Un PCF essentiel à la gauche comme à la France

Initialement, j’avais pour projet de consacrer cette chronique, l’une des dernières que je publierai avant la pause estivale, à un retour sur le 40° Congrès du Parti communiste français, du 3 au 5 juillet à Lille. Je voulais plus particulièrement restituer l’orientation choisie par les délégués, à plus de 70%, dans la continuité de la reconstruction dont les deux congrès précédents avaient fait une priorité, afin de conjurer l’effacement dont notre famille politique se voyait menacée depuis des années. Je souhaitais, tout particulièrement, revenir sur la riche discussion ayant mobilisé, des semaines durant, des dizaines de milliers d’adhérentes et adhérents, l’aboutissement en ayant été l’enrichissement du texte originellement soumis par le conseil national (Un communisme de conquêtes), tant sur l’analyse de la période que sur les propositions qui vont dorénavant être portées en direction de notre société. Les saillies haineuses que la décision souveraine des communistes aura provoquées, de la part d’une gauche se voulant radicale quoi qu’elle se perdît le plus souvent dans une rupture sans retour en arrière possible avec le meilleur des traditions du mouvement ouvrier français, m’amènent toutefois à concentrer ma réflexion sur la manière dont le PCF entend oeuvrer au dégagement d’une perspective politique crédible. Une perspective à même de ne pas se perdre dans la dénonciation stérile ou les descriptions apocalyptiques, pour chercher à s’opposer efficacement à la montée en puissance d’une extrême droite qui ne se sera jamais approchée d’aussi près du pouvoir. À même aussi de faire reculer les populismes qui se nourrissent de la désagrégation de la démocratie, une pensée néo-réactionnaire qui ne dissimule plus son intention d’effacer des consciences jusqu’à l’héritage des Lumières et des combats républicains des deux siècles écoulés, les obscurantismes et les fondamentalismes religieux qui prospèrent sur la fragmentation et la communautarisation de la nation. Si certains journalistes — ou se prétendant tels, dans la mesure où ils se comportent surtout en porte-voix du mélenchonisme — ont cru bon de se déchaîner contre une volonté d’indépendance très majoritairement assumée, et pour cette raison manifestement insupportable à leurs yeux, j’ose ici redire que le courant communiste français, pour affaibli qu’il ait été au fil des années, demeure plus que jamais essentiel à la gauche et à la France. Et que c’est cette conviction, et non sa prétendue volonté de faire tourner à l’envers la roue de l’histoire, comme on l’en accuse absurdement, qui l’aura conduit à considérer qu’il convenait de présenter à notre peuple une candidature issue de ses rangs, en l’occurrence celle de Fabien Roussel, à l’occasion de l’élection présidentielle de 2027.

Plutôt que de réduire les débats à des querelles de caniveau, dont l’outrance n’a d’égale que la détermination à exonérer le chef de La France insoumise de ses dérives, nos détracteurs devraient plutôt s’interroger sur la nature des défis à relever de la part d’une gauche qui se voudrait, tout à la fois, fidèle à sa mission émancipatrice de toujours et utile à ses mandants. Notre Hexagone ne se voit-il pas confronté à une véritable crise d’effondrement ? Où, sur la toile de fond des souffrances sociales et des régressions démocratiques que la globalisation capitaliste n’a cessé d’aggraver au gré des décennies, il doit trouver le chemin de son redressement, si du moins il veut faire entendre une voix singulière face à la spirale mortifère de la guerre internationalisée comme des concurrences acharnées que se livrent puissances et multinationales pour le contrôle de la planète. Où le dérèglement climatique, qui vient de lui faire traverser trois vagues successives de canicule, lui impose de travailler à un nouveau modèle de développement, socialement juste et écologiquement soutenable. Où dix ans d’autoritarisme et de néolibéralisme macroniens l’ont plongé dans l’étiolement de la démocratie, la fragmentation sociale, la désagrégation territoriale, une désindustrialisation ravageuse conjuguée à des politiques d’austérité creusant sans fin les inégalités et la précarité. Où le délitement de toutes les formes de la représentation s’accélère, au point d’assister au spectacle inouï d’un gouvernement minoritaire mais parvenant encore à faire passer quelques projets iniques pour la seule raison que la période pré-électorale le prémunit d’une censure parlementaire, d’un président ayant perdu ce qu’il lui restait de légitimité et précipité le pays dans une crise de régime inédite sous la V° République, de partis gouvernementaux incapable de défendre le moindre projet d’avenir alors qu’ils se revendiquent toujours d’un « socle commun ». Où l’irruption des colères de toute sorte rivalise avec le désespoir, amenant des millions de nos compatriotes à s’éloigner de la politique, à s’abstenir en masse ou à s’abandonner au vote pour le pire, en faveur d’une extrême droite qui les divisent en fonction de leurs origines ou de leurs couleurs de peau, au détriment de leurs intérêts fondamentaux.

LA QUESTION STRATÉGIQUE ESSENTIELLE

Cette configuration n’a peut-être pas de précédent depuis la décomposition de la République, à la fin des années 1930. Se hisser à la hauteur d’un semblable défi exige de renverser les logiques depuis trop longtemps à l’oeuvre, de remobiliser la nation en répondant prioritairement aux besoins populaires les plus pressants plutôt qu’aux exigences de l’accumulation du capital, de mettre à l’ordre du jour une planification démocratique en vue d’un nouveau mode de production et de consommation, d’ouvrir la voie à une civilisation dont le moteur fût l’essor continu des capacités humaines. Ce que recouvre, dans le texte adopté par le 40° Congrès, le retour de l’objectif d’un socialisme pour le XXI° siècle, créant les conditions de la transition vers le communisme.

Pour le dire autrement, l’enjeu stratégique du moment consiste, bel et bien, à proposer au pays un projet de nature à réunir sa majorité sociale, celle que forment le monde du travail dans sa diversité, les catégories populaires, la jeunesse, l’ensemble de celles et ceux qui font les frais des politiques capitalistes. Ce qui n’a rien à voir avec l’idée d’un départage des candidatures en présence à gauche, sans même que soient posées les questions programmatiques fondamentales, la « primaire large » défendue par les tenants du dénommé « processus de Bagneux » ayant pour cette raison fini par sombrer. Ce qui ne saurait non plus se confondre avec cet invraisemblable alignement de postulants que nous donne à contempler le Parti socialiste, sans que l’on sache là encore ce qui distingue les visées respectives de celles et ceux qui participeront finalement à sa « primaire fermée ». Et ce qui ne saurait trouver de réponse dans le fait qu’une personnalité s’installerait durablement en tête de la gauche dans les sondages, ce qui est manifestement le calcul de LFI lorsque cette organisation tente de fracturer le parti écologiste ou d’écraser toute concurrence susceptible de lui faire de l’ombre.

Faute de savoir, et de vouloir, unir le peuple de France autour d’une politique de changement politique et social profond, d’une politique de classe qui renoue avec le meilleur de ses traditions, la gauche demeurera inévitablement « cornérisée », plafonnant à 28% ou 30% des intentions de vote. Il est bien secondaire, à cet égard, de savoir qui creusera l’écart dans les enquêtes d’opinion, voire qui serait éventuellement en situation d’accéder à un second tour de présidentielle, si c’est in fine pour voir cette offre pulvérisée par une extrême droite caracolant à 30% ou 35 %, score jamais atteint par ce courant dans l’histoire politique française à l’occasion d’un premier tour. Le courage est aujourd’hui d’oser reconnaître une réalité crue : Madame Le Pen — puisqu’en appel la justice lui aura permis de revenir dans le jeu électoral, en dépit du détournement massif de fonds publics dont sa formation s’est rendue coupable — progresse et menace de l’emporter parce que des Françaises et de Français en nombre grandissant considèrent que notre camp ne parle plus le même langage qu’eux, et qu’ils ne croient plus, de ce fait, que nous puissions changer réellement leur existence. Inverser cette tendance désagrégatrice pour la République, battre le national-lepénisme dans les consciences et donc dans les urnes, supposent que l’on retrouve l’écoute de ces hommes et de ces femmes qui n’ont que leur force de travail pour richesse, et sans lesquels la gauche n’eût jamais pu l’emporter dans le passé.

Voilà la raison pour laquelle les communistes veulent structurer leur propre offre politique autour de trois axes. D’abord, celui d’un travail qui redevienne émancipateur et non plus aliénant comme il l’est présentement ; ce qui passe par l’exigence de l’augmentation des salaires et des pensions, la création d’emplois stables, une nouvelle industrialisation du territoire, la reconstruction et l’extension des services publics, une politique audacieuse de création de richesses tournée vers la satisfaction des attentes populaires comme des impératifs de la transition écologique. Ensuite, celui de la République, que le néolibéralisme aura affaibli et que le Rassemblement national veut abattre en substituant, par exemple, sa « préférence nationale » à l’égalité des droits pour toutes et tous ; une nouvelle République devra, par conséquent et d’un même mouvement, protéger le plus grand nombre, déprésidentialiser les institutions, défendre et étendre les libertés, conduire une ambitieuse politique d’intégration et de combat contre les discriminations, permettre aux citoyens comme aux travailleurs de bénéficier de nouveaux droits au contrôle et à la décision, jusqu’à l’échelon des entreprises. Enfin, celui de la paix, au service de laquelle une France ayant reconquis son indépendance aurait à coeur de se placer ; « l’économie de guerre », dont les gouvernements d’Emmanuel Macron ont commencé de jeter les bases avec l’augmentation considérable du budget militaire, ne sert que les desseins des États-Unis qui, à travers l’Otan, cherchent à entraîner l’Europe entière dans leur effort de militarisation de l’ordre mondial, elle ne fait qu’opposer les peuples et les nations plutôt que de rechercher leur coopération pour la justice et le progrès humain, et elle sert d’alibi renouvelé à l’austérité.

LIGNE DE CRÊTE OBLIGÉE À GAUCHE

Ce n’est nullement faire preuve de sectarisme ou d’esprit boutiquier que de constater, avec lucidité, que le PCF se retrouve bien seul sur cette ligne de crête. La désertion de ce champ de confrontation par le reste de la gauche aboutit pourtant à renforcer l’extrême droite, en confortant la supercherie de son discours : se présenter en championne des intérêts de la France face à son déclin, et de la défense du bien-être populaire face à un désabusement qui va croissant.

Le social-libéralisme, dans lequel s’enferme toute une aile du camp progressiste, renvoie au peuple le souvenir d’expériences gouvernementales marquées par la destruction de conquêtes sociales et démocratiques majeures, perpétrée au nom du caractère indépassable de la financiarisation de l’économie, ou encore justifiées par la nécessaire soumission aux traités régissant la construction capitaliste de l’Europe. Il enfonce, au demeurant, ses tenants dans leur impuissance face aux nouveaux développements de la crise du système. C’est, sous ce rapport, une gageure que de vouloir réunir une majorité du peuple en se contentant de vagues promesses de redistribution des richesses, en faisant simultanément l’impasse sur la prise en mains des principaux leviers de commande si l’on veut du moins promouvoir d’autres politiques publiques, et plus encore en ressortant de la naphtaline l’objectif de la « souveraineté européenne » au moment précis où l’union des Vingt-Sept se désagrège sous l’effet des contradictions de plus en plus aiguës opposant ses différentes classes dirigeantes.

Quant au « populisme » se voulant de gauche, bien qu’il fasse étalage de sa radicalité tonitruante, il contribue lui-même à creuser les oppositions entre celles et ceux qu’il faudrait à l’inverse unir dans le combat contre un adversaire commun. La rupture officiellement actée avec les références de classe ayant forgé l’identité du mouvement ouvrier depuis sa naissance, la complaisance envers les tentations du communautarisme, l’essentialisation assumée d’un secteur entier de la population française, l’opposition entre elles de deux France décrétées de facto inconciliables, le recours à une rhétorique identitaire censée retourner contre l’extrême droite ses thèmes de prédilection, l’instrumentalisation indigne de la cause palestinienne au prix de glissements réguliers vers d’intolérables phobies antijuives, les politiques de division systématiquement déployées à gauche comme on l’aura vu à l’occasion du dernier scrutin municipal, la violence des discours et des pratiques politiques, ne sont pas seulement un obstacle majeur au rassemblement du monde du travail et de la création, à la reconstruction de la conscience de classe indispensable au renversement du rapport des forces sociales et politiques. Ils deviennent le carburant du Rassemblement national, qui s’en trouve conforté dans ses entreprises de domination d’une large partie des milieux populaires.

POUR UN NOUVEAU TYPE DE RASSEMBLEMENT

Faire vivre ces conceptions à travers l’existence d’une candidature sur le champ de la présidentielle, c’est de ce point de vue nourrir le débat d’idées à partir des propositions considérées comme vitales pour le redressement économique, social, écologique, démocratique de la France. C’est tout autant agir pour la reconstruction d’une gauche de nouveau en dynamique parce qu’ayant su renouer son lien avec le peuple. Ce qui ne revient en aucun cas à tourner le dos au rassemblement indispensable.

La démarche vise, tout simplement, à réhabiliter la politique, de préférence aux opérations à courte vue qui tendent à résumer l’union à la recherche du plus petit dénominateur commun, ou encore aux logiques d’hégémonie qui prétendent faire disparaître le pluralisme au moyen de ralliements forcés. Elle est une démonstration d’optimisme, puisque reposant sur la conviction que le jeu n’est jamais figé, que les lignes peuvent toujours bouger et accoucher de configurations entièrement renouvelées. Elle exprime, par surcroît, le souci de ne pas réduire l’ambition aux échanges de sommet entre partis, afin de chercher à impliquer, dans une nouvelle construction politique, des dizaines de milliers de femmes et d’hommes, issus du syndicalisme ou du mouvement associatif, engagés dans les mobilisations du quotidien pour l’emploi ou les services publics, actifs dans les batailles pour la transition écologique, représentatifs d’un monde de la culture et de la création reflétant la richesse profonde d’une nation, porteurs de ces innombrables expériences citoyennes indispensables à l’émergence d’une union populaire conquérante…

Si l’on veut bien y regarder, c’est à partir des mêmes préoccupations que seront nés les processus ayant écrit les plus belles pages de notre histoire collective. Jamais ils n’auront émané de « mécanos » déconnectés des discussions de fond et de la réalité des luttes de classe. Sans les débats parfois ardents entre formations progressistes, et sans l’irruption sociale des années 1934-1936, peut-on imaginer la formation du Front populaire ? Sans les âpres discussions menées dans le cadre du Conseil national de la Résistance entre forces politiques et sociales, et sans la dynamique née de la Résistance au nazisme et à la collaboration vichyste, le programme des « Jours heureux » eût-il vu le jour ? Sans que les communistes aient, dès le milieu des années 1960, porté auprès du reste de la gauche et du syndicalisme des propositions révolutionnaires en vue d’un programme commun, propositions qui eurent tôt fait de se révéler en phase avec la plus grande grève générale qu’ait connu notre Hexagone, l’Union de la gauche eût-elle été conclue en 1972 (ce que, au pouvoir, cette expérience sera ensuite devenue, faute d’implication populaire suffisante, relève d’une autre réflexion…) ?

Nous nous trouvons, évidemment, dans une tout autre configuration. Qui n’en rend pas moins urgentes des décisions à la hauteur des dangers. C’est pourquoi les communistes, à l’occasion de leur congrès, et parce que rien n’est plus important à leurs yeux que d’oeuvrer au rassemblement majoritaire du peuple de France sur une politique de classe rouvrant un chemin à l’espoir du changement, auront réaffirmé leur détermination à poursuivre et approfondir tous les dialogues nécessaires entre forces de progrès, à l’échelon national autant qu’à celui des territoires.

D’autant qu’à l’issue de la présidentielle, les élections législatives représenteront à leur tour un enjeu à tout point de vue essentiel, dès lors qu’en décidant de la configuration de la nouvelle Assemblée nationale, elles détermineront la majorité politique réelle du pays. Il va s’agir, par conséquent, sans attendre le dénouement du scrutin cardinal de la V° République, de travailler à la constitution des rassemblements les plus larges autour de celles et ceux qui, dans chaque circonscription, en particulier celles qui se verront menacées d’un succès de l’extrême droite et de ses alliés, se trouveront les mieux à même de l’emporter. C’est de cette manière qu’il conviendra de chercher à faire élire, partout où ce sera possible, des députés de gauche engagés aux côtés du monde du travail et de ses luttes, avec parmi eux, naturellement, le plus grand nombre de communistes.

LE FAUX-NEZ DE TRISTES POLÉMIQUES

J’ai commencé par ce sujet, c’est par lui que je veux terminer. Car tout n’est pas permis en matière de polémique politique. A fortiori lorsqu’il s’agit de traiter des divergences présentes au sein du même espace politique et social. A fortiori également lorsque les bornes de l’honnêteté intellectuelle s’avèrent dépassées de la part de médias revendiquant en même temps leur engagement à gauche et leur indépendance vis-à-vis des courants structurant le champ politique.

Que l’on m’entende bien : je ne conteste pas que l’on puisse exprimer des désaccords, aussi forts puissent-ils être, à l’endroit de l’orientation adoptée par le Parti communiste depuis maintenant sept ans. Ancien directeur d’un hebdomadaire moi-même (lequel revendiquait pourtant son engagement derrière un parti), je ne saurais m’offusquer du fait qu’un organe de presse pousse sa liberté de critique aussi loin qu’il le souhaite. Les décisions largement adoptées par les communistes auront, d’ailleurs, été contestées par un quart des adhérentes et adhérents dans le vote qui devait choisir sur quel texte de base le parti préparerait ses assises. Mais l’expression d’une analyse critique ne peut servir à faire passer en contrebande, auprès de ses lecteurs, et sous couvert d’une distance fièrement revendiquée, la ligne d’une autre formation partisane.

J’aurais pu appuyer mon propos en me référant à plusieurs feuilles ou médias numériques s’étant particulièrement illustrés dans ce registre. J’ai choisi, parce qu’il m’est apparu emblématique d’une attitude, de m’arrêter sur le traitement de l’événement par l’hebdomadaire Politis. Que son directeur ait voulu, le 7 juillet, prendre la plume pour éreinter le « cul-de-sac Roussel » ne me choque pas. Libre à lui de penser que « la direction du PCF poursuit une stratégie de différenciation permanente principalement construite contre La France insoumise », d’exprimer son plein soutien aux positions de « 300 communistes » opposés à la majorité de leur parti, de reprocher au 40° Congrès ses « formules polémiques visant LFI », voire de morigéner les communistes en écrivant que leur « identité ne s’est jamais construite dans la solitude mais dans sa capacité à organiser un bloc populaire ». Le problème vient de la conclusion implicitement suggérée (mais jamais assumée ouvertement) à travers ce tir nourri : « La question n’est pas de savoir qui aura raison avant les autres, mais qui sera capable de reconstruire les conditions d’une majorité sociale et politique. »

C’est sciemment que l’éminent patron de Politis ne s’est pas interrogé sur le « type de processus » ou la force politique qui pourraient réunir les conditions de la victoire. Il a écrit « qui sera capable ». Quiconque a appris à lire entre les lignes sait parfaitement ce qu’il sous-entend : il s’agit d’anticiper sur l’étape suivante, celle où Mélenchon, parti en campagne depuis plusieurs mois, resterait en tête des intentions de vote à gauche à la rentrée. Par ce genre de phrases un peu sibyllines, on se prépare de fait à enjoindre l’électrice et l’électeur de se rallier à lui. Au nom, bien sûr, du « vote utile », et de la possibilité — pourtant des plus illusoires — qu’il en vienne à terrasser Le Pen. Après tout, si telle est l’option retenue par la rédaction, pourquoi pas ? Mais il faut alors cesser la comédie de la critique en surplomb, pour assumer la participation du titre à la galaxie insoumise. L’échange n’en sera que plus loyal, c’est-à-dire plus fluide et fécond. Dans le respect scrupuleux, du moins de notre côté, de la liberté de choix des journalistes…

Il eût été sain, au vu de la gravité de la situation française, que même en désaccord avec les conclusions du congrès communiste, chacun tienne à saluer la large majorité qui s’y sera dégagée. En un temps où la déliquescence politique tend à se généraliser, on pourrait a minima appréhender positivement qu’une formation fasse ainsi preuve de cohésion, et qu’elle puisse ce faisant représenter un repère dans la vie démocratique. On voit qu’il n’en est rien. En terminant sur ces mots, un tantinet agacés je le reconnais, je ne peux m’empêcher de penser à la figure de Marc Bloch, que la République française vient, après beaucoup d’autres, de panthéoniser. Force est de saluer cette décision d’Emmanuel Macron. Tout ce qui concourt à l’oeuvre de mémoire, tout ce qui permet à la France et à sa jeunesse de s’approprier la richesse d’une histoire, tout ce qui contribue à restituer le courage dont des personnages exceptionnels auront su faire preuve en des temps difficiles, est de nature à dissiper les brouillards du présent. Bloch n’était pas communiste. Il était un historien à l’impressionnante épaisseur. il était un républicain de la plus fervente espèce. Il était un homme passionnément de gauche. Il était aussi un Juif s’affichant comme tel uniquement lorsqu’il se retrouvait face à des antisémites. Dans son plus célèbre ouvrage, L’Étrange Défaite, il aura longuement dressé l’inventaire des phénomènes qui menèrent à l’effondrement de 1940. Il vaut, de nos jours, de relire les passages qu’il consacrait aux élites dirigeantes, à la chaîne de commandement de l’armée, aux forces politiques ou à certaines fractions syndicales responsables de l’écroulement de la République et de l’étouffement des si proches enthousiasmes de l’été 36. Il est instructif de découvrir (ou de redécouvrir) les passages par lesquels il décrivait une bourgeoisie « aigrie » allant jusqu’à reprocher aux ouvriers « d’aller au cinéma », ayant perdu tout sens de l’intérêt général au point de préférer Hitler à Blum et à Thorez. Il est aussi revigorant de le voir opposer sa recherche si républicaine du bien commun à la fragmentation dans laquelle des classes possédantes, emportées par leurs égoïsmes, avaient laissé sombrer la nation. 1940 n’est pas 2026. Il n’est toutefois pas inutile, au seuil d’un été souvent propice aux lectures, de se replonger dans cette fresque aussi brève qu’intense. On y trouvera, je crois, des motifs de retrouver une certaine hauteur de vues plutôt que de s’abandonner aux bassesses, mesquineries et coups tordus qui font présentement le quotidien de la politique, y compris parfois à gauche…

Post-Scriptum. J’entamais la rédaction de ce post lorsque les médias auront fait état de l’interruption violente, de la part de membres de La France insoumise et d’autres mouvements se revendiquant du soutien au peuple palestinien, du concert qu’avait prévu de donner Barbara Butch, à Grenoble, le 18 juillet. Officiellement, les perturbateurs disent avoir voulu dénoncer le soutien apporté par l’artiste à la proposition de loi de Caroline Yadan, dont de nombreuses dispositions étaient, il est vrai, de nature à porter gravement atteinte à la liberté d’expression. Ils l’accusent en outre de soutenir le gouvernement Netanyahou, depuis qu’elle a récemment accepté de participer à un événement organisé par l’ambassadeur de France à Tel-Aviv. Leurs véritables motivations n’ont néanmoins pas tardé à se faire jour, dans toute leur abjection. La méthode est, en elle-même, odieuse. Interdire à une artiste de s’exprimer et de se produire, dans les lieux où on l’invite, fait immanquablement penser aux méthodes des fascismes d’hier. On peut dénoncer des prises de position, voire dissuader de potentiels spectateurs d’assister à une prestation, jamais il ne sera acceptable que l’on porte atteinte à la liberté d’expression et de création culturelles. « Toute licence en art », jetait André Breton à la face des totalitarismes de son époque. Au demeurant, Barbara Butch s’était désolidarisée de la pétition qu’elle avait dans un premier temps signée, et de toute façon la proposition Yadan se trouve désormais retirée de l’ordre du jour de l’Assemblée nationale. De sorte que cette figure de la scène DJ Queer se trouve la seule à laquelle on reproche un engagement qu’elle a par ailleurs regretté. On ne saurait davantage lui imputer une quelconque connivence avec le pouvoir israélien dont elle a toujours rejeté les agissements. Même sa présence à Tel-Aviv, le 14 juin, était motivée par le soutien aux structures militantes de la Pride israélienne. Reste, par conséquent, la réalité ignominieuse d’une opération. Barbara Butch aura subi insultes et jets de bouteilles parce que femme, lesbienne revendiquée et Juive assumée, elle est devenue la cible de lâches qui entendent traquer à leur convenance quiconque ose dénoncer la haine des Juifs. On ne peut, à cet égard, nourrir le moindre doute lorsque le « visuel » appelant à interdire le concert grenoblois reproduisait le visage de l’artiste sur fond de drapeau LGBTQI+ frappé de l’étoile de David et maculé de sang. L’usage des symboles parle de lui-même, il vise à porter à incandescence les pires pulsions d’une fraction de l’opinion. Un nouveau seuil a donc été franchi. Il est regrettable qu’un organe de presse, pour lequel j’ai d’ordinaire de la sympathie, ait cru utile de fustiger, ce 23 juillet, le « procès abusif du mouvement de Jean-Luc Mélenchon en antisémitisme ». Les choses doivent à l’inverse être dites sans « pudeur de gazelle » : la petite cohorte qui vient de sévir à Grenoble couvre d’une rhétorique « antisioniste » ce qui n’est plus qu’un antisémitisme immonde. La mobilisation contre la politique criminelle de l’extrême droite israélienne est indispensable et elle doit encore gagner en ampleur. Le retour critique sur le projet sioniste des origines s’avère légitime, lorsqu’il vise à comprendre l’une des grandes tragédies de l’histoire contemporaine. Mais « l’antisionisme », qui dorénavant prend la forme d’inqualifiables agressions contre des hommes et des femmes ne se distinguant que par leur origine, ne tend qu’à assimiler tout Juif à la politique des actuels dirigeants d’Israël. Au final, il n’est rien d’autre que la négation du droit du peuple israélien à disposer d’un État dans les frontières que lui a attribuées la communauté internationale, celles de 1967, aux côtés desquelles un État palestinien doit au plus vite pouvoir se créer. Il est impensable, à gauche, que d’aucuns se dérobent encore à ce constat d’évidence…

















Christian_Picquet

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