La jeunesse à l’assaut de l’avenir

J’avais initialement l’ambition de consacrer cette nouvelle note au triste anniversaire du 7 Octobre, date du massacre de plus de 1 200 Israéliens par les tueurs terroristes du Hamas, et plus particulièrement à la flambée d’antisémitisme qui s’ensuivit puis ne cessa de grandir au gré de l’écrasement de Gaza par le gouvernement de Benyamin Netanyahou. J’ai reporté ce post de quelques jours, pour m’arrêter sur l’irruption, aussi inattendue que massive, des lycéens sur la scène hexagonale. Je publie cette nouvelle note au lendemain de l’impressionnante journée d’action du 13 octobre. Catégorie que ses conditions d’existence et d’études placent au croisement de l’enfance et de la vie active, à laquelle l’institution éducative confère de surcroît une certaine homogénéité comme une réelle sensibilité aux enjeux de moments de crise politique et sociale tel celui qu’affronte présentement la France, la jeunesse scolarisée représente une plaque sensible de toutes les contradictions d’une société. Les penseurs marxistes l’ont toujours appréhendé de cette manière, à l’instar de Léon Trotski qui notait déjà, à partir de son expérience dans la Russie pré-révolutionnaire : « Lorsque la bourgeoisie renonce à résoudre les problèmes qui découlent de la crise de la société bourgeoise ; lorsque le prolétariat n’est pas encore prêt à assumer cette tâche, ce sont les étudiants qui occupent l’avant-scène » (« Les tâches des communistes en Espagne », in La Révolution espagnole, Éditions de Minuit 1975). Il arrive d’ailleurs que ces mobilisations agissent comme déclencheur d’une colère populaire demeurée auparavant à l’état latent. Rien ne permet néanmoins, à ce stade, de formuler le moindre pronostic sur le devenir du surgissement actuel. Il n’en reste pas moins que le blocage des établissements scolaires, comme les dizaines de milliers de manifestants ayant déferlé dans les rues à plusieurs reprises, seront venues réfracter la crise française et l’état d’esprit d’un peuple oscillant entre exaspération intense et peur du futur que lui préparent la classe dirigeante et les pouvoirs à son service. Révélateur s’avère, de ce point de vue, qu’une levée en masse de cette importance se produise quelques mois seulement avant le scrutin cardinal de notre V° République, confirmant la perte abyssale de légitimité de l’exécutif et la sourde défiance du pays envers toutes les formes de sa représentation politique traditionnelle. Tout aussi significatif est, sous ce rapport, que l’école — à la fois colonne vertébrale de la République et instance déterminante pour l’avenir de la nation — se retrouvât au coeur de l’explosion en cours.

Précisément, ce sont l’état de délabrement de leurs collèges et lycées, leurs conditions d’études, la baisse des moyens affectés à l’Éducation nationale (jusqu’à un recul de 20% par étudiant) et l’absence de visibilité sur leurs débouchés que mettent en accusation « bloqueurs » et manifestants. Depuis son entrée dans la vie, la tranche d’âge concernée aura eu à connaître la menace du terrorisme, la pandémie du Covid-19, le dérèglement climatique, la montée des périls guerriers à l’échelle de la planète et, plus généralement, l’évanouissement de tout horizon désirable. Une étude d’un collectif de sociologues de l’université de Tours auprès de lycéens de la région Centre-Val-de-Loire et d’Île-de-France recense parfaitement ce qui provoque un terrible état d’anxiété (Le Monde, 6 octobre 2026) : des locaux vétustes ou tombant en ruines ; des problèmes de chauffage l’hiver, d’exposition aux canicules l’été, et de bruit en permanence dans les espaces collectifs ; un manque affligeant de propreté des équipements sanitaires ; du matériel informatique dépassé ; des temps d’attente démesurés pour pouvoir se restaurer, du fait de la longueur des files d’attente et de la saturation des réfectoires ; des possibilités de repos trop limitées au coeur des journées d’études, couplées à une surcharge peu supportable des emplois du temps (selon les filières et options, les jeunes peuvent être occupés entre 26 et 35 heures hebdomadaires) ; des temps de trajet pouvant atteindre une heure dans les zones rurales ou péri-urbaines ; un stress permanent et grandissant, dû notamment à Parcoursup et au contrôle continu au baccalauréat (du fait de la rétraction des capacités d’accueil de l’enseignement supérieur public, nombre de bacheliers ne parviennent plus à y trouver une place, leurs dossiers les en éliminant) ; la dégradation alarmante de la santé des élèves (interrogés, 40% d’entre eux à peine affichent un bon niveau de bien-être mental au sens de l’Organisation mondiale de la santé, 30% seulement affirmant dormir normalement).

L’ÉCOLE RÉPUBLICAINE EN PANNE DE SENS

L’ampleur et la généralisation de ces phénomènes expliquent une propagation aussi rapide et massive du mouvement. Seules les bouches-à-feu de la Macronie, de la droite et de l’extrême droite peuvent encore oser attribuer son origine à une manipulation politique. Pourtant, l’enseignement secondaire compte aujourd’hui moins d’enseignants qu’en 2008 (alors qu’il scolarise 250 000 jeunes de plus), les effectifs ont augmenté dans les lycées généraux et technologiques (plus de 70% des classes comptant plus de 30 élèves, voire 35 dans 20% des cas), et la création de douze spécialités à combiner depuis la réforme Blanquer a considérablement complexifié l’élaboration des emplois du temps. Des réalités indéniables, qui rapprochent l’irruption présente de celle de 1990, qui mettait elle aussi en cause le manque de moyens comme d’enseignants, et était partie de communes plutôt défavorisées de la périphérie francilienne, quelques semaines seulement après la rentrée.

Plus généralement, la nouvelle génération subit le double impact de décennies d’austérité et d’un projet néolibéral qui n’aura cessé de creuser les inégalités. L’universitaire canadienne Agnès van Zanten employait les mots justes lorsqu’elle pointait, voici quelques années, la « pénétration, dans le système scolaire, des logiques marchandes et du mouvement d’individualisation à l’oeuvre dans la société française » (in La Société qui vient, Seuil 2022). Les enquêtes Pisa, conduites par l’OCDE et destinées à mesurer les connaissances et compétences des jeunes de 15 ans, formulent d’ailleurs, dans le même sens, le constat que le système français d’éducation est l’un de ceux, en Europe, où les écarts de réussite entre élèves se révèlent les plus forts en fonction de l’appartenance sociale.

De fait, les exemples mis en visibilité ces dernières semaines auront révélé un authentique désastre : l’impéritie de contre-réformes et circulaires s’étant multipliées — souvent en contradiction les unes avec les autres — au détriment de la capacité des enseignants de penser une pédagogie efficiente ; les rémunérations indignes des personnels éducatifs, des enseignants gagnant à peine 2400 euros brut, des éducateurs spécialisés moins de 2200, des AESH 1250, et des animateurs périscolaires à peine 2 300 ; une gestion contredisant la visée d’inclusion incombant à l’Éducation nationale, lorsque les enfants en situation de handicap ne disposent pas d’accompagnants (AESH) en effectifs suffisants ; la ségrégation scolaire dont sont victimes les établissements concentrant une très grande majorité de jeunes vivant dans des familles en proie à la grande pauvreté ; la concentration corollaire — à rebours de toute recherche de mixité sociale — des moyens en direction des structures de formation des élites dont le capital estime avoir besoin, ainsi que des écoles privées (financées à 75% par l’État).

Le surgissement impétueux de la jeunesse scolarisée sera, à cet égard, venu confirmer les alertes de tous les tenants de l’égalité citoyenne depuis des lustres. Natacha Polony met en exergue la longue chaîne des responsabilités : « Il faudrait évoquer le rôle d’une idéologie utilitariste imposée par les instances internationales — OCDE, Union européenne… — pour normaliser, à travers des rapports et des recommandations émanant des cabinets de conseil comme Mc Kinsey, les systèmes scolaires des différents pays ; pour effacer toute dimension d’émancipation politique et de transmission culturelle de l’école afin de faire de cette dernière un outil du ‘’ développement du capital humain ’’. Il faudrait rappeler la folie de ces prétendus pédagogues, qui ont détruit progressivement toute exigence au nom de ‘’ l’épanouissement ‘’ de l’enfant, s’attaquant tour à tour à l’orthographe, à la grammaire, à l’apprentissage par coeur et aux exercices répétitifs, lesquels sont la condition d’un apprentissage des savoirs. Il faudrait souligner, à l’heure de l’intelligence artificielle, le mal qu’ont fait les discours bêtement modernistes qui voulaient ‘’ adapter ‘’ l’école à chaque innovation, au lieu de donner aux enfants les savoirs de base leur permettant non seulement de maîtriser ces innovations, mais, qui sait, d’en être les inventeurs » (L’Audace, septembre 2026).

COMBATTRE TOUTES LES VIOLENCES

Comment dès lors s’étonner de la violence qui accompagne l’expression actuelle de la détresse lycéenne ? Ces politiques de discrimination, en engendrant tant de désespoir et d’exclusions, qui elles-mêmes auront prolongé la désagrégation sociale touchant d’innombrables quartiers et cités populaires, auront quasi-naturellement produit la dégradation du civisme et la brutalisation des relations au sein de la société. Sur ce terreau, encouragés par une idéologie consumériste échevelée, se seront épanouis les trafics en tout genre, les agissements mafieux, les phénomènes de bandes. Qu’ils se traduisent maintenant par le parasitage de la lutte des lycéens, des dégradations insupportables de bâtiments publics, des agressions d’enseignants ou de personnels éducatifs voire de parents, de minis émeutes urbaines ne saurait surprendre que ceux qui auront délibérément ignoré la gravité de la situation… après l’avoir créée. Ceux-là n’auront, au surplus, rien appris de ces avertissements qu’auront représentés, à intervalles réguliers, les affrontements opposant des groupes de jeunes à la police d’un bout à l’autre du pays.

Parlons sans détour. Aucune tolérance ne peut être observée devant des violences qui, au final, répandent la peur parmi les jeunes en lutte, les placent dans une totale insécurité face aux réactions des forces de l’ordre, anesthésient leur engagement collectif et constituent un obstacle à leur apprentissage de cette forme de démocratie citoyenne que représente un mouvement social. À gauche, ce serait donc commettre une faute impardonnable que d’embrayer sur les surenchères de personnages qui, ne cherchant qu’un bénéfice électoral de leurs postures prétendument disruptives, et en dépit des dégâts causés à la mobilisation, qualifient ce type d’agissements de « légitimes ». Nous n’avons, en effet, pas affaire à des réactions d’autodéfense du mouvement devant les agissements du pouvoir, comme cela avait pu être le cas en Mai 68 pour ne prendre que cet exemple, mais à des agissements extérieurs. Il convient, par conséquent, d’en protéger les jeunes, en les aidant à s’organiser, en les encourageant à convaincre la majorité de la population de la justesse de leur cause, à leur permettre d’arracher des victoires. Il importe, dans la foulée, que la justice identifie les auteurs des actes délictueux concernés et les punisse.

Une fois cela dit, l’instrumentalisation de scènes très médiatisées d’affrontements, de la part de toutes les droites significativement coalisées face aux jeunes, est absolument indigne. Depuis les années 1990, de semblables violences auront marqué les mouvements lycéens, traduisant l’affaissement de la cohésion sociale dans une France durement éprouvée par la déréglementation néolibérale, la destruction de son tissu industriel, l’étranglement de ses services publics, sa fracturation territoriale, l’approfondissement démentiel des injustices. Ce qui aura, dès cette époque, amené les organisations syndicales de salariés, les mouvements de jeunesse et les partis de gauche à mettre leurs services d’ordre à la disposition des manifestants. Ainsi, les débordements des dernières semaines ne sont-ils pas plus emblématiques de l’efflorescence actuelle que ceux des périodes précédentes.

Osons toutefois le dire, c’est souvent la disproportion des ordres donnés dans le cadre du maintien de l’ordre qui aura causé un si grand nombre de blessés et interpellés. Il ne s’agit pas, ici, de clamer que « la police tue », à l’instar d’autres formations se réclamant (bien abusivement) de la gauche. Mais de simplement constater que ce sont les consignes données par le ministre de l’Intérieur, lui-même exécutant les injonctions de l’Hôtel Matignon, qui auront entraîné des blessures particulièrement graves (un oeil perdu, une main arrachée, une mâchoire brisée…), et un nombre de gardes à vue (notamment de mineurs) plus important que lors des affrontements ayant suivi la mort du jeune Nahel au début de l’été 2023 : près de 8000 personnes à l’heure où ces lignes sont écrites, huit sur dix ayant moins de 18 ans — et la plupart des interpellés n’ayant ensuite fait l’objet d’aucune poursuite —, alors que l’on en avait dénombré moins de 4500 voici trois ans. Dit autrement, la répression de la protestation lycéenne se sera révélée d’une brutalité similaire à celle qui avait répondu aux demandes des « Gilets jaunes ».

Parce qu’elle voulait à tout prix empêcher la coagulation d’une mobilisation la confrontant à la réalité de la crise sociale française, et pour éviter d’avoir à lui apporter une réponse politique, la Macronie n’aura pas hésité à envoyer des compagnies d’intervention débloquer les établissements, disperser les cortèges au prétexte des exactions de casseurs hyper-minoritaires, utiliser des moyens relevant d’épisodes d’émeutes urbaines (le terme ayant d’ailleurs été utilisé par Laurent Nunez aux premières heures de l’explosion), comme les grenades assourdissantes ou désencerclantes sans parler des lanceurs de balles en caoutchouc. Ce qui est absolument injustifiable s’agissant d’adolescents ayant pris la rue bardés de leur seul enthousiasme et de leur seule exubérance. Ne parlons pas de la loi dite « casseurs-payeurs » que ce régime aux abois cherche à faire adopter par le Parlement, au mépris des principes les plus fondamentaux du droit français : elle voudrait rendre juridiquement responsable tout participant à un rassemblement au cours duquel des débordements seraient intervenus, même s’il s’en est personnellement tenu à l’écart.

Une nouvelle fois, à la chaleur d’une déflagration appelant des solutions d’intérêt général, se sera reposée l’urgence d’une nouvelle doctrine du maintien de l’ordre. Où des techniques évoquant des contextes de guerre civile céderaient la place à une volonté de désescalade, telle qu’elle se pratique chez certains de nos voisins. Où serait, en particulier, proscris l’usage d’armements potentiellement mutilants pour ne pas dire mortels, afin de ne recourir qu’à des moyens de dispersion ou de mise à distance proportionnés avec la nature des manifestations, et surtout compatibles avec l’État de droit. Où les fonctionnaires de police ne seraient plus dépêchés en première ligne en lieu et place d’un pouvoir politique défaillant, pour se consacrer à leur tâche première en de telles circonstances : garantir et protéger le droit constitutionnel de manifester. Où la police républicaine redeviendrait, par conséquent, ce grand service public au service de la nation et au sein duquel se ressourceraient ces hommes et ces femmes ayant un jour décidé de se consacrer à la sécurité de leurs concitoyennes et concitoyens.

DEUX QUESTIONS À RÉSOUDRE EN URGENCE

Par sa longueur, sa massivité, son extension régulière à de nouveaux établissements, jusque dans les zones rurales du pays, le présent mouvement des lycées et collèges revêt une dimension véritablement historique. Non parce que sa dynamique en ferait la plus importante irruption de la jeunesse depuis Mai 68, comme feint de le croire Jean-Luc Mélenchon pour mieux justifier ses tentatives de le récupérer au service de sa stratégie électorale. Si, à l’aube d’une campagne présidentielle pour le moins décisive, il dresse devant la société française l’acte d’accusation de la logique destructrice d’un néolibéralisme qui sera allé jusqu’à sacrifier la jeunesse à travers l’assaut qu’il aura livré à l’école de la République, et si pour cette raison il est de nature à encourager l’entrée d’autres secteurs dans l’action collective, ses fragilités n’en sont pas moins patentes.

Il intervient d’abord dans un contexte où le monde du travail a accumulé les échecs ces dernières années. Ses organisations ne sont plus, quant à elles, que l’ombre de ce qu’elles furent dans le passé, lorsque leurs forces militantes, la formation de leurs cadres et leur politisation leur permettaient, en provoquant d’importants ébranlements au sommet de l’État, d’arracher des victoires. Le recul de la polarisation de classe dans la société française, conjugué à l’affaiblissement social et idéologique de la gauche constituent pour lui autant d’obstacles à surmonter pour relever le défi d’un affrontement politique de très haut niveau. Il lui faut, au demeurant, faire face à la crise des espérances socialiste et communiste, qui offrirent leur force propulsive aux grands surgissements populaires de notre histoire, et que n’auront remplacé ni les saillies révolutionnaristes du « populisme de gauche », ni la référence confuse — et souvent dévoyée — à la cause d’un peuple palestinien écrasé sous les bombes. Autant de données qui rendent difficile cette « convergence des luttes » qu’il ne suffit pas d’invoquer à tout instant, mais qu’il convient plutôt de construire pas-à-pas.

Dans ces conditions, pour que ce mouvement soit durable et qu’il puisse de ce fait entraîner de nouveaux secteurs dans l’action, deux questions doivent recevoir des réponses urgentes. La première concerne son organisation démocratique. Certes, répondant le souvent à l’impossibilité de se réunir dans l’enceinte des lycées, les blocages acquièrent une certaine efficacité en se dotant d’une forte visibilité. Mais ils ne sauraient remplacer les assemblées générales, au travers desquelles une mobilisation se renforce grâce à la délibération collective de ses participants, à la progression de leur conscience d’oeuvrer au bien commun de tout un pays, à une structuration offrant à chacun et à tous la possibilité de maîtriser la conduite de l’action.

Faute de franchir ce cap, le risque est grand que la coupure des congés scolaires devienne difficile à franchir, et que plusieurs semaines d’une lutte exemplaire s’achèvent sur des actions fragmentées, voire sur des épisodes de violences sporadiques qui ne feraient qu’opacifier les questions d’avenir qui viennent d’être posées devant le peuple. Ce qui hypothéquerait les possibilités d’extension du combat contre l’austérité et les ravages de la loi de l’argent. Voilà pourquoi il est de la responsabilité de toutes les forces engagées au côté des lycéens et étudiants de les encourager à se réunir en assemblées délibérantes, à élire leurs représentants et à se coordonner comme l’auront fait tous leurs prédécesseurs, à élaborer leurs plates-formes revendicatives à tous les niveaux. Les municipalités de gauche pourraient y contribuer efficacement, en mettant par exemple des salles ou des gymnases à la disposition des jeunes, et en leur permettant ainsi de se réunir en sécurité afin de mieux s’organiser.

La seconde question porte sur la perspective politique. C’est, ici, le problème du budget qui se trouve immédiatement posé. En voulant faire de la dette le moyen d’anesthésier l’exaspération populaire, le gouvernement de Sébastien Lecornu s’est lui-même piégé. Si le chantage à la crise financière n’est évidemment pas sans effet sur un corps social déjà en proie à l’angoisse, il prive simultanément l’exécutif de toute marge de manoeuvre pour désamorcer l’explosivité de la situation. À preuve, les réponses erratiques des ministres, à commencer par l’annonce du déblocage soudain de 3000 enseignants supposés toujours en attente d’affectation, qui s’est en quelques heures révélée un gigantesque bluff. De ce fait, faire sauter le carcan austéritaire que symbolise la loi de finances 2027 devient une bataille de première importance.

Chacun sait où les pouvoirs publics pourraient trouver les moyens de répondre au cri de la jeunesse. L’ouvrage consacré au devenir de la nation à l’horizon 2040, coordonné par Monsieur Attali, dont chacun conviendra qu’il ne peut être considéré comme un gauchiste irresponsable, formulait quelques préconisations l’an passé. On y lisait, entre autres, sous la plume de la sociologue Aude Kerivel : « Les salaires et les conventions collectives sont à revoir » ; « il y a un changement de paradigme plus que nécessaire : reconnaître ces enseignant.e.s, ces éducateur.rice.s, ces animateur.rice.s, ces ATSEM (…), ces AESH au même niveau, voire au-dessus de ceux et celles qui ‘’coordonnent’’ ou ‘’contrôlent’’, ‘’vérifient’’, ‘’pensent’’ » ; « économisons d’abord sur l’externalisation de la pensée contre-productive : le recours à ces cabinets de conseil pour penser de manière complètement hors-sol le futur »  ; « il est essentiel de réduire le budget des établissements privés subventionnés par les financements publics qui empêchent l’enseignement public d’atteindre ses missions »  ; « dans le même temps, il est urgent de stopper la fermeture des écoles, à la fois poumons de la France rurale et institutions à taille humaines des grosses agglomérations urbaines »… (in France 2040, Fragments d’avenir, Flammarion-France positive 2025). Des pistes qu’auront, à bien y regarder, prolongé la plate-forme en dix points des organisations lycéennes, avec en son coeur l’abrogation de cet instrument de tri social qu’est Parcoursup, ou encore le plan pour l’éducation que le Parti communiste français vient de rendre public.

Au-delà, dans la mesure où le devenir de l’école et de notre jeunesse s’avère indissociable de celui de la France, de la formation de ses forces vives de demain, du nouveau modèle de développement que requièrent l’immensité des demandes sociales insatisfaites autant que le besoin d’une transition écologique volontariste, les propositions qui s’affronteront à propos de l’exercice budgétaire pour 2027 reflèteront les visions en présence en vue des cinq ans suivant la prochaine présidentielle. La gauche s’en retrouve placée devant un défi vital.

Il n’existera pas de redressement social et écologique du pays sans que soit apportée des réponses structurelles aux problèmes de pouvoir d’achat et d’emploi (grâce notamment au retour de l’échelle mobile des salaires et à l’instauration d’un moratoire sur les licenciements boursiers). Sans qu’il soit renoncé aux dépenses inopérantes, telle l’augmentation vertigineuse des crédits militaires, qui ne répond en rien aux besoins de la défense nationale mais nous soumet aux diktats de l’administration Trump, laquelle cherche à entraîner l’Europe dans son entreprise de militarisation de l’ordre du monde et à en obtenir des rentrées sonnantes et trébuchantes pour le lobby militaro-industriel d’Outre-Atlantique. Sans qu’à rebours de la logique austéritaire à l’oeuvre depuis trop longtemps, soient tout à la fois posés les objectifs d’accroissement des recettes de l’État (par une fiscalité fortement redistributive, faisant contribuer le capital à hauteur de ce qu’il coûte à la collectivité, et remettant à plat les aides accordées sans contrôle ni contreparties aux grandes entreprises) et de création des richesses nouvelles qui créerait des emplois et alimenterait les caisses publiques (grâce aux investissements massifs que permettrait, entre autres, la fondation d’un fonds abondé par un grand pôle financier public et la Banque centrale européenne). Sans que les exigences de souveraineté — industrielle, énergétique, écologique ou alimentaire — du pays prévalent sur le renoncement face à la soif de profitabilité à court terme d’actionnaires avides. Sans que voit le jour une République refondée, qui protège le grand nombre de la cupidité des marchés, qui ouvre aux citoyens (jeunes et moins jeunes) autant qu’aux travailleurs de nouveaux droits à contrôler et décider, qui prenne en mains les grands leviers de commande, et recouvre le courage de planifier un développement au service de l’intérêt général. Voilà ce qui doit figurer au centre des débats entre forces progressistes au cours des sept prochains mois…

Au terme de trois semaines ininterrompue de mobilisation de la jeunesse, la configuration hexagonale arrive peut-être à un point de bascule. L’exécutif aurait, à cet égard, grand tort de croire que les fluctuations de la participation aux cortèges des derniers jours exprimeraient de l’essoufflement. Bien au contraire, on doit considérer comme un événement majeur qu’au fil de trois journées d’action des centaines de milliers de lycéens aient pris la rue, que leur colère ait fini par toucher les facultés (dans une dynamique inversée de celle qui voyait habituellement les étudiants en position de leader des contestations), et qu’à travers la participation des enseignants, des parents ou des structures militantes des syndicats de salariés, le mouvement lycéen soit devenu le symbole du rejet de la politique macronienne, largement majoritaire dans le pays. C’est parce qu’au-delà de ses revendications immédiates, elle appelle simplement à un avenir, que la jeunesse parle à la France tout entière. Reste qu’il ne suffira probablement pas d’appels, sur les réseaux sociaux, à ressusciter les « Gilets jaunes » pour que se cristallisent un phénomène aussi important que celui de 2018, et encore moins le « tous ensemble » qui serait si indispensable pour inverser le rapport des forces sociales et politiques. Beaucoup va dépendre, dans la prochaine période, de la capacité des organisations syndicales à conduire, dès les rendez-vous d’ores et déjà annoncés pour le mois de novembre, le puissant mouvement social apte à rouvrir un chemin d’espoir à nos compatriotes et à rebattre les cartes politiques. Que l’on y prenne néanmoins garde : de la manière dont se conclura l’épreuve de force entre les jeunes et l’exécutif, peut dépendre l’issue de la séquence électorale. Jouer le pourrissement, pratiquer les surenchères autoritaires, refuser tout dialogue avec les organisations lycéennes et étudiantes, c’est prendre délibérément le risque que toute une génération s’abîme dans un ressentiment massif, pouvant déboucher sur des tensions récurrentes émaillées d’explosions violentes. Si elle ne veut pas que cette impasse vienne abonder l’escarcelle du parti de l’ordre, que le Rassemblement national entend incarner, la gauche ne peut se contenter d’exalter les blocages d’établissements et d’accompagner les luttes — même s’il est dans son ADN même d’être toujours aux côtés de celles et ceux qui se battent pour leurs droits —, il lui appartient de montrer qu’il existe une autre logique possible pour répondre à l’aspiration grandissante à la justice et à l’égalité.

Christian_Picquet

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