L’irruption populaire nous oblige
Chacune et chacun le pressentait, mais la journée du 24 octobre est venue le confirmer avec une envergure tout à fait exceptionnelle, c’est une lame de fond qui s’est levée en cette fin d’année dans notre pays. Une colère profonde et déterminée vient de s’engouffrer dans la brèche ouverte par le mouvement lycéen. Elle exprime autant le rejet d’une régression sociale devenue totalement insupportable, qu’une aspiration aussi sourde que très politique à tourner la page de quinquennats exécrés, à ne pas laisser le Rassemblement national tirer bénéfice de la crise multiforme qu’affronte la nation, à défendre les libertés publiques qu’un exécutif aux abois se montre enclin à brider, et plus généralement à vivre autrement. Rien ne sera parvenu à décourager des centaines de milliers d’hommes et de femmes d’envahir les rues : ni la peur des casseurs, entretenue par le pouvoir et relayée par des médias complaisants ; ni les tentatives de désorganiser la mobilisation (par exemple, comme cela aura été le cas à Paris, en changeant au dernier moment le parcours des manifestations) ; ni l’instauration de couvre-feux se répétant au point de devenir attentatoire à la liberté de circulation des citoyens ; ni la réédition d’épisodes répressifs contre les défilés, assortie cette fois de l’entrée en lice dans plusieurs villes de commandos d’extrême droite trop heureux de pouvoir se livrer à des ratonnades, sans être aucunement inquiétés. Un comportement dont il faut bien reconnaître la constance, ce pouvoir désormais privé de toute légitimité n’ayant, des semaines durant, affiché que mépris envers la jeunesse mobilisée. Ses efforts pour briser l’élan de cette dernière s’étant fracassés sur la résilience de la rue, il lui aura toutefois fallu reculer au lendemain de la dernière démonstration de force, preuve s’il en fallait une que la lutte paie. On aura alors vu le Premier ministre annoncer la révision de Parcoursup, l’ouverture de places nouvelles dans l’enseignement supérieur, la création de postes dans le secondaire, l’accès des régions à des prêts à taux réduit destinés à la rénovation du bâti scolaire, ou encore le réaménagement des emplois du temps des élèves. Pour être indéniable, ce rétropédalage sera intervenu trop tardivement, s’avérant en décalage avec une mobilisation ascendante et, surtout, voyant sa crédibilité affaiblie par un discours austéritaire qui rend fort incertaine la concrétisation des promesses dans le prochain budget. Sans même parler de la charge supplémentaire qui en découlera pour des collectivités auxquelles on veut imposer, par ailleurs, un surcroît de sacrifices. La réponse unanime des représentants lycéens, étudiants et enseignants ne pouvait être que l’appel à faire du 5 novembre une étape décisive, permettant à la protestation populaire d’arracher des succès garantis et correspondant à la réalité des revendications mises sur la table. Ce qui ne rend que plus décisive une réponse globale aux attentes exprimées de semaine en semaine.
D’évidence, nous sommes entrés dans une séquence à l’issue aussi imprévisible que déterminante pour l’avenir. Où la colère populaire éclate sans que la proximité d’une échéance électorale décisive soit en mesure de la contenir. Où l’effondrement de l’autorité politique des gouvernants se conjugue à présent avec une crise de l’autorité de l’État, patente à travers la faillite du « maintien de l’ordre » le 17 octobre. Où l’Élysée et Matignon sont à présent contraints, par la profondeur de la secousse sociale, de prendre des initiatives politiques, mais où ils s’en voient entravés par le chantage à la dette qu’ils ont eux-mêmes initié. Où cette instabilité peut conduire à n’importe quelle dérive liberticide, dans la foulée des actuelles interdictions de manifester ou de la loi dite « casseurs-payeurs » dont la discussion vient de débuter au Parlement (il devient courant, dans certains discours à droite, d’en appeler à la proclamation de l’état d’urgence, demain d’aucuns évoqueront peut-être le recours aux « pouvoirs spéciaux » prévus à l’article 16 de la Constitution…). Où chaque épisode de la crise vient mettre en accusation la désagrégation de la société, source notamment de généralisation des tensions de toute nature. Où l’exaspération populaire, quoique porteuse de très fortes préoccupations politiques, ne se traduit nullement en une perspective de pouvoir. Où, si la menace d’une victoire du Rassemblement national à l’élection présidentielle reste une donnée majeure de la situation, l’actuelle mobilisation de la société atteste qu’elle n’est nullement assurée. Où la gauche progresse en pourcentages cumulés d’intentions de vote en faveur de ses candidats, ce qui doit être noté, sans néanmoins qu‘aucune de ses composantes n’apparaisse porteuse d’une véritable alternative. Et où beaucoup repose désormais sur la capacité du syndicalisme, réuni dans la préparation de la journée de grèves et de manifestations du 5 novembre, à structurer un mouvement généralisé et durable, à même de modifier le rapport des forces entre capital et travail.
MOMENT PROMETTEUR AUTANT QUE DANGEREUX
C’est ce qui confère à ce moment politique inédit ses dimensions à la fois prometteuses et dangereuses. Le rejet du mal-vivre, l’exigence d’un autre horizon pour la jeunesse, la volonté d’en finir avec un mode de gouvernement qui brutalise la société entière et piétine la démocratie, l’aspiration à l’égalité politique et sociale, qui se sont exprimés avec tant de force les 17 et 24 octobre, réunissent toujours une large majorité de notre peuple. En même temps, en l’absence d’une perspective crédible de changement progressiste, l’âpreté d’une offensive néolibérale visant à démanteler ce qu’il reste du pacte social de la Libération, conjuguée au durcissement des polarisations politiques et à l’essor des idéologies de haine et d’exclusion, aboutissent au recul de la cohésion nationale, à l’affaissement des mécanismes de solidarité entre catégories et générations, au développement des replis individualistes, à l’approfondissement des fractures territoriales ou ethniques, à l’essor de confusions mortifères. Ils tendent à dresser les uns contre les autres des hommes et des femmes qui ont pourtant le même besoin de justice et de considération. Ce que traduisent un climat brutal et anxiogène, comme l’essor inquiétant des violences de toute nature.
En ce sens, les saccages et pillages perpétrés le 17 octobre et l’acte terroriste d’un individu emporté par son fanatisme raciste, à Trappes et La Verrière le 23 octobre, procèdent de cette aggravation des périls. On ne dénoncera jamais suffisamment la responsabilité de ceux qui, à l’abri de l’anonymat des réseaux sociaux, soufflent sur les braises des ressentiments et détestations, ou d’une extrême droite ayant, sur quatre décennies, bâti sa fortune politique en encourageant les pires comportements, en dénonçant un « grand remplacement » ou une « submersion migratoire » totalement fantasmés, en faisant de chaque musulman un jihadiste en puissance et de chaque migrant un délinquant potentiel.
La France n’est pas à l’aube de la « guerre civile » ou du « déclin civilisationnel » que nous décrivent à l’envi les adeptes modernes de théories racialistes venues des deux siècles écoulés. En revanche, son identité républicaine se révèle clairement mise en cause par l’avalanche de mots répugnants ayant tôt fait de se muer en meurtres. Les saillies innombrables visant nos compatriotes originaires d’Afrique et du monde arabe ou asiatique ne sauraient, pour cette raison, faire oublier celles qui s’en prennent aux Juifs de France, de nouveau essentialisés et attaqués pour leur prétendue influence occulte et leur supposée complicité avec les crimes contre l’humanité commis par le pouvoir d’extrême droite israélien dans les territoires palestiniens.
Toutes celles et tous ceux qui disposent de quelque influence dans le débat public et la vie intellectuelle devraient, à cet égard, prendre garde aux raccourcis auxquels conduit le présentisme communicationnel s’étant de nos jours substitué aux analyses étayées et aux échanges argumentés. On ne devrait ainsi plus entendre le président de la République rendre un hommage parfaitement justifié aux victimes du tueur des Yvelines, mais ignorant dans son communiqué la longue liste de ces hommes, ces femmes ou ces enfants qui seront devenus, dans le passé, des cibles parce qu’ils étaient Noirs, Maghrébins, musulmans ou… Juifs. On ne devrait plus lire, sous la plume du chroniqueur d’un hebdomadaire se voulant passionnément républicain, je veux parler de Monsieur Quatremer, que le 17 octobre était une « intifada française », que « la grande majorité des émeutiers était des jeunes issus de l’immigration africaine ou maghrébine » et qu’il fallait « arrêter au nom d’un universalisme mal compris d’euphémiser à coups de ‘’jeunes’’ ou de ‘’quartiers’’ et reconnaître cette dimension ethnique et sans doute religieuse pour essayer de comprendre les raisons de cette haine » (Marianne, 22 octobre 2026).
UN PROJET QUI RASSEMBLE EN VUE DU REDRESSEMENT
La gauche se voit, à moins de six mois d’une échéance électorale capitale, mise au défi de proposer au pays un projet qui le rassemble en lui permettant de se relever des désastres que lui inflige un capitalisme court-termiste et cupide. La pensée marxiste a, depuis longtemps, souligné que la lutte de classe n’était en rien assimilable à la théorie d’une « conflictualisation » de tous les sujets, telle que la promeut le « populisme de gauche ». Si elle relève, bien sûr, l’existence d’une opposition irréductible entre les intérêts de la classe travailleuse et ceux du capital, c’est d’abord pour définir une stratégie qui, en rassemblant la majorité du peuple, affranchisse celui-ci des catastrophes vers lesquelles une bourgeoisie défaillante le précipite en permanence. Ce n’est pas un hasard si, dans la période cruciale que nous traversons, les communistes ont à l’occasion de leur 40° Congrès, en juillet dernier, défini leur stratégie électorale sous l’égide de « l’union du peuple de France ». Entamant le parcours qui allait l’amener à devenir l’immense figure que l’on sait, Jaurès avait parfaitement résumé cet objectif du combat de classe : « L’humanité n’existe point encore ou elle existe à peine. À l’intérieur de chaque nation, elle est compromise et comme brisée par l’antagonisme des classes, par l’inévitable lutte de l’oligarchie capitaliste et du prolétariat. Seul le socialisme, en absorbant toutes les classes dans la propriété commune des moyens de travail résoudra cet antagonisme et fera de chaque nation enfin réconciliée avec elle-même une parcelle d’humanité » (La Dépêche de Toulouse, 28 mai 1890).
Parlons sans détour et sans esprit polémique. Ni le projet sous-tendant la candidature de Jean-Luc Mélenchon, ni celui défendu par Raphaël Glucksmann lors de la dernière « primaire » sociale-démocrate, ne préparent le camp progressiste à se hisser à la hauteur d’un enjeu historique. Le premier, parce qu’il s’est de lui-même piégé en faisant de sa « Nouvelle France » l’outil démagogique destiné à souder sa base électorale, la vision communautariste qui en émane n’étant pas en phase avec le besoin d’union tel qu’il se manifeste aujourd’hui. Le second, parce que son idée de « contrat patriotique », avancée dans son dernier ouvrage (Nous avons encore envie, Allary 2026), n’aura pas tardé à être ensevelie sous celles de « souveraineté européenne » — assez brumeuse en un temps où, précisément, l’Union européenne se retrouve écartelée entre les intérêts contradictoires de ses différentes classes dirigeantes — et d’entrée dans une « économie de guerre » censée nous préparer à un affrontement inévitable avec la Russie poutinienne.
Répondre au cri qui s’élève en cet automne de tout un pays appréhendant son futur, c’est incontestablement mettre à l’ordre du jour une perspective de relance qui, du budget de 2027 à la fin du quinquennat futur, mettrait fin à l’austérité comme à un modèle en faillite. Une relance qui ferait de la réponse aux attentes de la jeunesse et du peuple le socle d’une nouvelle efficacité politique, économique, sociale et écologique. Une relance qui, en ne se dérobant pas à la mise à contribution du capital, relèverait donc immédiatement le défi de ces urgences que sont le pouvoir d’achat — avec, notamment, la réintroduction de l’échelle mobile des salaires —, l’emploi — en s’opposant, en premier lieu, aux plans de licenciements qui se multiplient —, les mesures qui s’imposent en faveur de la jeunesse et de l’Éducation nationale. Une relance qui reposerait ensuite, à long terme, sur un nouveau modèle de développement, social et écologique, débouchant sur la création de richesses que favoriserait, en particulier, une nouvelle industrialisation, la restauration de la souveraineté énergétique de la nation, une sécurisation de l’emploi et de la formation tout au long de la vie, le redéploiement des services publics dans leurs diverses dimensions. Une relance, à laquelle contribuerait également une nouvelle République, tournant la page de l’autoritarisme et d’un présidentialisme délétère, ouvrant au corps citoyen comme au salariat l’accès à des pouvoirs nouveaux de contrôle et de décision, donnant à la puissance publique les moyens de prendre le pouvoir sur la finance afin de planifier le redéploiement du pays. Une relance, enfin, qui rendrait à la France une voix indépendante sur le théâtre planétaire, en lui permettant d’agir en faveur de la paix et de s’ouvrir à de nouvelles coopérations avec les peuples en quête d’un nouvel ordre du monde.
Une fois encore, le peuple de France vient de déjouer tous les scénarios qu’on lui affirmait immuables. Et comme toujours, notre pays réfracte avec plus d’intensité que ses voisins les contradictions d’une globalisation vieille d’un demi-siècle, qui accouchent à présent de contestations éruptives sur tous les continents. Le Parti communiste français avait été raillé, à la rentrée, pour en avoir appelé aux luttes avant de s’orienter vers les urnes. Il avait pourtant fort bien saisi qu’une accélération se dessinait. À présent, une vaste crise sociale prolonge la crise de régime engendrée par la dissolution hasardeuse du printemps 2024, elle survient à quelques encablures d’une présidentielle dont une seule des postulantes dépasse les 20% d’intentions de vote, et elle se double d’une crise de la démocratie qui voit l’abstention battre des records à chaque scrutin. Ce qui laisse penser que nous nous retrouvons au seuil d’une période longue d’instabilité et de très fortes convulsions. À gauche, on ne répondra à une pareille situation qu’en s’affranchissant des vielles recettes, des routines sclérosantes et des fureurs aventuristes. Ouvrir aux forces vives de la société et à son mouvement social un chemin d’espoir, c’est engager toutes ses forces au service de la réussite des mobilisations appelées par l’intersyndicale, à commencer par celle du 5 novembre. C’est aussi, nécessairement, parler à la France de son devenir. Avec l’audace dont auront fait preuve, dans des circonstances fort différentes évidemment, nos anciens lorsqu’ils écrivirent le programme des « Jours heureux », grâce auquel la République put se ressourcer en 1944.































