De quelle gauche avons-nous besoin ?

À peine la séquence des élections municipales venait-elle de se refermer, que s’ouvrait en grand celle de l’élection présidentielle (et des législatives qui suivront probablement). Ce qui paraît logique, au vu du calendrier serré nous séparant du scrutin cardinal de la V° République, devient pourtant la source du malaise sourd qui prend à la gorge nos concitoyennes et concitoyens. Ce n’est pas tant le nombre de candidates et candidats putatifs s’alignant sur la ligne de départ qui en est la cause, quoi qu’en disent les prétendus experts colonisant les plateaux télévisés. C’est plutôt le sentiment qu’éprouve notre peuple que l’inflation de postulants s’avère inversement proportionnelle à la qualité — pour ne pas dire au sérieux — des projets qu’ils dévoilent petit à petit. Le tableau est à peu près aussi sinistre s’agissant des représentants politiques de la bourgeoisie, qu’à gauche. À droite, Édouard Philippe s’efforce (non sans mal) de dessiner l’image d’un homme d’État à la posture churchilienne, appelant chacune et chacun à verser du sang et des larmes, sous-entendant qu’ils devraient expier leur indolence passée. Ses concurrents les plus directs n’ont pour seule stratégie que de capter des segments de l’électorat, celui qui a survécu à la désagrégation du macronisme pour Monsieur Attal, celui qui penche vers le Rassemblement national pour Monsieur Retailleau. Quant à notre camp social et politique, soit il s’égare dans les impasses mortifères d’un « populisme de gauche » en rupture avec le meilleur des traditions du mouvement ouvrier, soit il se déchire à propos d’opérations tactiques censées répondre à ses divisions, sans pour autant que soit jamais engagé avec le pays un débat de fond sur les questions auxquelles il se voit confronté. Parlons sans détour : ce tableau désespérant concentre toutes les dimensions d’une crise française qui confine au séisme. Imaginer que l’on réconciliera les Français avec la politique dans ces conditions relève, pour ce qui est spécifiquement de la gauche, de l’irresponsabilité ou de l’aveuglement. Telle est la conviction de départ qui a présidé à l’écriture du document d’orientation — la « base commune » — adopté à 77% du conseil conseil national du Parti communiste français en vue de son 40° Congrès, qui se tiendra début juillet à Lille. Son titre résume à lui seul l’intention : Un communisme de conquêtes.

La plus élémentaire raison voudrait que l’on commençât par le début : de quels maux la France souffre-t-elle, comment son peuple peut-il y faire face, quels projets d’avenir se trouvent-ils dès à présent en confrontation ? Au moins, l’actuelle montée des enchères au Moyen-Orient devrait-elle soulever la question du chaos dans lequel la crise du capitalisme enferme la planète entière. À une globalisation génératrice de désastres humains tout au long du demi-siècle écoulé mais aujourd’hui plongée dans des convulsions sans fin, à un dérèglement climatique ravageur pour l’ensemble des espèces vivantes, ne vient-il pas de s’ajouter le redéploiement guerrier de l’impérialisme nord-américain ? Celui-ci tente de reconstruire son leadership sur sa zone d’influence, pensant y retrouver les moyens de jouer sa partition dans un monde devenu multipolaire.

Sauf que l’attaque menée contre l’Iran des mollahs, avec le concours du pouvoir d’extrême droite israélien, n’aura pas seulement plongé la région dans une tourmente que les peuples les plus directement impliqués paient au prix fort — je veux parler des Iraniens, qui auront subi un tapis de bombes américaines après avoir affronté la mitraille de la soldatesque islamiste, et des Libanais dont le sol est de nouveau occupé par l’armée israélienne —, elle aura réuni les ingrédients d’une crise économique et financière qui pourrait se révéler sans précédent depuis les chocs pétroliers des années 1970. D’autant que cette épreuve de force va manifestement durer bien plus longtemps qu’imaginé au départ par la Maison Blanche, les éminences trumpistes ayant manifestement oublié ce très vieil enseignement de la polémologie, selon lequel les guerres « asymétriques » ne tournent pas nécessairement (et même pas souvent) à l’avantage des puissances dominantes, en dépit de leur surarmement, de leurs immenses capacités technologiques, de leur suprématie économique et financière.

L’AVENIR EN QUESTION, TOUT SIMPLEMENT

Impactant le coût des hydrocarbures et des matières premières, avec des retombées immédiates sur le commerce international, les opérations bellicistes de Trump et Netanyahou dans le golfe Arabo-Persique sont en train de provoquer un choc énergétique, industriel et agricole sur l’ensemble du globe. Le blocage du détroit d’Ormuz, dont la dictature théocratique de Téhéran a fait l’arme de sa survie face à l’armada gigantesque mobilisée par Washington, va entraîner un renchérissement durable des prix du pétrole, à mesure que les stocks des différents États se tariront et que les productions chuteront. Ce qui se conjuguera à la pénurie de matériaux stratégiques, tels l’aluminium, les molécules pour la chimie, les plastiques, l’hélium si indispensable à la fabrication des microprocesseurs, sans parler des engrais (secteur d’où pourrait surgir bientôt une crise alimentaire planétaire). De sorte que cet engrenage, venant s’ajouter au krach de 2008, à la pandémie du Coronavirus, ou à l’invasion de l’Ukraine par le régime de Poutine, consacre définitivement la faillite de la globalisation marchande et financière, telle que nous la connaissions jusqu’alors.

Aucun doute n’est, à cet égard, permis sur le fait que les conséquences en seront dévastatrices pour le pays. La vie quotidienne de nos compatriotes plongés, pour un nombre grandissant d’entre eux, dans une précarité angoissante, va s’en trouver un peu plus affectée. Avec une inflation qui repart à la hausse (l’augmentation des prix ayant atteint 0,7% en février, 1,1% en mars et 1,2% en avril), ce qui va la porter à plus de 20% sur les cinq dernières années. Avec des salaires qui ne permettent plus, à un nombre croissant de Françaises et de Français, de vivre décemment, certains d’entre eux se retrouvant à présent rémunérés sous le Smic, jusque dans certains secteurs de la fonction publique. Avec des licenciements et des délocalisations qui vont se multiplier à l’instigation d’actionnaires voraces, replaçant le taux de chômage à son plus haut niveau depuis 2021 (8,1%), la menace planant maintenant de le voir atteindre 9% à la fin de 2026. Avec une création de richesses qui se montrera de plus en plus déclinante, la France entrant dans une tendance récessive alors qu’elle ne fabrique déjà plus que 36% des biens manufacturiers qu’elle consomme. Avec, enfin, un déséquilibre des finances publiques, qui ne peut que se creuser dans ce contexte, nos gouvernants se refusant toujours aussi obstinément à actionner les leviers qui permettraient d’affronter les périls : la fiscalité, afin de mettre enfin le capital à contribution ; la remise en cause des règles qui saignent à blanc l’ensemble du continent, placé qu’il se trouve sous le joug d’une austérité impitoyable, conjuguée à la récupération des instruments permettant une autre utilisation de l’argent, en France comme dans l’Union européenne ; la récupération de notre souveraineté industrielle, énergétique, alimentaire et agricole.

L’économiste Nicolas Baverez, en dépit de son tropisme néolibéral, aura eu parfaitement raison de parler d’une « menace de désintégration de l’économie française » (Le Figaro, 18 mai 2026). Voilà le défi sur lequel devrait se concentrer le débat politique en vue des rendez-vous électoraux de 2027. Il devrait permettre à notre peuple de s’emparer de cet enjeu majeur que constitue l’urgence d’un changement radical de modèle économique, afin que sa priorité devienne l’investissement productif et l’innovation, adossés à notre indépendance énergétique, car ce sont les conditions requises pour une nouvelle industrialisation de nos territoires et la création de richesses, donc pour le redressement du pays et le bien-être retrouvé de sa population travailleuse. Il se devrait de redéfinir les moyens politiques permettant à la nation de reprendre en mains les leviers de commande, au terme de décennies au cours desquelles l’action publique aura été sacrifiée aux intérêts égoïstes des firmes et de la finance. Il devrait, par l’indépendance reconquise de la France, permettre à celle-ci de sortir de la sujétion aux exigences de l’Empire nord-américain comme aux diktats fédéralistes et libre-échangistes de la Commission européenne, seul chemin à emprunter pour pouvoir nouer des alliances mutuellement avantageuses entre pays disposés à avancer vers le progrès humain, la démocratie et la justice climatique.

Dans les échanges entre formations de gauche et écologistes, les communistes affichent une triple spécificité : ils se refusent à entrer dans les controverses, passablement brumeuses et par trop éloignées des préoccupations populaires, sur des « primaires » ou un « départage » des candidatures susceptibles de disputer la présidentielle ; ils récusent tout autant les vieilles ficelles du ralliement à la personnalité dont les sondages font une solution providentielle ; et ils cherchent à concentrer les échanges — avec leurs partenaires comme avec les citoyens, avec les acteurs syndicaux et associatifs aussi bien qu’avec le monde de la recherche et de la création —, sur la nécessité d’écrire à présent, à des millions de mains, un pacte pour le redressement social, démocratique et écologique de la France. Au coeur d’un tel pacte, devraient se trouver l’objectif d’un travail qui redeviendrait émancipateur dans le cadre d‘un nouveau modèle de développement socialement juste et écologiquement soutenable, celui d’une République qui protège et devienne sociale grâce aux nouveaux droits dont disposeraient les citoyens comme les salariés jusque dans les entreprises, celui d’une France qui se mettrait au service de la paix et de la coopération internationaliste des peuples.

Loin d’être un horizon lointain, ce pacte peut, dès le moment présent, se traduire en objectifs de luttes et de conquêtes. Pour dire que c’est au capital de régler la facture de la crise présente, pas au peuple, au monde du travail, aux familles, aux petits entrepreneurs, aux agriculteurs. Pour imposer au pouvoir macroniste de bloquer les prix de l’essence et du gazole, de diminuer les factures d’électricité en abaissant la TVA et en sortant du marché européen de l’énergie, d’augmenter le Smic et d’agir pour la progression de l’ensemble des salaires, de décréter un moratoire sur les licenciements boursiers. Pour porter des mesures structurelles, comme la création d’un grand pôle public énergétique et la nationalisation de TotalÉnergies, la mise en place d’un mix décarboné reposant à la fois sur l’accélération du programme nucléaire et la relance des énergies renouvelables, ou encore la constitution d’un fonds de 500 milliards (alimenté par un pôle public bancaire et la Banque centrale européenne), pour engager le grand mouvement de réindustrialisation si indispensable. Pour dire « stop » à l’augmentation faramineuse des dépenses militaires, décidée pour satisfaire seulement les injonctions des États-Unis, et qui ne fait que grever les capacités du pays à ouvrir un chemin repensé de relance.

LA CONDITION POUR BATTRE L’EXTRÊME DROITE

Au nom du danger que représenterait l’arrivée de l’extrême droite aux commandes de la France, désormais tout à fait envisageable, d’aucuns en appellent à une unité de candidature à gauche en vue de la présidentielle. À ceci près qu’ils renversent les termes de l’équation à résoudre pour empêcher l’irréparable. Ce n’est, en effet, pas la division de la gauche qui permet à Madame Le Pen ou à Monsieur Bardella de caracoler en tête de toutes les intentions de vote. C’est le fait qu’une large partie du pays, celle entre autres qui se trouve recluse dans les territoires péri-urbains ou ruraux abandonnés de l’action publique, et qui représente un très large segment du monde du travail comme des catégories populaires, ne se reconnaît plus dans notre camp. Ces millions d’hommes et de femmes s’éloignent toujours davantage de la politique, considérant que leurs votes auront toujours été bafoués et qu’ils ne sauraient plus changer leurs vies. Leur colère est si profonde qu’elle les l’amène, pour une partie d’entre eux du moins, à accorder leurs suffrages au Rassemblement national. Par dépit, illusion tragique ou tendance au repli…

Voilà la raison pour laquelle, unies ou désunies, les forces de gauche et écologistes stagnent à 30% d’influence. S’il suffisait que l’union des partis se réalisât pour redistribuer les cartes, cela se saurait depuis le temps que nous nous heurtons au même « plafond de verre ». Quoi que certains aient alors parlé de victoire, contre l’évidence, les législatives anticipées de 2024 en auront fourni une énième démonstration. Certes, le front républicain, formé dans les urnes à l’occasion du second tour, aura bien empêché que le RN s’empare du gouvernement. Mais le Nouveau Front populaire, pour ce qui le concerne, sera resté minoritaire dans la nouvelle Assemblée nationale, quoi que le verdict des urnes lui ait permis de sortir en première position. On peut tirer les mêmes enseignements des dernières municipales…

S’il en va ainsi, c’est que nous nous trouvons toujours dans l’oeil du cyclone qui aura désintégré — politiquement, socialement et idéologiquement — le camp progressiste à partir du fameux « tournant de la rigueur » ayant mis fin aux espoirs nés de l’élection de François Mitterrand en 1981. Plus de quarante ans déjà ! En vertu du caractère décrété « indépassable » du capitalisme financiarisé et globalisé, l’essentiel de la social-démocratie, mais aussi une large fraction de l’écologie politique, n’aura plus cessé d’ânonner le catéchisme néolibéral. Même Jean-Christophe Cambadélis, qui présidait aux destinées du Parti socialiste sous le quinquennat de François Hollande, l’admet à présent, parlant d’un « adieu au prolétariat, aux salariés, voire aux couches populaires au nom du primat de l’économie », qui aura conduit sa famille politique à se recentrer « sur les couches urbaines des métropoles ». Et d’enfoncer le clou : « Le but n’est plus la transformation sociale par la prise du pouvoir, mais la gestion des contraintes du néolibéralisme. (…) L’emprise est telle que les socialistes empruntent au néolibéralisme ses concepts, ses catégories explicatives et parfois son lexique. Des mots comme gouvernance, pilotage, solutions, partenariat, agilité, processus, etc. sont devenus des classiques de la pensée socialiste. La gauche pense dans les catégories du néolibéralisme et voue ainsi à l’échec toute tentative de penser à une alternative à la pensée dominante » (Le Big Bang de la social-démocratie, VA Éditions 2022).

L’URGENCE ABSOLUE : CHANGER DE LOGICIEL

Nous ne sommes toujours pas sortis de ce cycle fatal qui nous aura menés, ici comme un peu partout sur le globe, à des défaites qui auront permis au capital de réorganiser le modèle productif, de financiariser comme jamais l’économie, d’inverser le rapport des forces avec le travail, de fragmenter et précariser le salariat. Quoi de plus rageant que de voir aujourd’hui les forces de gauche et écologistes incapables de s’unir, comme le proposent les communistes, autour d’objectifs de luttes répondant à la régression du pouvoir d’achat du grand nombre, à la crise énergétique et aux menées spéculatives qui battent leur plein sur les marchés, aux menaces de secousses financières qui en sont la conséquence directe, à l’exaspération qui monte des profondeurs de l’Hexagone ? Quoi de plus navrant que de voir évacuées du débat public, y compris dans notre camp, les questions vitales du travail, des capacités industrielles à réinventer simultanément à l’engagement d’une transition écologique radicale, du retour à une puissance publique orientant le développement économique en fonction des besoins populaires, d’un autre ordre du monde à même de conjurer la marche à la guerre ?

Ce qui est vrai ici ne l’est pas moins hors de nos frontières. Sinon, on ne saurait expliquer qu’au Royaume-Uni, l’équipe travailliste de Keir Starmer, élue dans un fauteuil lorsque les conservateurs démontrèrent sur quelle faillite débouchaient leurs orientations, se voit maintenant rejetée à l’occasion de chaque scrutin, l’extrême droite étant en train de pulvériser le bipartisme traditionnel dans ce pays. Les mêmes dynamiques négatives se retrouvent à l’oeuvre en Allemagne ou en Italie, les gauches se montrant incapables de contrer la montée en puissance des extrêmes droites au sein des catégories populaires. L’unique contre-exemple vient d’Espagne, où l’équipe Sanchez s’illustre par des choix de politique sociale plutôt audacieux et le refus de la soumission européenne au Pacte atlantique, mais il s’agit là d’une conséquence de l’union réalisée au gouvernement avec les autres composantes de la gauche, à commencer par les communistes.

Si l’on en revient au contexte hexagonal, lorsque nos partenaires parlent de « rupture », ce n’est hélas jamais pour aborder devant le pays les défis pourtant cruciaux de la domination du capital sur les vies de chacun et chacune, des pouvoirs à conquérir afin que ceux qui produisent les richesses contrôlent ce qu’ils font et décident de ce qui va dans le sens de l’intérêt général. Ce n’est jamais pour aborder le problème de la propriété des grands moyens de production et d’échange, autrement dit des processus d’appropriation sociale plus que jamais indispensables pour reprendre la main, alors qu’il était depuis toujours dans l’ADN d’une gauche digne de ce nom d’oser interpeller la société sur l’enjeu devant lequel elle se retrouve : qui dirige, la majorité sociale ou le tout petit nombre de ceux qui possèdent tout et veulent toujours davantage ?

Sans doute, le projet actuellement en discussion dans les rangs du Parti socialiste affirme-t-il vouloir opposer « un nouveau socialisme pour le XXI° siècle » à un « capitalisme autoritaire ». Sans doute, tout au long de ses 144 pages et des 600 mesures avancées, se propose-t-il d’augmenter le Smic à 1690 euros, d’instaurer une taxe Zucman à 2% sur les hauts patrimoines, de limiter les écarts de salaires, d’abroger la réforme Borne des retraites, d’augmenter la fiscalité sur les successions. Il n’en demeure pas moins dans une logique de redistribution, non négligeable bien sûr, mais qui ne peut changer le logiciel que le capital a su imposer à la planète pour installer la toute-puissance de la finance, réorganiser de fond en comble les nations et les assujettir à ses exigences de rentabilité, les désindustrialiser pour répondre aux prétendus impératifs des « chaînes globales de valeur », transformer leurs institutions et leurs principes de fonctionnement, remodeler les comportements humains. Il est ainsi éloquent qu’il continue, au mépris de la réalité vécue par les peuples, à faire de l’Union européenne, telle qu’elle fonctionne et sur la base de ses traités fondateurs, la solution aux défis de la période, alors que cette construction est au fil du temps devenue le cheval de Troie du « capitalisme de prédation » qu’il dénonce par ailleurs.

Au fond, derrière les mots destinés à retrouver l’oreille du peuple de gauche, c’est une démarche destinée à réoccuper l’espace du centre qui tend à s’esquisser, y compris lorsque l’inspiratrice du projet, l’eurodéputée Chloë Ridel, affiche la volonté de « reprendre à la droite et à l’extrême droite » la notion de « liberté ». Je l’ai déjà écrit dans ces colonnes, il n’est en effet pas anodin qu’elle néglige de l’articuler à celles de « l’égalité » et de « la fraternité » qui ont forgé l’identité républicaine de la France et du mouvement ouvrier en son sein (voir ma contribution aux débats du 40° Congrès du PCF, publiée ici le 31 mai). Car, ainsi que la Révolution française l’avait si bien deviné, la liberté ne doit jamais devenir, selon la célèbre formule, celle « du renard libre dans le poulailler libre ».

À cet égard, la réappropriation d‘un vocabulaire si longtemps délaissé pourrait devenir l’alibi de la candidature de Raphaël Glucksmann. Lui aussi affiche un bilan critique des égarements de la social-démocratie : « Les trente années écoulées de ‘’mondialisation heureuse’’ (…) nous les avons vécues en France comme un crépuscule » (in Nous avons encore envie, Allary 2026). Mais, s’il affiche le dessein d’un « nouveau contrat patriotique pour rendre à la France sa puissance et redonner aux Français la maîtrise de leur destin », et s’il annonce quelques intentions de bon aloi (jusqu’à l’inversion « du rapport capital/travail » et à la réindustrialisation du pays), il s’abstient soigneusement d’aborder les moyens propres à les faire aboutir. De sorte qu’il débouche, presque naturellement, sur « un nouveau contrat européen, conçu comme un véritable pacte de souveraineté et présenté comme l’acte de naissance de la puissance politique européenne ». En clair, il n’imagine rien d’autre que la poursuite, sans doute amendée aux marges, de ce qu’était le credo macroniste de 2017. En l’état actuel du rapport des forces entre puissances du continent, et dans le contexte international d’offensive capitaliste, la « souveraineté européenne » exaltée par le président de Place publique ne saurait que se confondre avec celle des marchés pour lesquels, on le sait, ne compte que la « création de valeur pour l’actionnaire ». Sans oublier qu’elle porte, comme un funeste débouché, l’engagement de notre pays dans la spirale guerrière à laquelle mène inévitablement l’inféodation de l’UE aux diktats de l’Otan.

GARE AU SCÉNARIO ÉTATS-UNIEN

Le danger de voir la France du travail et de la création piégée dans une nouvelle impasse catastrophique s’avère d’autant plus grand que ce qui se présente, face à la tentation d’un social-libéralisme ripoliné, comme une « gauche de rupture » se révèle plutôt comme un populisme tournant le dos aux exigences d’une politique affrontant résolument le pouvoir du capital. À bien y regarder, par delà les mots qui les opposent, Glucksmann et Mélenchon ont pour point commun d’oublier qu’aucune victoire politique n’est imaginable sans que se forme, autour d’un monde du travail qui constitue la majorité sociale d’un pays comme le nôtre, le bloc social des classes et catégories ayant le même intérêt à la transformation radicale de la société.

Le premier n’est toujours pas sorti de l’appréciation hier formulée par le think tank Terra Nova, selon laquelle il ne servirait plus à rien de vouloir disputer au RN la confiance des ouvriers ou des employés. Le second, tout en se prétendant le tribun du peuple, fait de la division de ce dernier — entre France « créolisée » et France « moisie » — le moyen d’asseoir sa suprématie à gauche, même si cette ligne de conduite lui interdit de rassembler une majorité populaire à même de terrasser l’extrême droite. Les partisans du premier ont manifestement en vue, dans le contexte de balkanisation de l’échiquier politique français, la formation d’une coalition électorale « avec le centre droit ». Partisan revendiqué d’une « écologie réaliste », Yannick Jadot va d’ores et déjà dans ce sens, en n’hésitant pas à évoquer un « terrain d’entente minimale » (in Climat : la drôle de guerre, Denoël 2025). La France insoumise, en recourant délibérément au registre de l’identitarisme et du racialisme, entend pour sa part aller au bout de la feuille de route que lui a donnée son leader : renoncer à la centralité du combat de classe.

Il est symptomatique que cela les amène, par-delà des postures officiellement très opposées, à ignorer totalement la grande leçon de la victoire de Donald Trump outre-Atlantique. Celle-ci a cependant ouvert, à l’échelle de toute la planète, un nouveau moment historique, qui voit les fractions dominantes de la grande bourgeoisie chercher à parachever la contre-révolution néolibérale des cinq dernières décennies. Et où c’est le personnage le plus symbolique de l’ultracapitalisme nord-américain qui est parvenu à conquérir la base sociale sur laquelle la gauche s’était bâtie depuis toujours.

Le politiste Aquilino Morelle vient d’y consacrer son dernier essai. Par-delà des conclusions contestables, lorsqu’il appelle par exemple à faire du populisme pour retrouver le chemin du peuple, il n’en formule pas moins un constat imparable, dont tout un chacun devrait partir pour définir une orientation gagnante : « Proposant une réhabilitation radicale de la politique, humiliée pendant quatre décennies par la ‘’mondialisation’’ économique et financière, Trump a su capter le ressentiment, la colère de millions d’Américains au regard de leurs institutions et de leur vie politique, leur mécontentement quant à leur pouvoir d’achat, leur frustration de vivre dans une société profondément inégalitaire, leur inquiétude devant un monde bouleversé en deux ou trois décennies, leur révolte devant l’évanouissement du rêve américain. » Et d’ajouter : « En quelques décennies, la gauche américaine est passée de la lutte des classes et de la question sociale à l’identitarisme et à la guerre culturelle. (…) Les politiciens de gauche l’ont oublié des deux côtés de l’Atlantique : l’électorat populaire reste déterminant pour accéder au pouvoir, et au sein de celui-ci, le monde ouvrier demeure un enjeu stratégique. Donald Trump, lui, l’a compris et en a tiré les leçons en créant Maga » (in La France au miroir de l’Amérique, Grasset 2026).

Bien avant la réélection du milliardaire new-yorkais, l’universitaire américain Mark Lilla avait, à propos d’un Parti démocrate entièrement converti à l’orthodoxie néolibérale et d’une gauche « sociétale » se piquant de radicalité, souligné la profondeur de leur déconnexion avec le pays profond : « Nous ne devrions pas nous étonner si aujourd’hui, lorsqu’on évoque la gauche, tant d’Américains réagissent avec indifférence voire hostilité. Elle est considérée à juste titre comme un dogme soutenu principalement par des élites urbaines cultivées coupées du reste du pays qui envisagent les problèmes de la société actuelle à travers le prisme de l’appartenance identitaire, et qui se focalisent sur des mouvements hypersensibles — gaspillant au lieu de la rassembler l’énergie de ce qui reste de la gauche » (in La Gauche identitaire, Stock 2018).

UN NOUVEAU CHEMIN POUR RASSEMBLER LE PEUPLE

Voilà pourquoi vouloir faire entendre une autre voix, pour reconstruire une gauche à la hauteur et unir le peuple de France sur une politique de classe, ne relève ni du sectarisme imbécile, ni de l’ignorance de la menace que droite extrême et extrême droite font peser sur la République. Au nom de quoi cette voix devrait-elle disparaître du débat électoral et se rallier à une autre des candidatures à présent déclarées, alors que l’expérience vécue atteste qu’elles sont très loin de pouvoir réunir une majorité populaire, voire que certains comportements — celui de Jean-Luc Mélenchon, pour ne pas le nommer — mènent au plus complet désastre, le dernier scrutin municipal l’ayant magistralement illustré ? En vertu de quels faits avérés se permet-on, ici ou là, de décréter qu’un courant ne disposerait pas de la possibilité d’accéder au pouvoir, alors que c’est la gauche tout entière, tous les postulants actuels à la magistrature suprême réunis, qui ne parvient plus, depuis des années, à porter une offre crédible aux yeux de celles et ceux qui n’ont que leur force de travail pour vivre ?

Je suis de celles et ceux qui considèrent sans complexes que le Parti communiste français a toute légitimité pour proposer sa candidature au peuple français en vue de la présidentielle. Non pour simplement planter un drapeau dans cette compétition, mais parce que la démarche qui anime les communistes est la seule susceptible d’amorcer à gauche un mouvement de reconquête d’une majorité populaire, donc de commencer à réunir les conditions d’une victoire contre la réaction et l’extrême droite. Parce que la reconstruction d’une conscience des intérêts communs que possèdent les travailleurs et les travailleuses est l’unique antidote aux divisions que les possédants et leurs supplétifs politiques s’emploient à creuser entre eux. Parce que l’effacement du PCF, à travers notamment son ralliement de 2017 à l’insoumission mélenchonienne, aura non seulement ôté toute visibilité à ses propositions, mais affaibli la gauche tout entière dès lors que ce renoncement aura durablement laissé s’installer le face-à-face entre les tenants de l’accompagnement du néolibéralisme et ceux de la régression populiste et identitariste, ce qui n’aura in fine profité qu’à la démagogie sociale du national-lepénisme. Ni Mélenchon ni Raphaël Glucksmann n’incarnent actuellement une gauche transformatrice, porteuse de l’horizon de la République sociale, universaliste et internationaliste, qui pourrait remobiliser un peuple travailleur qui se sent depuis trop longtemps abandonné d’eux.

Considérer, comme un très grand nombre d’électrices et d’électeurs, que la gauche doit retrouver le sens de classe de son action afin que se réveille l’espoir d’un changement profond, n’est sous ce rapport nullement contradictoire avec le débat, qui doit se poursuivre entre formations de gauche et écologistes, comme avec les citoyennes et les citoyens, afin que les lignes bougent et fassent émerger les grandes propositions propres à relever le pays et à répondre aux attentes de sa population. Concluant la Fête de l’Humanité en Haute-Garonne, le 30 mai, Fabien Roussel l’aura très justement rappelé : « Nous sommes prêts à construire avec d’autres (…) une candidature pour aller parler aux hommes et aux femmes qui doutent, ou n’y croient plus. » Cette conviction ne s’oppose pas davantage à la nécessité de tout mettre en oeuvre afin qu’aux élections législatives se construisent, dans chaque circonscription, les rassemblements les plus larges autour des hommes ou des femmes qui seront considérés comme les mieux à même de battre la droite et l’extrême droite, sachant que c’est ce scrutin qui déterminera, en dernière instance, la majorité politique du pays.

Chacune et chacun l’aura compris, c’est une grande ambition que fixe au Parti communiste la « base commune » proposée par sa direction sortante en vue du 40° Congrès. Son objectif dépasse, et de très loin, ses seuls intérêts, puisqu’elle vise, dans une configuration internationale des plus dangereuses pour l’humanité, à ouvrir une perspective nouvelle à la France, à notre peuple, à la gauche. Elle refuse de se résigner aux petites opérations boutiquières qui détournent les Français de l’action publique. Elle ne confond pas non plus la politique avec « le bruit et la fureur » par lesquels d’aucuns s’emploient à saturer les réseaux sociaux. Les 5, 6 et 7 juin, les communistes vont donc voter sur ce projet de « base commune » et sur les textes alternatifs qui lui sont opposés. Par là, ils décideront s’ils veulent poursuivre sur le chemin ouvert par les 38° et 39° Congrès, qui ont commencé à mettre fin à un effacement néfaste et à rendre de l’écho à leur parole originale…

Christian_Picquet

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