Réflexions sur la question du “socialisme”
Celles et ceux qui s’intéressent à la politique et à la vie de la gauche le savent : un congrès du Parti communiste français intéresse bien au-delà de ses adhérentes et adhérents. Ce qui reflète à quel point le parti se trouve, depuis des décennies, au coeur de la gauche, y portant avec détermination et continuité l’idée d’une France qui connaissent demain de nouveaux « Jours heureux ». J’ai déjà évoqué, sur ce blog, les échanges qui, à propos des rendez-vous politiques de 2027, se mènent dans les sections et fédérations. Depuis ma dernière note, les communistes ont, très majoritairement (à 62%), choisi la « base commune » proposée par leur conseil national pour préparer l’aboutissement de ce processus — lequel, au passage, témoigne d’une vitalité démocratique dont il est permis de s’enorgueillir, tant il contraste avec ce qui se passe ailleurs, dans la sphère politique et même à gauche —, à Lille du 3 au 5 juillet, lorsque se réuniront près d’un millier de délégués venus de tous les départements. Les discussions ne portent toutefois pas seulement sur la dimension électorale, l’analyse des bouleversements en cours de l’ordre mondial, des mutations du capitalisme ou de l’état catastrophique de la France allant de pair avec la définition des réponses que le PCF entend porter pour relever ces défis, avec la grande réflexion qui s’impose sur la construction des luttes sans lesquelles il sera impossible de reconstruire un rapport de force à la hauteur des attaques du capital, et avec un travail soigneux sur les moyens de déployer le parti, de l’enraciner au plus profond des territoires et des lieux de travail, de le rendre plus fort et plus influent. Au nombre des sujets abordés, figure le retour, dans le texte d’orientation, de la perspective d’un « socialisme aux couleurs de la France », dans le cadre du processus de transformation révolutionnaire que nous appelons de nos voeux pour le pays. Elle n’y figurait plus depuis des années, mais le 39° Congrès avait souhaité que la réflexion se rouvre à ce propos. C’est maintenant chose faite, la question figurant dans la « base commune » du 40° Congrès. Avec d’autres dirigeants, j’ai participé au groupe de travail mandaté pour préparer les travaux du conseil national sur ce point, et c’est à ce titre que j’ai donné une contribution à la revue Cause commune du mois de février. Sur les réseaux sociaux, mon point de vue s’est parfois retrouvé déformé, et c’est la raison pour laquelle je reproduis ci-dessous cet article. Je l’avais, et cela résume ma démarche, intitulé : « Éloge de la complexité d’une réflexion. »
« S’il faut rouvrir le débat sur le socialisme, ce n’est certainement pas pour fétichiser le mot ou ignorer la complexité de ce qu’il recouvre. C’est, pour les communistes, afin de renouer le fil d’une réflexion stratégique plus que jamais indispensable dans la période tourmentée que traversent la gauche et le mouvement ouvrier. Plus précisément, il s’agit de se prémunir des postures étroitement revendicatives ou protestataires, pour reposer dans sa cohérence la question du pouvoir à conquérir. Dit autrement, en partant de leurs exigences et attentes, l’objectif est de proposer à la classe travailleuse et au peuple un chemin pertinent vers le changement politique et social.
NI ” COMPROMIS SOCIAL ”, NI ” COMMUNISME DÉJÀ LÀ ”
« En ce sens, évoquer de nouveau le socialisme présente l’avantage de soulever le problème cardinal de la socialisation des grands moyens de production et d’échange, afin d’engager un processus de dépassement du capitalisme. Dans L’État et la révolution, Lénine y voyait d’ailleurs, avec néanmoins une grande prudence qu’il convient de souligner, la condition préliminaire de la transition vers le communisme : ‘’ C’est cette société communiste qui vient de sortir des flancs du capitalisme et porte dans tous les domaines les stigmates de la vieille société que Marx appelle la « première » phase ou phase inférieure de la société communiste. ‘’ Bien peu en harmonie avec les sentences emphatiques qui auront fleuri au siècle passé, telle celle de la révolution bolivarienne conférant au socialisme la tâche de ‘’ rendre possible ce qui est impossible ‘’, le dirigeant bolchevique se contentait sobrement d’évoquer un nouvel ordre social ‘’ que l’on appelle habituellement socialisme ‘’.
« Avec l’instauration d’un mode de production nouveau, n’étant plus majoritairement basé sur l’appropriation privée du surproduit social — même s’il subsiste de larges éléments de mixité dans l’économie —, ce moment est appelé à marquer la rupture avec le vieil ordre des choses. Sous ce rapport, il se distingue aussi bien de l’idée du ‘’ compromis social ‘’ recherché avec les classes possédantes, qui aura été au coeur du projet social-démocrate avant que celui-ci ne sombre dans l’abdication piteuse devant la globalisation capitaliste, que de la théorisation plus récente d’un ‘’ communisme déjà là ‘’, laquelle aura de facto évacué la question de la rupture révolutionnaire et, par conséquent, le besoin d’un parti communiste pour en porter la perspective.
« L’expérience historique en atteste, la transition vers le communisme sera un très long processus, marqué par de brusques accélérations comme par des périodes de stagnation ou de compromis, dictées par les développements concrets de la lutte des classes. Ainsi, si la socialisation des principaux moyens de production et d’échange en marque l’enclenchement, elle ne suffira pas à affranchir la société de toute forme d’appropriation privée du produit nécessaire. Elle n’abolira pas d’elle-même le salariat, une partie du surproduit social demeurant dès lors appropriée sous forme de privilèges individuels et de consommation.
UN LONG PROCESSUS, NON UNE ” ÉTAPE ”
« C’est la raison pour laquelle la notion ‘’ d’étape ‘’, parce que semblant vouloir figer ce moment particulier, s’avère problématique voire dangereuse. La prise de contrôle de leviers économiques essentiels, leur socialisation, la planification des choix de développement devront impérativement s’appuyer sur l’intervention populaire, l’extension des libertés individuelles et collectives, la conquête des pouvoirs de contrôle et de décision à tous les niveaux, jusqu’à l’échelon des entreprises. Loin de ce qu’aura pu recouvrir la notion de dictature du prolétariat dans le passé, c’est l’horizon de la ‘’ démocratie jusqu’au bout ‘’, autant que celui d’une République sociale dépassant ses limitations étatistes pour se faire autogestionnaire, qui devront être les leviers de la transformation révolutionnaire de la société. Nous avons, à cet égard, à apprendre de Jaurès, lorsqu’il formulait cette mise en garde : ‘’ Si l’organisation socialiste devait être l’extension du patronat actuel de l’État, des services publics tels qu’ils fonctionnent aujourd’hui, elle ne serait qu’une immense duperie. ‘’
« Il convient ici de s’arrêter sur la critique, portée notamment par Lucien Sève, de la conceptualisation d’une étape socialiste. Elle y voit le corollaire du stalinisme, de la sclérose bureaucratique de l’Union soviétique et des expériences s’étant réclamées du communisme au siècle passé, de leur dérive absolutiste. Mais cet ‘’ étapisme ‘’, loin d’être la cause de la perte actuelle de crédit du projet de dépassement du capitalisme, aura plutôt été la traduction de l’échec d’une tentative : celle d’opérer une révolution des rapports sociaux, alors que les conditions matérielles n’en étaient pas réunies dans les formations sociales où les communistes avaient été amenés à prendre le pouvoir.
« Marx avait d’ailleurs perçu le problème. À ses yeux, tenter d’engager la transition vers le communisme dans des pays portant encore les marques du féodalisme, mais où les circonstances historiques pouvaient amener à la rupture de la chaîne des dominations capitalistes, constituait une équation impossible à résoudre. Dans son avant-propos à sa Critique de l’économie politique, il écrivait par exemple : ‘’ Jamais une société n’expire avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir ; jamais, des rapports supérieurs de production ne se mettent en place avant que les conditions matérielles de leur existence ne soient écloses dans le sein même de la vieille société. ‘’ C’est le problème fondamental que le 39° Congrès du PCF, revenant sur le bilan du ‘’ socialisme réel ‘’, identifiait en parlant d’un ‘’ système étatiste autoritaire qui s’est développé dans une société initialement arriérée ‘’.
« Par conséquent, ni la fétichisation du mot — qui apparaîtrait quelque peu abstraite à celles et ceux que nous voulons convaincre de notre projet —, ni son élimination de notre réflexion, ne sont de nature à régler le défi stratégique que nous avons à relever. Sa réintégration dans une démarche destinée à remettre en pleine visibilité l’incontournable nécessité de conquérir le pouvoir d’État — de même que tous les pouvoirs à travers lesquels peut s’instaurer un rapport de force favorable à celles et ceux qui ne vivent que de la vente de leur force de travail —, peut dessiner la voie d’une société pleinement démocratique, plaçant l’intérêt général humain au coeur du nouveau modèle de développement, socialement juste et écologiquement soutenable, dont nous portons la nécessité.
D’AUTRES QUESTIONS THÉORIQUES MISES À JOUR
« À bien y regarder, au demeurant, la réflexion désormais ouverte sur la stratégie révolutionnaire et la transition au communisme, permet de mettre sur la table d’autres questions théoriques fondamentales. Pour en citer quelques-unes : celle que nous pose l’articulation entre la participation à une expérience gouvernementale de gauche, telle que nous en avons déjà connue, et l’ouverture d’un processus de transition socialiste ; celle du rapport entre un mouvement de socialisation et les éléments de mixité de l’économie qui subsisteront nécessairement ; celle de l’État, dont le ‘’ dépérissement ‘’ annoncé par Marx ne fera pas disparaître mécaniquement le besoin d’une puissance publique pour synthétiser un intérêt général tant que continueront à exister des classes et groupes sociaux distincts ; celle de la relation de la nation au monde, les ruptures révolutionnaires intervenant inévitablement dans le cadre des nations — puisque c’est à cette échelle que se structurent les luttes de classes —, mais leur rétraction nationale ayant démontré ses impasses tragiques avec la théorisation du ‘’ socialisme dans un seul pays ‘’ ; celle du refus des ‘’ modèles ‘’, l’ordre mondial multipolaire de ce XXI° siècle pouvant nous confronter à de nouvelles expériences politiques, qui ne seront pas davantage qu’hier des exemples à appréhender sans distance critique…
« Bref, nous nous engageons dans un débat extrêmement fécond pour un parti qui, comme le nôtre, entend rester doublement fidèle : au communisme conçu comme ‘’ mouvement réel qui abolit l’état actuel ‘’ ; et au ‘’ communisme politique ‘’ qui, en France, est l’héritier des principes mis à jour par la Grande Révolution. »
Dans le texte sur lequel planchent actuellement les communistes, le premier moment de la transition au communisme est désigné comme un « socialisme au couleurs de la France ». Comme j’ai eu l’occasion de l’écrire déjà dans une autre contribution aux débats du 40° Congrès (publiée le 31 mai ici), il ne s’agit pas par là d’exprimer de la nostalgie pour des formules ayant déjà existées dans l’histoire de notre parti, ni de manifester une quelconque appétence pour un repli sur les frontières nationales, ce qui relèverait d’un parfait contresens historique dans la configuration de l’économie globalisée à laquelle nous sommes confrontés. La volonté est plutôt de rappeler, contre toute notion de « modèle » qui s’imposerait quelles que soient les conditions, que la transition au communisme pour laquelle militent les communistes français, ne saurait s’abstraire de l’héritage des combats du mouvement ouvrier révolutionnaire dans notre pays, mais qu’elle entend au contraire les approfondir en poussant jusqu’au bout les principes nés avec la Révolution française et développés ensuite à l’occasion de tous les soulèvements populaires ayant marqué les deux siècles écoulés : l’extension audacieuse de la démocratie, la poursuite du combat pour l’universalité des droits humains contre tout ce qui cherche à fragmenter la société, la recherche de l’égalité réelle afin d’en finir avec toutes les formes d’exploitation et d’oppression, l’objectif de nouveaux pouvoirs à arracher pour les citoyens et les travailleurs afin de remettre en cause la domination du capital. Ce sera aux délégués du congrès de Lille de décider, au final de la formule qui leur paraîtra la mieux à même de traduire à la fois leur histoire et leur projet pour le pays, pour son peuple et pour la gauche.































