Le tournant du 17 octobre

À gauche, ne nous dissimulons pas la gravité comme les enjeux du moment présent : ce 17 octobre marque une brusque accélération de la crise de régime que connaît la France depuis l’immense refus de la réforme macronienne du système des retraites et, plus particulièrement, depuis la dissolution ratée de 2024. Dans ma dernière note, j’écrivais, à propos du mépris dont le gouvernement faisait preuve à l’endroit du mouvement lycéen et étudiant : « Jouer le pourrissement, pratiquer les surenchères autoritaires, refuser tout dialogue avec les organisations lycéennes et étudiantes, c’est prendre délibérément le risque que toute une génération s’abîme dans un ressentiment massif, pouvant déboucher sur des tensions récurrentes émaillées d’explosions violentes. » Pardon de me citer, mais les événements des derniers jours auront, en fin de compte, précipité une dynamique aussi menaçante pour le mouvement social émergent que pour la République elle-même. Impossible, en l’occurrence, de se rassurer en ne prenant en considération que l’instrumentalisation des violences de cette fin de semaine par un pouvoir imaginant répondre à sa perte totale de légitimité politique par une répression croissante. Ou de se réfugier dans la dénonciation des choix éditoriaux des grands médias, plus prompts à chauffer à blanc les réactions ulcérées de l’opinion devant des destructions injustifiables, qu’à favoriser la réflexion citoyenne sur le débouché qu’il conviendrait d’offrir à une secousse d’immense ampleur. Sans doute, dénoncer ce détournement s’avère-t-il indispensable. À ceci près toutefois que, en ce début d’automne, la nation sort littéralement sonnée du chaos qui s’est installé sur son territoire des heures durant, non plus seulement à la suite de heurts avec la police en marge de cortèges pacifiques, mais au travers de saccages de magasins, d’incendies de mairies (comme à Limoges) ou de bâtiments publics, de pillages en séries. Les Françaises et les Français n’ont en rien oublié leurs colères, ni renié leur sympathie envers la jeunesse en lutte pour un avenir de dignité et de justice. Le déchaînement paroxystique de violences, devant laquelle des centaines de milliers de manifestants se seront retrouvés frappés de tétanie et, plus encore, que la puissance publique se sera révélée incapable de maîtriser, imprime profondément sa marque dans les consciences. Lorsque la peur se répand, lorsque le sentiment d’impuissance infuse dans tout le corps social, lorsque le pays se voit guetté par le dégoût devant une tourmente qui lui échappe entièrement, la question se trouve plus que jamais posée de l’issue politique à une crise sans précédent depuis très longtemps.

Pour saisir précisément les enjeux de cette conjoncture et sa très grande complexité, on se doit de tirer toutes les leçons des dernières heures, sans en omettre aucune. En commençant par la plus importante d’entre elles : en rassemblant entre 550 000 (chiffre de la place Beauvau elle-même) et 800 000 personnes (estimation des organisateurs), de tous âges et de toutes origines, la journée du 17 octobre aura démontré que la colère populaire était puissante. Intervenant alors que venait à peine de débuter les congés scolaires, elle aura permis de mesurer le rejet provoqué par la dégradation des conditions de vie et de travail du grand nombre, au terme de dix ans de macronisme qui auront sans cesse creusé les inégalités. Si ce déferlement n’est en rien comparable à Mai 68, ou à d’autres explosions sociales du demi-siècle écoulé, sa puissance ne le rend pas moins impressionnant.

LA CASSE CONTRE LE MOUVEMENT SOCIAL

La violence qui s’est déchaînée d’un bout à l’autre de notre Hexagone n’en est que plus insupportable. Car elle n’est d’aucune façon l’émanation de la bataille engagée pour une école à la hauteur de ses missions, la défense du pouvoir d’achat et une réorientation des choix économiques afin de délivrer le pays d’une austérité mortifère. Elle lui nuit considérablement, elle le divise, elle le déconsidère auprès d’une partie non négligeable de la population. Encore convient-il d’appréhender précisément ce à quoi nous venons d’assister.

D’évidence, le premiers face-à-face avec la police, dans les différentes villes, se seront trouvés portés par des jeunes ayant été confrontés, tout au long de leur action des dernières semaines, à une répression ayant fini par radicaliser leurs modes d’action. Ils auront néanmoins vu rapidement leur exaspération dévoyée par la stratégie « guérillériste » de groupes ultragauchistes n’ayant pas hésité à joindre leurs forces aux mouvances « black blocs », dont les modes d’action et la grande liberté de manoeuvre ne cessent, depuis longtemps, de susciter une suspicion de manipulation.

Cet épisode aura toutefois été suivi d’un autre, durant les nuits des 17 et 18 octobre, à Paris en particulier, venant de secteurs de la société cherchant à assouvir leur soif consumériste autant que leurs pulsions destructrices dans des dégradations, vandalismes et pillages multiples (3000 magasins, principalement des petits commerces, en auront été victimes). C’est la désagrégation d’innombrables quartiers populaires, sous l’effet de décennies de politiques néolibérales, qui se sera ici, vraisemblablement, manifestée, prolongeant les débordements auxquels nous avions déjà assisté aux abords de certains lycées. Le grand nombre d’individus impliqués laisse peu de doutes sur le fait qu’il s’agisse, bel et bien, d’un phénomène social engendré par les ghettoÏsations territoriales, l’affaissement de l’école publique, la précarisation d’un vaste pan de la population et de la jeunesse.

Une réalité qui, en même temps qu’elle se sera irrémédiablement traduite par l’affaiblissement de la cohésion de la nation, aura servi les desseins de mafias trop heureuses de transformer des jeunes en déshérence en une armée de réserve taillable et corvéable à merci. On est en droit, de ce point de vue, de s’interroger sur la simultanéité, la concordance et l’apparente coordination des destructions du dernier week-end. Celles-ci se seront produites comme si certains avaient trouvé là une occasion d’établir un nouveau rapport de force avec l’appareil de l’État. Ce n’est pas faire preuve de complotisme maladif que de soulever une telle question, l’importance des moyens de communication à la disposition de millions de personnes permettant aujourd’hui d’influer en temps réel sur les mouvements de foule, sans qu’il soit besoin d’imaginer une sorte de centre opérationnel de la manipulation politique…

S’interroger sur cet aspect de la crise française ne revient nullement à faire preuve de compréhension envers des casseurs dont les agissements se seront, plus d’une fois, situés aux limites de la criminalité (dans des incendies menaçant des habitations, par exemple). Il s’agit d’apprécier précisément le danger que ces éléments représentent pour le mouvement ouvrier et les combats collectifs du futur, quoi que leurs exactions ne soient qu’une des retombées de la fragmentation du pays, qu’auront provoquée des années de politiques uniquement soucieuses d’adaptation aux coordonnées du nouvel âge du capitalisme. On avait bien trop vite oublié les très dures mises en garde que Marx formulait à l’égard d’un « lumpenprolétariat » surgissant en des moments historiques de décomposition des sociétés, et à propos duquel son compère Engels allait jusqu’à parler d’une « lie d’individus dévoyés de toutes les classes », appelant même « tout chef ouvrier » à comprendre que ce conglomérat était « de tous les alliés possibles, le pire » (in La Guerre des paysans en Allemagne, Éditions sociales 1975).

Au surplus, la conflagration à laquelle nous venons d’assister s’inscrit dans la montée en puissance généralisée de la violence. Première des traductions de la destruction systématisée de tous les mécanismes de cohésion et de solidarité, elle aura revêtu d’innombrables formes : violence sociale de l’exclusion et de la surexploitation des travailleuses et travailleurs ; violence de l’individualisation et de la mise en compétition des hommes et des femmes, plongés dans le bain glacé d’une marchandisation synonyme de déshumanisation ; violence de l’atrophie de la démocratie, aggravée par la place prédominante prise par des réseaux sociaux faisant l’éloge de la force, cultivant l’insulte ou recourant à la stigmatisation de l’adversaire…

Impossible néanmoins, dans cette configuration générale, de ne pas mettre en cause la gestion du maintien de l’ordre par les gouvernants. Non qu’elle excuserait en quoi que ce soit les heures d’émeutes du 17 octobre. Simplement, à examiner le déroulement des événements, le Premier ministre, puisque c’est lui qui est hiérarchiquement responsable des mesures de sécurité mises en place en de grands moments de contestation dans la rue, paraît avoir voulu exploiter les tensions et affrontements dont chacun devinait qu’ils se produiraient vraisemblablement.

Comme cela avait été le cas tout au long du mouvement lycéen, nous aurons ainsi vu s’organiser des nasses de manifestants avant même le départ des cortèges, des tirs nourris de grenades lacrymogènes jusque sur les carrés de tête officiels, des charges disproportionnées d’unités policières manifestement mal préparées à ce qu’elles allaient subir, des interpellations opérées dans le but de multiplier les gardes à vue — dont ce spécialiste du droit pénal qu’est le professeur Olivier Cahn, vient d’indiquer, dans Le Monde du 17 octobre, qu’elles étaient « désormais réalisées pour réduire le nombre de manifestants ». Sauf que ce calcul, si bien sûr les investigations à venir le confirmaient, aura échappé à ses concepteurs, qui n’avaient ni anticipé l’immensité de la mobilisation populaire, ni appréhendé l’ampleur qu’allaient prendre les débordements. Ce qui peut expliquer la situation dans laquelle se seront retrouvés des policiers et gendarmes devenus en quelque sorte, à leur corps défendant, de la « chair à canons » au service des manoeuvres du pouvoir, privés qu’ils auront été de dispositifs adaptés aux circonstances.

APAISER EN RÉPONDANT AUX ATTENTES POPULAIRES

Résultat de cet engrenage fatal, nous assistons à présent à l’effondrement de l’autorité politique, le « bloc central » ajoutant à son discrédit vertigineux une invraisemblable impéritie dans la sécurisation de l’espace public, au point que la parole de l’exécutif ne reçoive plus aucune considération dans le pays. Ce qui se double d’une crise de l’autorité de l’État, qui voit les corps intermédiaires, et désormais des maires de toute tendance partisane, entrer en dissidence à l’égard du pouvoir, tandis que des forces de l’ordre aux salaires déjà indigents, sortant épuisées et révulsées par le rôle qu’on leur aura fait jouer, se retrouvent à deux doigts de déposer les casques.

C’est peu dire que les réactions de Messieurs Macron et Lecornu ne sont pas à la hauteur du désastre qu’ils auront créé. Non seulement ils se montrent incapables d’apporter la moindre réponse aux revendications de la jeunesse scolarisée comme aux attentes du monde du travail et des catégories populaires, hormis de très vagues promesses de dialogue dont on redoute qu’elles aboutissent au même néant que les « cahiers de doléances » rédigés à l’occasion du mouvement des « Gilets jaunes ». Mais ils se réfugient dans une multiplication de coups de menton martiaux qui, à peine effectués, ne parviennent pas rétablir leur crédibilité (à l’image de ces « couvre-feux partiels et localisés » dont certains édiles peuvent avoir besoin pour assainir le climat dans leurs villes, sans que les forces de l’ordre aient cependant les moyens de les faire respecter dans la durée).

Le moment politique n’en devient, chaque jour, que plus dangereux. La France, au travers du mouvement social de cette rentrée, fait à l’échelle du globe la démonstration que l’orthodoxie financière et austéritaire, qui impose aux plus fragiles des sacrifices de moins en moins supportables, met à mal les équilibres fondamentaux des nations. Elle s’apaisera d’autant moins que notre peuple, ayant fait l’expérience de trop de promesses trahies, n’attend plus grand chose de l’échéance présidentielle d’avril et mai 2027, ce qui met davantage en péril une démocratie déjà fort affaiblie. Une répression devenant au fil des semaines plus féroce, conjuguée à des campagnes xénophobes désignant les populations issues de l’immigration — alors qu’elles possèdent très souvent la nationalité française — comme responsables des désordres, réussiront peut-être à casser la dynamique ascendante de la mobilisation. Ce sera toutefois au prix d’une frustration et d’un ressentiment laissés sans perspective, d’une instabilité qui se fera dès lors croissante, créant au final les conditions de la victoire d’une extrême droite adoptant maintenant la posture du « parti de l’ordre ».

Il n’en est que plus impératif, pour la gauche, de sortir des postures. Les propos entendus ces temps-ci, à droite ou dans les rangs macronistes, imputant à La France insoumise la responsabilité de la casse de cette mi-octobre, sont tout simplement ridicules. À ceci près, néanmoins, que les appels incandescents aux blocages des établissements scolaires, ou les propos irresponsables sur la « violence légitime », sans qu’aucun débouché immédiat et aucune recommandation en vue de sa structuration démocratique n’aient été proposés à la lutte lycéenne, auront contribué à installer un climat. L’heure est plutôt à adopter une position de responsabilité, c’est-à-dire visant au développement pacifique autant que déterminé d’un mouvement incarnant l’intérêt général, celui du peuple et de la France. Apaiser cette dernière, c’est en tout premier lieu, donner suite à ses attentes. Ce qui implique de mobiliser toutes les énergies afin d’assurer le succès de l’agenda retenu par le syndicalisme rassemblé (à commencer par son appel à la journée de grèves et de manifestations du 5 novembre), lequel est aujourd’hui le seul en mesure de lui conférer sa pleine dimension de classe et de lui assurer une organisation sécurisée et démocratique. Ce qui exige également de porter l’idée d’une grande conférence sociale, qui réunirait représentants des salariés comme du patronat, dirigeants des mouvements de jeunesse et forces issues de la communauté éducative, afin que des solutions soient enfin apportées à ces questions urgentes que sont les moyens consacrés à l’Éducation nationale, le remplacement en premier lieu de Parcoursup, la baisse du coût des carburants et des produits de première nécessité, l’augmentation des salaires et des pensions, donc le retrait du projet gouvernemental de budget qui menace de rendre toujours plus difficile la vie du plus grand nombre de nos compatriotes. Et cela passe par la recherche de la vérité sur la politique de maintien de l’ordre déployée depuis des semaines, des commissions d’enquête parlementaire devant pouvoir être constituées sans délai. Pour me résumer, les prochaines semaines seront décisives…

Christian_Picquet

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