapport de force entre les composantes impliquées, afin de la prémunir de nouvelles déceptions, et de l’unité se fondant sur un contenu transformateur, qui récuse les impasses de l’accompagnement du libéral-capitalisme.

Les travaux pratiques débuteront avec l’initiative du 11 décembre, à la Bourse du travail, de Saint-Denis. Ce jour-là, mon camarade Fabien Roussel, au nom du PCF, a convié les forces politiques de gauche, dans un dialogue avec les organisations syndicale à l’initiative de la journée du 5, à débattre ensemble des solutions qui peuvent donner un cap au refus de plus en plus massif de la régression.

Je me résume. Nous sommes probablement parvenus à un point de bascule de la situation française. Rien n’est écrit d’avance et, d’évidence, l’affrontement sera bien plus rude que ceux qui l’ont précédé. Tout est néanmoins en train de craquer, la potion amère des politiques de déréglementation financière se révélant, désormais, en total décalage avec ce qui a fait la France depuis sa Grande Révolution, au gré de ces soulèvements de la dignité qui ont débouché sur les immenses conquêtes que les privilégiés de la naissance et de la fortune rêvent d’effacer depuis toujours. Seul l’esprit de responsabilité doit nous animer au cours des semaines cruciales qui s’ouvrent, afin de réveiller l’espoir du progrès et du changement. Loin, donc, des manoeuvres à courte vue, des calculs tactiques étriqués, des sectarismes désuets.

Christian_Picquet

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