Le fédéralisme contre la République
Si je consacre ma première note de la sortie de l’été à la question de la décentralisation, ce n’est pas seulement parce que l’université d’été des communistes y aura consacré un atelier. C’est que la question met en jeu l’avenir même de notre République, en ce que c’est l’héritage de 1789 qui se trouve, depuis des décennies, visé par les gouvernements en place. Le 23 juin dernier encore, avec l’adoption en première lecture du projet de loi constitutionnel relatif à l’autonomie de la Corse, le débat se sera vu soudainement dépouillé des mythes qui l’avaient si longtemps entouré. De la droite enfiévrée de néolibéralisme à la gauche prisonnière de sa résignation devant le nouvel âge du capitalisme, il avait auparavant été de bon ton d’asséner que la France souffrait de « jacobinisme », et que telle était la cause de son déclin et de l’atrophie de sa démocratie. Cette fois, au terme d’années de tentatives et de ballons d’essai, l’engagement du processus menant l’île à un statut qui « tient compte de ses intérêts propres liés à une insularité méditerranéenne et à sa communauté historique, linguistique, culturelle ayant développé un lien singulier à sa terre », aura bénéficié d’un large soutien. Qui sera allé jusqu’à La France insoumise, 60 de ses députés sur les 62 alors présents ayant approuvé un texte permettant à la collectivité de Corse de déroger aux normes et dispositions législatives applicables au reste du territoire métropolitain, à l’exception des dimensions régaliennes… Cette rupture mélenchoniste — mais elle n’est que l’ultime maillon de la longue chaîne de dérives caractérisant ce courant, j’y reviendrai prochainement ici — avec la défense de la République « une et indivisible » est d’autant plus remarquable que le projet gouvernemental accélère la marche à la fédéralisation de la nation, dans le seul objectif de satisfaire aux exigences de valorisation d’un capital pressé de mettre territoires et citoyens en compétition dans une course effrénée au moins-disant social autant qu’au moins-disant démocratique. Bien sûr, rien n’est encore joué, le projet de loi devant encore successivement franchir le cap du débat au Sénat, d’une éventuelle commission mixte paritaire si la Haute Assemblée (comme c’est probable) ne votait pas dans les mêmes termes que le Palais-Bourbon, et du Congrès de Versailles où il devrait encore réunir les trois-cinquièmes des parlementaires, une loi organique déposée après la révision de la Loi fondamentale devant in fine déterminer les modalités par lesquelles des compétences nouvelles pourraient être exercées par les élus corses ainsi que leurs champs d’application. Il n’empêche ! C’est un point de non-retour qui s’avère sur le point d’être franchi, ce qui ne manquera pas d’entraîner à terme des retombées calamiteuses sur les politiques sociales et fiscales à l’échelle de l’ensemble de l’Hexagone. Ce qui fait de cette question l’un des enjeux majeurs de la future présidentielle, du moins pour celles et ceux qui, à l’instar des communistes, portent la perspective d’une nouvelle République, démocratique et unitaire, sociale autant qu’irréductiblement attachée à l’égalité des droits, laïque comme universaliste. Je devais, ce week-end, au côté de Cécile Cukierman, intervenir sur le sujet à l’occasion de l’université d’été du PCF. N’ayant pu honorer ce rendez-vous, pour des raisons indépendantes de ma volonté, je publie ci-dessous le texte de la contribution que j’eus dû présenter.
« Parler du projet communiste de décentralisation pour la France, c’est en premier lieu appréhender le choix auquel nous sommes confrontés.
« Il y a en effet deux façons de penser la décentralisation (je reviendrai sur le terme lui-même) : ou il s’agit de démocratiser la vie publique et les politiques publiques ; ou la question est réduite à une prétendue efficacité économique, dans le cadre du modèle néolibéral qui s’est imposé au pays comme au monde sur le demi-siècle écoulé.
DEUX VISIONS OPPOSÉES DE LA DÉCENTRALISATION
« Les communistes se situent évidemment du côté de la première option. Ce qui traduit une fidélité à l’esprit de la République depuis ses origines.
« Il faut, en effet, faire justice du procès sans cesse instruit contre le ‘’ jacobinisme ‘’, depuis que la Révolution française aura accouché du modèle très particulier que représente la République dans notre pays, moins d’ailleurs dans les institutions qu’elle aura successivement revêtues que dans ses principes. Ceux-ci ajoutent en effet à la démocratie la recherche de l’intérêt général, ils considèrent la République comme l’expression de la souveraineté du peuple dans le cadre d’une nation à la définition exclusivement politique (et non ethnique ou religieuse), et ils proclament l’universalité des droits humains à l’intérieur du pays comme au-delà de ses frontières.
« La Première République n’aura ainsi pas seulement imaginé une structure administrative, initié la séparation de l’Église et de l’État, bâti un embryon d’instruction publique. Elle aura également fait de la proximité entre les citoyens et les lieux de décision l’un de ses principes de fonctionnement. La proclamation de son ‘’ unité indivisible ‘’ n’aura ainsi jamais visé à uniformiser la nation au moyen de sa mise sous tutelle par Paris.
« On peut même dire que l’une des oeuvres les plus fécondes de la République montagnarde aura consisté à imaginer un processus de co-décision entre la Convention d’une part, et les communes et assemblées départementales élues de l’autre. La première Constitution prévoyait en ce sens, dans ses articles 58 et 59, l’envoi de chaque projet législatif à toutes les communes ; la loi proposée ne devenait ensuite effective, au bout de quarante jours, que si ‘’ dans la moitié des départements, plus un, le dixième des assemblées primaires de chacun d’eux, elle n’avait pas rencontré d’opposition ”.
« Un siècle plus tard, dans sa Critique du projet de programme d’Erfurt, (in Programmes socialistes, Éditions de la liberté, 1947), Friedrich Engels applaudissait d’ailleurs cette large auto-administration réalisée dans cette République unitaire : ‘’ De 1792 à 1798, chaque département français, chaque commune avait son autonomie complète (…), et voilà ce qu’il nous faut également. Comment il faut organiser cette administration, et comment on peut y arriver sans bureaucratie, c’est ce que nous ont montré l’Amérique et la première République française. ‘’
« Il faut remarquer que, contrairement à la légende largement entretenue d’un jacobinisme éradicateur des diversités, la III° République sera demeurée dans cet esprit avec les lois (notamment celle de 1884) qui consacrèrent la possibilité pour les départements et les communes de se gouverner selon le principe de libre administration, avec les compétences législatives que la législation leur conférait.
« Que le mouvement ouvrier naissant ait alors dû combattre cette République bourgeoise rétablie après l’écrasement de la Commune, afin de défendre la visée de la République sociale, ne saurait occulter cette réalité, que masque l’engouement actuel des néolibéraux pour un ‘’ girondinisme ‘’ qu’ils prétendent retrouver contre les prétendues horreurs du ‘’ jacobinisme ‘’. C’est plutôt l’Empire — et, par la suite, la machine administrative générant son fonctionnement de plus en plus bureaucratisé — qui auront achevé autoritairement l’unification de l’espace national, réduit par la violence les différences culturelles et régionales, réalisé brutalement l’intégration des survivances des communautés paysannes d’Ancien Régime.
« C’est dans un tout autre esprit que se seront inscrites les entreprises de ‘’ décentralisation ‘’ que la France connaît depuis la fin du XX° siècle. Elles n’auront obéi qu’aux exigences de valorisation du capital et à l’adaptation de la France à la mondialisation néolibérale
« Sans doute, la ‘’ décentralisation ‘’ initiée par Gaston Defferre, peu après l’élection de François Mitterrand, se sera-t-elle seulement affirmée comme une volonté de rapprocher les citoyens des lieux de décision, et de lier le fonctionnement institutionnel local à l’aménagement du territoire. Elle se sera, par exemple, dans ce cadre, contenté de transformer les régions, précédemment découpée sous la présidence Pompidou, en collectivités territoriales alors qu’elles n’étaient jusque-là que des établissements publics.
« Reste que, en se conjuguant avec la conversion des gouvernements à dominante socialiste au dogme néolibéral et aux exigences de la globalisation marchande et financière, cette première version de la ‘’ décentralisation ‘’ sera vite devenue le Cheval de Troie d’autre chose : un processus qui, loin de procéder du principe d’égalité entre collectivités, se sera employé à détruire et à rendre inopérante la conception française de la République, avec les conquêtes démocratiques et sociales qui l’auront au fil du temps façonnée.
« Impossible, dans ces quelques minutes d’introduction, d’entrer dans les détails. Cependant, dès la révision constitutionnelle promue sous Jean-Pierre Raffarin le 28 mars 2003, et sous couvert de développer les transferts de compétences, on aura initié une dynamique de territorialisation de la République, d’édulcoration du principe d’intérêt général, de substitution du contrat à la loi commune, de généralisation de la déréglementation, et de destruction des services publics. Suivront, dans les années 2010, la réforme Sarkozy visant à rendre obligatoires les intercommunalités sans fixer le moindre seuil, puis, sous le quinquennat de François Hollande, a loi MAPTAM (pour ‘’ modernisation de l’action publique territoriale et affirmation des métropoles ‘’) en 2014. Cette loi aura abouti à corseter les pouvoirs des élus, notamment ceux des petites communes contraintes martialement d’entrer dans les intercommunalités et de fusionner en affaiblissant le lien du citoyen avec le service public (Révision générale des politiques publiques oblige…). Avec la réforme de 2015, on aura abouti à un redécoupage de régions s’éloignant encore des populations, du fait du gigantesque périmètre de beaucoup d’entre elles. La constitution simultanée de puissantes métropoles concentrant les richesses et accentuant du même coup les déséquilibres territioriaux, sera venue compléter ce dispositif.
« Au total, le paysage institutionnel aura été rendu à peu près illisible des populations autant que des élus. Il n’aura généré aucune des économies promises pour le promouvoir. Et il aura engagé une dynamique de fédéralisation visant à mettre en compétition les régions métropolitaines, dynamitant les principes d’égalité des citoyens devant la loi commune, de péréquation et de solidarité inter-générationnelle reposant nécessairement sur une répartition permise par un cadre national définissant des règles communes claires.
« Cette dynamique s’inscrit dans la continuité de la ‘’ concurrence libre et non faussée ‘’ que consacrent les traités de l’Union européenne, et elle aboutit à substituer une différenciation territoriale à la définition de la République comme ‘’ une et indivisible ‘’. Il convient, ici, de souligner que la construction capitaliste de l’Europe n’aura cessé, non de vouloir effacer les États, encore moins de s’affirmer comme une nouvelle entité étatique qui aurait soulevé la question de la responsabilité de ses instances dirigeantes devant les citoyens des différents pays, mais de chercher à contourner les échelons nationaux. C’est en ce sens qu’aura été créé, à partir de 1994 (deux ans après la promulgation du Traité de Maastricht, le Comité européen des régions, et que l’article 8 du protocole 2 du Traité de Lisbonne aura voulu offrir aux collectivités et audit Comité des régions la possibilité de saisir la Cour de justice européenne pour manquement à la subsidiarité. Autrement dit, c’est à la mise en concurrence directe des échelons nationaux et régionaux que l’on se sera employé.
« Dès 2002, dans un article du Figaro-Magazine, la philosophe néoconservatrice Chantal Delsol (aujourd’hui proche de Peter Thiel, le magnat de la tech trumpiste nord-américaine) écrivait : ‘’ Une République girondine confierait à l’État les pouvoirs régaliens et abandonnerait aux groupes intermédiaires, publics, privés, associatifs, tout ce qui les concerne de près. Le temps de travail, l’âge de la retraite y seraient négociés par contrats et à choisis à la carte. Les universités décerneraient leurs diplômes et nommeraient les enseignants en tenant compte des critères officiels de compétences. ‘’ Sur cette stratégie de différenciation territoriale, convergent à présent la plupart des composantes de la droite, mais aussi une large part de la social-démocratie (qui la justifie souvent au nom de la ‘’ souveraineté européenne ‘’) et l’essentiel du courant écologiste qui aura fait de ‘’ l’Europe des régions ‘’ sa marque de référence.
DES ETHNORÉGIONALISMES À L’AUTONOMIE DE LA CORSE
« Cette tendance lourde aura fini par se conjuguer avec la montée en puissance des ethnorégionalismes, qu’elle aura même favorisée. Comme toute institution, les collectivités territoriales doivent produire de la légitimité pour donner un sens à leur politique. Ce qui aura conduit à un développement extraordinairement important d’une forme particulière d’identitarisme. Un phénomène qui aura pu s’adosser à diverses dispositions législatives promulguées durant les deux quinquennats d’Emmanuel Macron, comme la loi 3DS (pour ‘’ différenciation, décentralisation, déconcentration ‘’) de février 2022, ou encore la loi NOTRe du 7 août 2025 portant sur la ‘’ nouvelle organisation de la République ‘’. Le pays sera, ce faisant, entré dans ce que le politologue Benjamin Morel désigne comme une ‘’ décentralisation asymétrique ‘’, où la recherche d’identités se distinguant de celles de la nation et de la République devient un élément essentiel de légitimation des institutions concernées et de complexification des politiques publiques.
« Cela aura entraîné une logique de surenchères, amenant les collectivités à une course sans fin au statut le plus singulier et aux compétences les plus élargies, lesquels s’avèrent principalement définis en fonction d’identités supposées les justifier, ce qui n’a plus grand chose à voir avec la conception ayant initialement présidé à la décentralisation. Le processus se sera développé d’abord avec la Corse, puis avec la création de la ‘’ Collectivité européenne d’Alsace ‘’, et il pourrait se prolonger demain avec la Bretagne. À propos de celle-ci, l’ancien Garde des sceaux socialiste Jean-Jacques Urvoas proposait, dès 2014, la création de 26 conseils de territoire dans ’’ les pays de Bretagne ‘’.
« L’enjeu doit être précisément mesuré par notre parti : à se poursuivre dans sa logique actuelle, c’est à la fin de l’idée démocratique elle-même que le processus aboutira. Ce ne sera plus le principe d’égalité entre les collectivités qui fondera la décentralisation, ce sera son contraire, la spécificité des territoires se trouvant justifiée à partir d’identités plus ou moins fortement reconstruites, au prix du démantèlement de la conception française de la République. La droite néolibérale a parfaitement saisi quel parti elle pouvait en retirer : à preuve, on aura vu des candidats bretons LR se rendre en Alsace dont la collectivité leur paraissait un modèle à suivre. Benjamin Morel est, de ce point de vue, parfaitement fondé à considérer que la décentralisation ‘’ est devenue un outil de reféodalisation » de l’État. ‘’ Cette logique, ajoute-t-il, ne peut qu’être perdante et mener en France à la situation qu’ont connue l’Espagne, la Belgique ou la Grande-Bretagne ‘’ (in La République et ses régions, Fondation Res Publica 2023).
« L’un des traits les plus dangereux de cette dérive est la place qui se trouve ainsi donnée aux revendications des formations ethnorégionalistes. Celles-ci s’appuient sur des cultures régionales le plus souvent remodelées et idéalisées par des secteurs militants en quête de ‘’ racines ‘’. Loin de puiser à des sources progressistes, les forces politiques en question instrumentalisent les cultures concernées dans une reconstruction idéologique qui n’hésite pas, à bien y regarder, à faire disparaître leurs véritables originalité. Les langues deviennent, ce faisant, non la traduction des expériences qu’ont cristallisé dans l’histoire du pays de ‘’ petites patries ‘’, mais le véhicule d’identités destinées à installer un rapport nouveau à la collectivité nationale. On ne saurait, sous ce rapport, oublier que ce genre de théorisations se trouva portée par des forces éminemment réactionnaires, voire d’extrême droite. Un Maurras prônait, par exemple, une réorganisation politique et administrative distincte pour chaque territoire, et il développait une conception ethnique des nationalismes intégraux contre la République, son projet fédéraliste ne se concevant que dans le cadre d’une restauration de la monarchie.
« Avec le projet de loi constitutionnelle adopté en première lecture par l’Assemblée nationale le 23 juin dernier, nous sommes entrés dans une nouvelle phase de la déconstruction de la République. Sa définition d’une ‘’ communauté historique, linguistique, culturelle ayant développé un lien singulier à sa terre ‘’ n’a pas simplement des relents maurrassiens. Elle se révèle sans précédent dans l’histoire de la République, dans la mesure où elle touche aux principes de 1789 autant qu’à celui de solidarité nationale. Soumise au Parlement sans que jamais les citoyens vivant en Corse aient été consultés (alors qu’ils avaient refusé, par référendum, la création d’une collectivité unique en 2003), le pouvoir normatif spécifique accordé à la collectivité de Corse ouvre le chemin à l’instauration d’une différenciation politique. La procédure parlementaire ne fait que débuter, et rien ne permet de penser qu’elle ira à son terme avant la présidentielle de 2027. Si le texte voyait toutefois le jour, les conséquences en seraient majeures pour le droit du travail, les statuts et conventions collectives, la Sécurité sociale et le régime général, le système de retraite et les allocations familiales. L’effet de souffle de ce nouvel acte de fédéralisation de la France ne resterait pas confiné à l’île, il toucherait tôt ou tard l’ensemble des régions métropolitaines, mises compétition au détriment des plus pauvres.
« Les propositions qui se font actuellement entendre sur un ‘’ fédéralisme à la française où les territoires ont la capacité à faire et où l’État s’occupe du régalien ‘’ (pour reprendre les termes du président de la région PACA, Renaud Muselier, le 18 octobre 2025), doivent être prises très au sérieux. Dans le double contexte de la crise qu’affronte le pays et d’offensive du capital pour y trouver une issue, elles dessinent l’une des dimensions de la campagne présidentielle qui s’ouvre.
QUATRE PISTES POUR UNE NOUVELLE RÉPUBLIQUE DÉCONCENTRÉE
« Une grande bataille s’ouvre, elle sera au coeur de la ‘’ nouvelle République ‘’ dont nous portons le projet. Sans doute, d’ailleurs, faudrait-il parler désormais de déconcentration, plutôt que décentralisation, au regard des lourds problèmes que charrie désormais le terme. Quatre pistes devraient, à mon sens, être explorées.
« En premier lieu, il convient, d’abord et avant tout, de mettre fin au cercle vicieux des statuts particuliers. Décentralisation ou déconcentration, selon l’appellation choisie, devront être totalement repensées afin qu’elles soient le vecteur de la démocratisation radicale des politiques publiques. Ce qui suppose de vraies compétences pour des collectivités disposant de véritables sources de financement. Celles-ci devront reposer sur des mécanismes de péréquation fiscale clairement redéfinies afin de compenser les différences de situation entre territoires, sans que cela vienne détruire le cadre national comme l’indivisibilité de la République.
« Ensuite, dès lors que l’on ne saurait penser l’unité de la nation en abandonnant certaines de ses composantes, il importe de redonner toute sa place à la puissance publique. Donc à l’État qui, en France, a bâti la nation et dont la centralité est d’autant plus nécessaire que celle-ci se délite. Ce n’est contradictoire ni avec une politique de démocratisation profonde des institutions, ni avec une déconcentration respectueuse de la démarche républicaine. La règle de la subsidiarité démocratique pourrait au contraire, dans le respect du droit commun, permettre que soit traité à l’échelon le plus proche des populations tout ce qui peut l’être, les échelons supérieurs gérant ce qui s’impose à cette échelle en fonction des critères de cohérence et d’efficacité. Un droit de veto suspensif pourrait même être accordé aux instances locales qui considéreraient que des décisions nuisent aux besoins les plus fondamentaux de leurs habitants.
« De même, revoir l’ensemble de l’architecture institutionnelle devient, dans le même temps, indispensable. Parce qu’ils assurent la proximité entre citoyens et élus, les communes et les départements doivent demeurer la base de l’édifice républicain. Les intercommunalités ont besoin de retrouver un souffle démocratique en redevenant des instances de coopération respectueuses des communes et de leurs besoins. Il s’impose d’engager un mouvement de démétropolisation du pays, ce qui exige de retrouver l’esprit d’un aménagement du territoire élaboré au plus près des citoyens et de leurs élus, afin que ce soit l’intérêt général qui prévale et non plus l’inégalité entre territoires. Quant aux régions, elles ne sauraient plus se perpétuer dans leurs actuels découpages, pour se rapprocher des populations. Si le fait régional ne saurait plus être remis en cause, et pour lui permettre d’être véritablement le moteur d’un développement économique et social nouveau, il lui faut reposer sur une véritable démocratie citoyenne, ainsi que sur une coopération refondée avec les départements.
« Enfin, il importe de ne plus laisser le terrain des ‘’ petites patries ‘’ aux ethnorégionalismes. Les langues régionales représentent une richesse de la France, elles doivent donc être défendues et apprises par toutes celles et tous ceux qui le souhaitent. Ce qui nécessite, contre les manipulations à l’oeuvre aujourd’hui, qu’elles soient enseignées dans les formes où elles furent et sont encore parfois parlées. C’est à l’école publique que revient cette mission, car elle seule peut l’assumer sans faire de concessions à des programmes idéologiques contraires aux principes de la République, et elle seule peut aussi, simultanément, favoriser l’étude des cultures minoritaires et oeuvrer à la parfaite maîtrise par tous et toutes de la langue ‘’ référentiaire ‘’ — je reprends l’expression à Gilles Deleuze et Félix Guattari (in Kafka, Pour une littérature mineure, Éditions de Minuit 1975) — qu’est le français, cette maîtrise étant indispensable à l’exercice de la démocratie à l’échelle du pays entier. »
Au fil des ans, la gauche et les forces authentiquement républicaines se seront laissées endormir en se berçant de l’illusion que les lois de « décentralisation » étaient mues par la volonté d’en finir avec l’hyper-centralisme administratif français. Élu régional de Midi-Pyrénées à l’époque, j’ai souvenir de la complaisance de mes collègues socialistes et écologistes envers la création de super-régions sous le mandat de François Hollande. Il devient urgent que le camp progressiste se réveille. Qu’il cesse de prendre une impitoyable visée néolibérale, dictée par les seuls intérêts des marchés et de la finance, pour une volonté de satisfaire la légitime aspiration à « vivre et travailler au pays », comme on disait dans les années 1970. Inutile à présent de déplorer une « crise démocratique » qui voit une ample partie du pays se détourner de la politique en s’abstenant ou en votant pour cette force éminemment dangereuse qu’est le Rassemblement national, si l’on poursuit sur le chemin du démantèlement de la République, dans les principes que lui aura donnés la Grande Révolution. Ici, il suffit de regarder les résultats de chaque scrutin, pour relever que la participation électorale s’élève à mesure que les citoyens et les citoyennes sont proches des lieux de décision. À l’inverse, partout en Europe où l’on aura laissé libre cours aux entreprises de fédéralisation néolibérale, où l’on aura substitué les identitarismes régionaux à la souveraineté démocratique des peuples, on aura poussé l’instabilité institutionnelle à son apogée, enfermé les populations dans une compétition effrénée, favorisé l’essor des ethnicismes et du racisme les plus vils. Dans ce contexte, il faut prendre au sérieux les appels d’un Monsieur Bayrou ou d’un Monsieur Borloo à un « fédéralisme à la française ». Ceux-là nous entraînent vers un autoritarisme technocratique qui ruinerait les bases de notre vie collective, jusque-là fondée sur le dépassement des particularismes diviseurs comme des replis aussi excluants que réactionnaires. Plus encore, ils conduisent notre Hexagone à l’impuissance définitive de sa puissance publique, aucun renouveau industriel et aucune transition écologique d’envergure, pour ne prendre que ces exemples, ne pouvant être conduits hors d’une planification démocratiquement élaborée à l’échelon national, celle-ci pouvant seule déterminer des objectifs unifiés et une répartition des moyens adaptée aux besoins des différents territoires. La campagne qui va s’ouvrir pour la présidentielle ne sera, à n’en pas douter, qu’une bataille entre conceptions opposées du devenir de la France…
Post-Scriptum. Au moment où j’allais mettre en ligne la retranscription de ma conférence du 21 août, j’entendis Jean-Luc Mélenchon reprendre, à l’occasion de son université d’été, sa proposition d’« éco-régions ». Outre que ce concept fait inévitablement penser aux thèses d’un courant utopiste nord-américain qui suggère de substituer au découpage des USA en États fédérés une société régionalisée en harmonie avec les cadres de vie et prenant en compte les bassins versants (comme le signalait, avec pertinence, Frédéric Giraut dans Le Monde du 25 juillet dernier), cette énième innovation du chef insoumis se dérobe à la rupture pourtant si indispensable avec le processus de fédéralisation en cours de la France. Outre-Atlantique, relève en ce sens le géographe Giraut, « c’est le cadre national qui est remis en cause dans une sorte de panaméricanisme de petites éco-régions ». Non seulement, on imagine mal comment ce remodèlement de notre architecture institutionnelle pourrait relever les défis d’une transition écologique planifiée, d’une création de richesses équilibrée et de la solidarité nationale, mais la dynamique pourrait en être, à l’inverse des intentions affichées, le dynamitage d’une structuration des territoires héritée de l’histoire et des combats de notre peuple. Il pourrait même mener à la création de super-régions semblables aux modèles allemand ou espagnol. À entendre d’ailleurs Mélenchon ne plus les évoquer, l’aboutissement pourrait en être la disparition des départements et la mise sous tutelle des communes. À vouloir évacuer la question de classe et à s’acharner à vouloir fragmenter la République au détriment du principe de citoyenneté qui lui confère son indivisibilité, la prétendue révolution mélenchonienne prend, chaque jour davantage, l’aspect d’une adaptation aux régressions déjà à l’oeuvre…































