L’heure des choix politiques vitaux

Je l’ai déjà écrit ici, rarement conjoncture se sera-t-elle avérée si incertaine, mouvante, propice aux rebondissements. Le dernier exemple en date nous en aura été donné par le tour inattendu pris par « l’affaire DSK ». On ne sait désormais plus où s’arrêtera ce feuilleton sordide… De révélations plus ou moins confirmées en nouvelles accusations… Ici et de l’autre côté de l’Atlantique… De ce point de vue, je n’ai vraiment rien à ajouter à mes notes précédentes sur la question. À un constat près, néanmoins : celles et ceux qui se seront aventurés à formuler un jugement sur le fond de ce dossier – de nature criminelle, est-il besoin de le rappeler ? -, sans en rien connaître, eussent sans doute été mieux inspirés de laisser passer les occasions qui se présentaient à eux de profiter de moments très fugaces de notoriété cathodique. La seule attitude digne et efficiente consistait, et elle consiste toujours, à s’en tenir au rappel de quelques principes en attendant que justice passe. Nous sommes bien peu nombreux, à gauche, à demeurer sur cette position. Ce qui n’est pas pour rien dans l’égarement grandissant d’une opinion que l’on avait hier, à coups d’opérations de com’, habitué à l’idée que le scrutin de 2012 se jouerait entre le tenant du titre élyséen et le patron du Fonds monétaire international.

Le plus extravagant est que le fatal mécanisme fût sur le point de repartir de plus belle. Alors que la machine judiciaire américaine est seulement, depuis la fin de la semaine passée, convaincue d’avoir précipité la procédure au prix de négligences coupables quant à la vérification de la réalité des accusations dont Dominique Strauss-Kahn était l’objet sans, pour autant, que le moindre non-lieu ait encore été prononcé, la vie politique tend à se refocaliser autour d’une seule question : est-il envisageable que l’ancien favori des sondages revienne dans la course présidentielle ? Légèreté des médiacrates qui confondent le corps citoyen interrogé sur cette hypothèse avec un échantillon de consommateurs testé à propos d’une marque controversée… Fragilité révélée d’une droite qui voit soudainement vaciller le dispositif mis en place à la suite de l’incrimination new-yorkaise de celui qu’elle redoutait de voir profiter du désaveu de Sarkozy auprès d’une large fraction de l’électorat conservateur, et qui s’était trop cru autorisé à ironiser sur le discrédit moral de l’ensemble de la gauche… Aveuglement à peine croyable de ces dirigeants socialistes qui, alors que la population est dans l’attente de réponses fortes et précises aux problèmes qui l’assaillent, n’ont à lui offrir qu’une avalanche de considérations oiseuses sur l’opportunité ou non de modifier… le calendrier de leurs « primaires »…

Qui eût imaginé pareille discordance des temps ? Le temps du peuple est celui du devoir face aux fermetures d’entreprises, à la destruction incessante d’emplois, à une désindustrialisation galopante, aux angoisses engendrées par la précarisation de la vie quotidienne, aux assauts en permanence lancés contre de nouveaux droits fondamentaux (voilà, à présent, qu’un nouvel allongement de la durée de cotisation donnant droit à la retraite se profile pour les générations nées en 1955 et après), à l’offensive concertée des marchés pour enfermer toute l’Europe dans une régression civilisationnelle. Le temps des élites est celui des manœuvres et des faux-semblants, des réponses médiatiques privilégiant la forme plutôt que le fond, des phrases générales autorisant à ne jamais mettre en cause le comportement d’une aristocratie de l’argent à la cupidité sans bornes, des tentatives récurrentes de dissuader les citoyens d’exercer leur souveraineté en provoquant chez eux un réflexe d’impuissance devant l’ignorance de leurs aspirations. En quoi veut-on que le retour de « DSK » fût, d’une quelconque manière, le moyen de surmonter cette discordance ? Qu’il cessât demain d’être poursuivi pour les actes qui lui étaient imputés ne changerait rien au fait qu’il aura, de longues années durant, exercé ses talents au FMI et qu’il est, à ce titre, coresponsable des souffrances immenses infligées à une série de populations… Autant, d’ailleurs, que de la calamiteuse impasse dans laquelle le néolibéralisme enfonce la planète.

LA PREUVE PAR LA GRÈCE

S’il le fallait encore, la Grèce nous en apporterait, chaque jour ou presque, une nouvelle démonstration. À force de pressions, menaces et injonctions, la « troïka » formée du FMI, de la Commission et de la Banque centrale européennes sera parvenue à obtenir, de son Parlement, l’aval exigé à une longue et terrible cure d’austérité, impliquant baisses drastiques des dépenses sociales, coupes claires dans les effectifs de la fonction publique, hausses des taxes pour le plus grand nombre, avalanche de privatisations ressemblant furieusement à la vente à vil prix de l’essentiel des fleurons de l’économie hellène, et même bradage des sites touristiques du pays. En échange, le petit cénacle qui prétend désormais régenter la vie des Grecs, en se substituant pratiquement à leur gouvernement (ramené au rôle peu glorieux d’exécuteur servile des basses œuvres de la finance mondialisée) comme à leurs élus, aura consenti à l’octroi de la cinquième tranche d’un prétendu sauvetage.

Outre que cette mise en tutelle et les tortures infligées à la population concernée ne sauraient se prévaloir d’aucune considération morale, dans la mesure où c’est pour avoir trop généreusement secouru des banques mise au bord de la faillite par leur âpreté aux gains faciles, que les États européens ont vu s’accroître vertigineusement leur endettement… Outre que les mesures imposées à la Grèce vont non seulement engendrer un désastre social mais qu’elles sont de nature à provoquer un contrecoup récessif… C’est l’argument même de la « dure nécessité » qui s’effondre à peine énoncé : la thérapie de choc ordonné par les Diafoirus de Washington, Bruxelles et Francfort aura été présentée comme la seule à même de conjurer une faillite propre à déstabiliser le continent tout entier ; en pratique, les Grecs auront la purge libérale et la catastrophe économique.

« Décideurs » et relais fidèles de leur idéologie en paraissent d’ailleurs si conscients que, dans sa livraison du 2 juillet, ”Le Monde” titrait : « La course d’obstacles de la Grèce n’est pas terminée. » Et l’article consacré au sujet de conclure sur ces mots : ”« Certains doutent de la capacité du gouvernement à faire passer les hausses d’impôts, les coupes dans les dépenses, ou les privatisations imposées par les bailleurs de fonds internationaux. Or, la bonne volonté des créanciers publics d’Athènes dépend de la bonne application du programme d’ajustement. Avec une dette dépassant les 150% du produit intérieur brut (PIB) et une récession attendue à 3% en 2011, la Grèce parviendra-t-elle à tenir ses objectifs de réduction du déficit ? Les difficultés pourraient réapparaître dès la publication du prochain rapport de la troïka” (…) ”prévue fin août. Celui-ci conditionne le versement de la sixième tranche de l’aide d’urgence. »” Nous voici clairement prévenus !

RÉPONDRE AUX URGENCES

On attendrait d’une gauche consciente du drame qui se noue, et qui peut très vite déraper vers un éclatement pur et simple de la zone euro, couplé à la dislocation des mécanismes de la globalisation capitaliste, qu’elle s’occupe un peu moins de la théâtralisation des egos en compétition aux « primaires » socialistes pour s’atteler à la défense d’une politique à la hauteur des urgences. En clair, pour tourner résolument la page de trente années de libéralisme et de monétarisme… S’engager à suspendre ou annuler une partie de la dette que les nations auront vu considérablement s’alourdir à la faveur de la tourmente financière de 2008… Revendiquer la mise au pas des marchés, en replaçant les grandes banques sous contrôle public… Exiger la réécriture des statuts de la BCE, afin qu’elle puisse prêter directement aux États à des taux d’intérêt infimes (ce qui lui est actuellement interdit et ne l’autorise qu’à prêter aux banques, lesquelles ont alors la faculté de débloquer des fonds à des taux littéralement usuraires)… Défendre l’émission d’euro-obligations au service d’une stimulation économique de l’Union européenne, dans le respect de normes sociales et environnementales strictes… Préconiser la récupération des centaines de milliards d’euros que les différentes puissances publiques ont perdus en consentant des cadeaux fiscaux à répétition aux plus riches…

Au lieu de quoi, on entend les principales figures du PS, de Martine Aubry à François Hollande, louer le « courage » de M. Papandréou ! Comme pour faire bonne mesure, la première secrétaire en titre, désormais candidate à l’investiture de son parti pour la présidentielle, n’aura rien trouvé de mieux, en guise de déclaration d’entrée en campagne, que d’expliquer aux Français : ”« Nous aurons des efforts à réaliser, je m’y engage, ils seront justement répartis ! »”

Ont-ils seulement pris la mesure, ces dirigeants de la principale composante de la gauche hexagonale, que ledit Premier ministre de Grèce, par ailleurs président de l’Internationale socialiste, ne peut plus se rendre dans l’enceinte du Parlement qu’à l’abri d’une triple haie de policiers, tant le volcan populaire menace de libérer des torrents de lave incandescente ? Perçoivent-ils qu’à poursuivre les incantations aux « sacrifices requis par les contraintes extérieures », ils risquent de foncer eux-mêmes, à leur tour, droit dans le mur d’un échec et, surtout, d’y entraîner toute la gauche avec eux ? Ne voient-ils donc pas que ce type de posture, manifestement choisi au nom d’une prétendue crédibilité gestionnaire, ne fait qu’apporter à la politique de Nicolas Sarkozy un peu de cette légitimité dont tous les sondages montrent qu’elle est totalement dépourvue dans l’opinion ? Ne sentent-ils vraiment pas que leur orientation et leurs propositions se révèlent en décalage abyssal avec les nouvelles réalités internationales, autant qu’avec l’état d’esprit des citoyens ?

LES CLÉS DE LA VICTOIRE SONT À GAUCHE

Ils auraient, à cet égard, dû prendre en considération les signaux que leur envoie le pays. Des enquêtes d’opinion qui, les unes après les autres, attestent que nos concitoyens, dans leur immense majorité, partagent les revendications syndicales et manifestent leur désir de justice sociale et d’égalité… Jusqu’au résultat du premier tour des « primaires » écologistes… Oui, vous avez bien lu ! Car si Éva Joly n’est guère plus opposée au capitalisme que Nicolas Hulot, elle qui faillit faire équipe avec François Bayrou avant de se laisser convaincre par la percée de la liste Cohn-Bendit aux élections européennes, sa probable victoire sur son concurrent très médiatisé constitue une indication politique à ne pas négliger. Elle témoigne, en effet, d’une nette disposition à gauche des militants et sympathisants d’Europe écologie-Les Verts, lesquels ont avec netteté sanctionné les accointances du présentateur d’”Ushuaïa” avec de grands groupes industriels et financiers, dans le même temps qu’ils rejetaient sa relation des plus ambiguës avec Jean-Louis Borloo, voire avec Nicolas Sarkozy. En tout cas, le désaveu des communicants et autres sondeurs, qui annonçaient le succès haut la main de Hulot, est sévère. Il résonne comme l’avertissement que rien, décidément rien, n’est joué à moins d’un an des consultations cardinales de 2012…

Ils en sont pour leurs frais ceux qui, dans la Sarkozye et parfois même à gauche (je songe au pathétique cas d’André Gérin), avaient pu s’égarer en considérant qu’il convenait de disputer au Front national le terrain de la démagogie sécuritaire et de la stigmatisation de l’immigration, ou qui, à l’instar de la fondation Terra nova, s’étaient crus autorisés à conseiller au Parti socialiste de se détourner de classes populaires supposées « virer à droite ». La France ne se cherche pas un avenir qui tournerait le dos à son héritage républicain et à sa tradition de combat au nom de l’intérêt général. Elle peut, bien sûr, douter à tel ou tel moment de l’existence d’alternatives à la logique implacable de la mondialisation marchande et financière, il lui arrive de vaciller sous la pression effrénée des banques et des agences de notation, son exaspération dérive occasionnellement vers la démagogie de l’extrême droite. Mais ce sont les exigences sociales qui, envers et contre tout, en dépit de l’extrême volatilité de la situation, impriment leur marque aux dynamiques politiques à l’œuvre.

Par conséquent, c’est dans un programme clairement marqué à gauche, se repérant en fonction des exigences mises en avant par les mobilisations populaires (à commencer, puisque la droite rouvre brutalement le dossier des retraites, par celle qui fit descendre des millions d’hommes et de femmes dans les rues, le retour aux 60 ans et à taux plein), que résident les potentialités du rassemblement majoritaire susceptible de libérer la France du sarkozysme. Non dans les odes à la « rigueur financière » et à la « bonne gestion de l’économie », même si le souci de radicalité n’exclut nullement la cohérence et la vision d’ensemble des moyens de le mettre en pratique.

Tel est l’atout maître dont dispose le Front de gauche pour bousculer le jeu institutionnel. Le réalisme est moins que jamais du côté de l’accompagnement d’un libéralisme dont chacun voit maintenant la folie. Le rassemblement de la gauche, la formation d’une majorité et d’un gouvernement tournés vers les classes populaires ne sont possible que sur des engagements de nature à conjurer le cataclysme qui menace. Des engagements à travers lesquels le peuple peut reprendre confiance dans la politique et dont il serait en mesure de s’emparer afin de devenir lui-même l’acteur du changement.

C’est tout l’enjeu de l’entreprise de conviction qui démarrera à la rentrée autour du « programme partagé » dont la première version a été finalisée par le Parti communiste, le Parti de gauche et Gauche unitaire. De l’aptitude de notre union, à présent élargie à trois nouvelles composantes, à s’adresser « grand angle » au camp progressiste dans son ensemble et au pays. Et de la concrétisation de notre volonté conjointe de former, partout sur le terrain, ces « assemblées citoyennes » appelées à mettre en mouvement une véritable force militante.

Christian_Picquet

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