La France, enjeu majeur de la présidentielle

Avec la fin de la période estivale, le pays entre dans la phase active de la compétition le conduisant à la présidentielle et aux très probables législatives de l’an prochain. Huit mois qui vont s’avérer décisifs pour l’avenir, mais dont on ne connaît manifestement pas encore la configuration définitive, tant le champ politique se révèle dévasté et tant les partis dits hier de gouvernement étalent la panne de projet les caractérisant. L’allongement régulier de la liste des prétendants issus de ces formations, sans que l’on parvienne à imaginer quels mécanismes finiront par mettre un terme à cette spirale du ridicule mettant aux prises des personnages peinant souvent à faire valoir leurs différences, est le marqueur le plus visible de la crise dans laquelle s’enfonce la France. Au-delà des formes politiques paroxystiques qu’elle revêt, ladite crise réfracte chaque jour davantage l’incapacité de la classe dominante à relever le colossal défi auquel elle se heurte : la redéfinition de la place du capitalisme français au sein d’une globalisation se fragmentant à mesure que les concurrences s’aiguisent entre empires, puissances intermédiaires et multinationales en vue de la réorganisation des rapports de force mondiaux. Le coût en est bien plus élevé que ne le décrivent des commentateurs pressés de délivrer aux populations le message de l’intangibilité du dogme néolibéral. Ce sont les conditions d’existence du grand nombre qui se dégradent comme jamais depuis très longtemps, c’est la relation du corps citoyen à sa représentation, et c’est également la confiance et l’estime de la nation en elle-même, qui sont désormais en cause. Jusqu’à présent, tout prend la forme d’un processus menant la collectivité à l’effondrement — politique, institutionnel, économique, social et moral —, qui n’est pas sans évoquer, toute analogie mise à part, celui de 1940. Comme toujours, un tel contexte est de nature à faire surgir les monstres dont parlait en son temps Antonio Gramsci, ces tenants de l’aventure prônant la fuite en avant vers une solution autoritaire, ou ces personnages se voulant providentiels bien qu’ils fussent plus prompts à jouer sur les « affects » de l’opinion qu’à donner un nouvel élan à la démocratie. Une confusion qui pervertit le débat politique et mine l’aptitude collective des citoyens et des citoyennes à défendre et refonder leur République. Rien n’est joué, rien n’est acquis, à commencer par les scénarios de second tour de la présidentielle, qui font les délices des grands médias et des instituts de sondages. Même les intentions de vote au premier tour ne disent, à ce stade, pas grand chose de ce que sera l’issue de cette séquence, puisqu’ils se contentent de nous délivrer la photographie d’un paysage politiquement balkanisé, potentiellement polarisé par deux variantes de populisme, mais surtout privé de véritables réponses aux questions de fond hantant nos compatriotes, dès lors que les joutes électorales se focalisent sur des sujets annexes (même s’ils peuvent avoir une réelle importance). Laissons quelques chefs à plumes de formations ayant perdu toute boussole disserter sur les points qu’ils pourraient éventuellement gagner sur des candidats qui jetteront vraisemblablement l’éponge avant la fin de leur périple. À mesure que se rapprochera l’échéance, vers la fin de l’année probablement, l’enjeu sera en réalité de savoir si c’est la décomposition de la France qui l’emporte, ou si des propositions transformatrices finissent par s’imposer et dessiner un projet de redressement économique, social, écologique et démocratique. Qui se fonderait, loin des thèmes nauséabonds dominant présentement le théâtre électoral, sur les principes d’égalité, de justice, de solidarité, de souveraineté de la nation et du peuple, au fondement de ce qui a souvent été désigné comme une « exception française » depuis notre Grande Révolution. C’est le défi qu’il appartient désormais au candidat désigné par les communistes de relever. La réflexion que je publie ci-dessous reprend, en la développant, le contenu d’une note adressée à mon camarade Fabien Roussel dans le courant de l’été.

Ce serait s’enfoncer dans un brouillard de plus en plus épais que de ne pas prendre toute la mesure de ce qui prive les Français de toute visibilité sur leur futur. Le conflit consécutif à l’invasion de l’Ukraine par le régime de Vladimir Poutine s’embourbe après avoir causé des centaines de milliers de victimes de part et d’autre. La guerre engagée par les États-Unis et leur allié israélien contre le régime des mollahs iraniens s’enlise, le détroit d’Ormuz demeurant clos à la circulation des matières premières et des marchandises, et celui de Bab el-Mandeb venant à son tour d’être fermé à la suite de l’intervention des islamistes houtistes, « proxys » de Téhéran. L’activité mondiale en subit le contrecoup majeur. L’inflation menace de se stabiliser à un haut niveau sous l’impact notamment de l’explosion des prix des carburants, et la récession se rapproche dangereusement. Dans une économie financiarisée comme jamais dans l’histoire du capitalisme, le choc pétrolier peut à tout moment se transformer en cataclysme financier. Avec des retombées littéralement catastrophiques pour une France dont l’industrie ne représente déjà plus que 9% de sa valeur ajoutée, dont les services publics s’avèrent à l’os et ne parviennent plus à faire face aux besoins les plus élémentaires de la population, et dont le niveau de vie moyen régresse de semestre en semestre, ne permettant plus à de larges secteurs du salariat d’échapper à la précarité. Jusque dans le secteur des services, la productivité et les salaires s’affaissent, avant même que l’intelligence artificielle fût venue aggraver les dynamiques de profitabilité qui paupérise la nation.

LE SPECTRE DU DÉCLIN ET DU DÉCLASSEMENT

Autant de données qui rendent parfaitement insupportables par notre peuple l’essor sans fin de l’injustice sociale. Tandis qu’ouvriers, employés, agents du secteur public, retraités et privés d’emploi, mais aussi agriculteurs et petits entrepreneurs peinaient à s’en sortir, les 38 entreprises du CAC 40 auront vu leurs profits cumulés bondir de près de moitié sur le premier semestre (à 74,93 milliards d’euros), un groupe comme TotalEnergies se hissant à la première marche du podium avec des profits de 9,85 milliards. Les mêmes peuvent donc se préparer à distribuer la bagatelle de 61 milliards d’euros à leurs actionnaires. Et l’on ne parlera pas des grandes banques qui auront bénéficié de la hausse des taux d’intérêt et de leurs vastes programmes de réduction de leurs coûts, en pratique des emplois. Une « santé » rendue d’autant plus insolente pour le Français lambda que les multinationales tricolores auront réalisé 80% de leur activité hors du pays, cherchant à s’enrichir grâce à la plus forte croissance enregistrée depuis quatre ans dans le reste de l’Europe et à leurs énormes investissements des secteurs ultrafinanciarisés. Sans le moindre égard pour les lourdes pertes qu’affichaient simultanément notre industrie, par exemple dans l’automobile.

Le tableau se voit encore assombri par l’autre guerre, celle du commerce que les puissances dominantes, nord-américaine et chinoise, livrent au continent européen. Mais le libre-échangisme débridé tenant lieu de boussole aux États membres de l’Union européenne aboutit à abandonner des pans déterminants de l’économie — les biens essentiels, la santé, les industries « vertes », l’intelligente artificielle, les biotechnologies ou l’espace — à un dumping aussi systématique que dévastateur. Sous ce rapport, l’impuissance de la construction capitaliste de l’Europe à affronter les séismes en chaîne engendrés par une globalisation devenue chaotique et guerrière met définitivement en charpie la thèse d’une Union qui représenterait la solution aux maux de la période. À mesure que les chocs s’enchaînent, les trajectoires des différentes économies du continent se dissocient. Du mythique « couple franco-allemand », il ne reste plus que l’affirmation sans cesse plus prononcée de la volonté de puissance du voisin d’Outre-Rhin.

Face à la crise de son propre modèle de développement — hier fondé sur la dépendance au gaz russe, le faible coût de ses services, ses exportations industrielles en direction des Brics, sans parler des mécanismes des traités favorisant la concurrence impitoyable livrée à l’Europe du Sud, tout particulièrement à la France —, que traduit l’affaiblissement spectaculaire de son fleuron automobile (Volkswagen ayant déjà supprimé 100 000 emplois dans le monde), les actuels gouvernants allemands se sont lancés dans une stratégie de type « Germany First ». Cette dernière repose sur l’articulation de l’austérité brutale imposée au monde du travail avec un programme massif d’investissements (de l’ordre de 630 milliards d’euros) visant la réindustrialisation du pays, la conversion écologique de son économie et son réarmement (les chiffres sont, sur ce dernier plan, éloquents : l’Allemagne, qui affectait un peu moins de 47 milliards d’euros aux dépenses militaires en 2021, entend y consacrer presque 163 en 2029). De quoi déséquilibrer davantage la relation avec ses concurrents les plus directs, à commencer par notre Hexagone, lequel se voit enfermé dans le carcan du dogme ordolibéral régissant la construction européenne depuis sa fondation.

La volonté hégémonique de la classe dirigeante allemande ne se limite d’ailleurs pas aux dimensions économiques et militaires, elle tend à s’étendre à la politique étrangère : initié par le précédent chancelier social-démocrate Olaf Scholz, et poursuivi par son successeur chrétien-démocrate Friedrich Merz, s’affirme un projet consistant à élargir l’Union à 35 ou 36 membres d’ici 2030, à la gouverner à la majorité qualifiée au détriment de la souveraineté jusqu’alors reconnue aux États en matière diplomatique, et à préparer la mutualisation de la force de dissuasion tricolore et même… du siège français au Conseil de sécurité. Il est remarquable que cette visée ait commencé à se concrétiser alors que s’accélérait la militarisation de l’ordre du monde, et surtout qu’elle se poursuive alors que la crise du système politique allemand ébranle simultanément les deux formations structurant la coalition gouvernementale, la CDU et le SPD, ouvrant possiblement au parti néonazi AfD le chemin du pouvoir. L’impressionnant succès électoral de ce dernier, le 6 septembre, dans le land de Saxe-Anhalt, et celui qui se profile en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, ne font pas que miner la construction européenne, ils constituent une menace directe pour la France.

À cela s’ajoute la lente mais inexorable asphyxie de notre démocratie, victime de l’autoritarisme néolibéral qu’accentue un présidentialisme délétère, les deux ayant d’un même mouvement creusé le fossé entre le corps citoyen et ses représentants au prix d’un abstentionnisme record dans l’histoire de la République, ouvert une crise de régime qui appellerait des changements institutionnels radicaux qu’aucune des forces politiques dites de gouvernement ne se hasarde à proposer, affaibli un État qui ne remplit pratiquement plus ses grandes missions d’intérêt général jusque dans leurs dimensions régaliennes, livré un large pan de la puissance publique à la prédation de cabinets de conseil et d’intérêts privés voraces.

DE LA PEUR À L’EXPLOSION ?

La nation aura, dans cette configuration au plus haut point anxiogène, vécu un été particulièrement meurtrier. Alors que le chômage aura touché 8,3% de la population active au deuxième trimestre (contre 7,2% l’an passé), que son taux aura explosé chez les moins de 24 ans (atteignant 21,6%, en hausse de 2,5 points), que plus de 17 000 entreprises (petites et moyennes soumises à de grands donneurs d’ordre pour beaucoup), que les salaires auront régressé ou stagné, que la demande intérieure aura de ce fait baissé significativement depuis le début de l’année, elle aura dû affronter les chocs successifs de six vagues de canicule, d’une sécheresse ravageuse pour les productions agricoles, et d’incendies gigantesques ayant révélé au plus grand nombre le terrible recul des moyens de l’État pour relever les défis du dérèglement climatique. Tout cela ayant pour premier effet de faire surgir la menace d’une crise agricole qui abaisse déjà les prévisions de croissance à 0,4% (chacun sait qu’en 2003, déjà, la sécheresse avait fait massivement chuter la croissance), d’exposer le pays aux retombées de la crise alimentaire qui se dessine à l’échelle mondiale, et de réduire davantage les parts de marché du pays dans le monde.

À l’arrivée, c’est le sentiment de vivre une authentique déliquescence de l’ensemble des structures politiques et institutionnelles, voire un effondrement, qui habitent les Françaises et les Français. Comment n’imprimerait-il pas sa marque en profondeur sur les consciences ? Dans leur ouvrage Inventaire des peurs françaises (Odile-Jacob 2026), les chercheurs Anne Muxel et Pascal Perrineau en rendent parfaitement compte : 40% de nos concitoyens ont aujourd’hui peur. Ladite peur ne concerne pas uniquement leur sécurité physique face à la montée des violences et des incivilités, ou la menace d’un cataclysme guerrier qui s’inviterait au coeur de la vieille Europe. Elle porte sur leur avenir, la précarité de leur existence, leur pouvoir d’achat et la pérennité de leurs emplois, leur capacité à se soigner et à profiter d’une retraite permettant de vivre dignement, le devenir du système éducatif en charge des futures générations, les dérives de la présente révolution technologique, l’affaissement de l’identité républicaine de la nation, les menaces que fait peser sur l’humanité une globalisation émiettée et meurtrière.

Au début de l’année, Pascal Perrineau en résumait fort bien les implications : « Toute société a besoin de conjurer la peur pour se construire un avenir. La place laissée aux espoirs est ténue et seul l’espoir individuel rassemble aujourd’hui une majorité de Français (62%) alors que l’espoir collectif est en berne. À peine un Français sur trois (31%) a de l’espoir pour l’avenir de la société française. Le défi est donc de reconstruire un espoir collectif à partir des espoirs individuels à l’heure où plus aucune instance (…) ne joue le rôle de transformateur des attentes individuelles en projet commun » (Le Figaro, 26 janvier 2026).

L’histoire en fait foi, la peur s’accompagne fréquemment d’une montée des colères. Pour légitimes qu’elles puissent être, ces dernières peuvent toutefois s’enfermer dans de redoutables impasses ou alimenter les pires aventures si leur manque un débouché politique progressiste. Le mouvement des « Gilets jaunes » en aura été le plus récent exemple. Le pays est présentement devenu un volcan social, dont le réveil peut à tout instant survenir, lorsque le mal-être généralisé, les régressions de toute nature et des inégalités de plus en plus profondes provoqueront l’overdose. L’enjeu sera alors de réunir les conditions nécessaires aux victoires, au moins partielles, qui font défaut au mouvement populaire depuis des années et qui sont indispensables à la restauration de la confiance en la capacité collective du monde du travail à changer le cours des choses : des revendications qui puissent unifier la majorité du pays autour des exigences de justice et d’égalité ; une mobilisation qui ne contourne pas les forces structurées dans les entreprises car elles s’avèrent indispensables à la construction d’un rapport de force à la hauteur de l’intransigeance des possédants ; l’engagement et l’unité du syndicalisme, seul à même de prendre la tête de la contestation et de lui conférer sa dimension de classe. Gare, sinon, au décalage entre l’état convulsif de la France et le caractère désespérant des joutes politiques… À ce sujet, devant le danger de catastrophe auquel il importe de répondre en urgence, la mobilisation sociale se trouverait puissamment encouragée si les organisations syndicales, comme elles avaient su le faire en 2010 à la suite de l’épreuve des subprimes, se rassemblaient autour d’une plate-forme commune liant objectifs revendicatifs et propositions en faveur d’un changement majeur de politique.

TROP-PLEIN D’HORREURS NÉOLIBÉRALES…

Car c’est bien un vide sidéral qui caractérise la campagne des partis ayant longtemps structuré les alternances au sommet de l’État. La droite et les représentants du « bloc central », qui traînent le bilan des quinquennats d’Emmanuel Macron comme un boulet les menaçant d’une déroute, ne parviennent plus qu’à se livrer à des surenchères plus démagogiques et folles les unes que les autres, dans l’espoir de freiner la fuite de leur électorat vers le Rassemblement national. Pas un jour ne se passe sans que l’un d’eux reprenne à son compte des diatribes anti-immigration aussi illusoires que flirtant avec la xénophobie, ou qu’un autre se vautre dans l’absurdité en faisant des gens du voyage la cause des malheurs de notre société. Même le directeur des rédactions du quotidien de référence de la bourgeoisie française n’arrive plus à dissimuler son inquiétude : « On cherche une vision, un dessein pour les cinq ans qui viennent — osons le mot, une espérance —, pas un système de sélection fondé sur les enquêtes d’opinion » (Le Figaro, 11 septembre 2026). Il eût également pu rappeler à des candidats emportés par leur inconsistance que l’électeur préférait toujours l’original à la copie…

Hélas, une mouvance sociale-démocrate elle-même obnubilée par le départage de ses multiples candidatures putatives n’est pas en reste. Si, parfois, émanent de la bouche de certaines de ses figures quelques fulgurances les amenant à pointer les raisons du fossé s’étant au fil du temps creusé entre la gauche et les catégories populaires — en formulant, entre autres, l’idée d’un « contrat patriotique » s’inspirant si l’on comprend bien du programme du Conseil national de la Résistance, ou encore en avançant la proposition d’une « démarchandisation » faisant de l’intérêt général la priorité de l’action publique —, les pré-débats de la « primaire » d’octobre prochain finissent par retomber dans les ornières du social-libéralisme et de l’européisme qui ont conduit la France et le camp progressiste à la déconfiture. Toutes les évocations d’une fiscalité quelque peu rééquilibrée ne parviendront jamais à emporter l’adhésion de celles et ceux qui ne vivent que de la vente de leur force de travail, si on leur sert en contrepoint, pour ne prendre que cet exemple, des projets consistant à ouvrir notre système de retraites à une forte dose de capitalisation. Impossible dès lors de convaincre les victimes d’un capitalisme ensauvagé que l’on se prépare vraiment à combattre les logiques court-termistes de la financiarisation de l’économie et à mettre fin à la recherche du « rendement maximal pour l’actionnaire ».

Que l’on mesure bien les retombées de ce moment électoral des plus brouillés. Dans leur immense majorité, nos concitoyennes et concitoyens se voient désormais confrontés à une offre politique polarisée entre, d’un côté, l’absence de toute visée à même d’unir le peuple de France autour d’une nouvelle efficacité économique reposant sur une justice sociale étendue — demandes qui arrivent en tête des attentes populaires dans tous les sondages —, et, de l’autre, un empilement ahurissant de dispositions relevant d’un véritable musée des horreurs antisociales.

De l’allongement de l’âge du départ à la retraite à la désindexation des pensions, de l’alourdissement des franchises médicales à la diminution drastique de la durée d’indemnisation du chômage, des coupes claires promises aux budgets les plus essentiels à la vie de la nation (telles l’écologie ou l’Éducation nationale) à la suppression de nombreux organismes en charge du contrôle de l’action publique ou de la prospective, de la réécriture des principaux codes en vue d’accélérer une déréglementation ayant déjà causé tant de dégâts à la vente d’une grande partie des participations de l’État à des entreprises stratégiques, du début de démantèlement des trois fonctions publiques et de la baisse des cotisations sociales avec pour implication d’affaiblir la protection sociale à l’instauration d’une « TVA sociale » ponctionnant un peu plus le pouvoir d’achat des travailleurs qu’on prétend ainsi augmenter, ce ne sont que coups portés à ce qu’il restait des conquêtes populaires de la Libération. Et ce ne sont, à l’inverse, que complaisances insupportables pour les faramineux dividendes et les insolents enrichissements qui s’affichent à l’autre pôle de la société. Le Rassemblement national s’en croit d’ailleurs autorisé à jeter le masque, assumant désormais publiquement sa soumission aux préconisations austéritaires de la classe dirigeante, à travers son engagement de faire baisser la dépense publique de 125 milliards, comme dans sa défense de l’instauration d’une « règle d’or » dans la gestion des finances.

Il est paradoxal que cette course à l’échalote se déroule alors que le modèle néolibéral ayant sous-tendu la globalisation depuis un demi-siècle s’est fracassé sur ses propres échecs. Même l’ancien ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, en vient maintenant timidement à accepter la pérennisation de la taxation des grandes entreprises et des hauts patrimoines, et il en arrive à prendre de facto acte de l’impasse où se retrouve l’Union européenne qu’il envisage de faire chapeauter par une fédération de six États-nation (in Manifeste pour une autre France). En bon héritier de la forteresse de Bercy, il n’en reste pas moins dans les clous d’une pensée unique cherchant dans le moins-disant social l’issue à la crise du capitalisme. En conséquence de quoi, lui et ses semblables, aveugles nous assommant quotidiennement de leurs oracles, tournent le dos à la maîtrise, qu’ils clament néanmoins rechercher, d’une dette qui atteint 3 536 milliards d’euros (117,5% du produit intérieur brut, avec des taux d’emprunt à dix ans ayant bondi de 1,23 point en seulement six mois, pour atteindre atteindre maintenant 4,45%). Les recettes classiques de leur orthodoxie financière ne feront en effet que l’amplifier : en voulant ponctionner les revenus populaires, ils étoufferont davantage la consommation, donc ralentiront l’activité et aboutiront à accroître l’endettement public.

QUAND LA DETTE A BON DOS…

C’est pourtant la grande victoire idéologique du capital que d’être parvenu à occulter ses responsabilités dans la désagrégation de la société française, en plaçant cette question au centre de la confrontation électorale. Non, soyons sans ambiguïté sur ce point, qu’elle ne constituerait pas un problème que ne saurait ignorer aucune des forces aspirant à gouverner demain. Les formules à l’emporte-pièces, demandant que l’on jette la dette « au feu » afin de s’offrir à bon compte une image de radicalité, n’aboutissent qu’à empêcher les citoyens de maîtriser la nature du problème. Simplement, son explosion en quelques années met d’abord en accusation les effets délétères de la financiarisation des économies depuis la fin des années 1980, l’UE l’ayant particulièrement subie sous l’impact de l’Acte unique de 1986 puis du Traité de Maastricht de 1992.

Tout économiste un tant soit peu honnête conviendra, à cet égard, que le processus d’endettement public ne doit nullement à la part prétendument exponentielle des budgets sociaux. Il aura procédé de trois facteurs. D’abord, la dépossession des États de leur pouvoir financier (qu’assumait jadis, ici, l’administration du Trésor), les contraignant à devenir des emprunteurs sur les marchés, sous l’étroite surveillance de banques centrales rendues indépendantes, ce qui met les gouvernants aux prises avec les menées spéculatives de créanciers disposant à leur convenance des taux d’intérêt. Ensuite, la perte des capacités des diverses puissances publiques à gérer leurs devises, ce qu’elles faisaient auparavant en usant des taux directeurs afin de protéger la compétitivité de leurs économies (ce qui leur est devenu impossible depuis l’entrée en vigueur de l’euro), la France ayant particulièrement fait les frais de ce recul de sa souveraineté monétaire. Enfin, l’allègement constant de la fiscalité sur les grandes entreprises comme sur les plus hauts patrimoines et revenus, en application de ce catéchisme « pro-business » qui ne cesse d’annoncer un ruissellement de richesses en contrepartie de l’amoindrissement des ressources publiques.

Dans un tout récent essai, dont je recommande vivement la lecture, Jacques Rigaudiat résume fort bien l’enclenchement du cycle fatal qui aura abouti au creusement de l’endettement français : « Désormais ne demeure plus que la dette négociable, celle qui se souscrit et s’échange directement sur les marchés ; l’État, mais avec lui aussi l’ensemble des acteurs publics amenés à se financer par l’emprunt — collectivités territoriales, administrations de Sécurité sociale, Unédic, etc. — sont désormais assujettis à un seul et même régime, celui de devoir en passer par l’appréciation des marchés comme des agences de notation, et d’avoir à s’y soumettre » ; ce qu’il dépeint comme « le projet de transformer l’État en un emprunteur comme les autres, à le déposséder de ses prérogatives souveraines en matière financière et monétaire, et à le mettre dans les mains du marché » (in Ordre néolibéral et haine de la démocratie, PUF 2026).

Voilà le terrible mécanisme qui place le destin de la nation entre les mains de fonds de pension, de fonds souverains, de banques et d’investisseurs étrangers qui détiennent plus de 50% de la dette (le reste revenant à des banques françaises et européennes ou à des compagnies d’assurance de l’Hexagone), qui l’obligent à acquitter annuellement plus de 70 milliards d’intérêts (en 2026, cette charge atteindra 74 milliards). Leur engraissement fabuleux sur le dos de notre peuple n’empêche pas les mêmes vautours de réaliser une double culbute en lançant maintenant des produits financiers destinés à spéculer sur notre avenir économique, comme viennent de le faire Goldman Sachs et la Deutsche Bank.

On voit bien pourquoi il conviendrait désormais de prendre un chemin exactement inverse. Un gouvernement soucieux de l’intérêt général des Françaises et des Français agirait simultanément sur trois leviers : l’allègement de la charge de la dette, en gelant au moins temporairement la part qu’en détiennent la Banque de France comme la Banque centrale européenne, et en empêchant qu’elle soit revendue sur les marchés financiers (ce qui impliquerait, comme semble le négliger le candidat Mélenchon, d’oser pratiquer le bras-de-fer avec l’Allemagne et la Commission de Bruxelles, et de rechercher un front commun avec les pays en butte aux mêmes difficultés, en l’occurrence l’Italie, l’Espagne, le Portugal ou la Grèce…) ; une réorientation radicale de la fiscalité, mettant enfin à contribution le capital et rendant l’impôt vraiment progressif afin d’accroître les recettes de l’État ; l’action de moyen et long terme pour relancer l’activité grâce à la consommation populaire (en augmentant notamment salaires et pensions), et en créant des richesses au moyen d’investissements massifs orientés vers le renouveau industriel, la lutte contre le dérèglement climatique et le redéploiement des services publics.

À cette dernière fin, comme viennent de le souligner dans une tribune collective de nombreux économistes, la France pourrait retrouver l’inspiration des dispositions qui, après-guerre, la protégeaient des marchés financiers, afin d’organiser politiquement le financement de ses biens collectifs, un pôle public bancaire disposant des moyens d’abonder à taux zéro les collectivités territoriales et les investissements productifs. Comme ils le soulignent : « L’épargne nationale cesserait alors d’être seulement une matière première offerte aux marchés financiers pour redevenir un instrument de politique économique » (https://www.nouvelobs.com/opinions/20260822.OBS117569/)

CE QUE NOUS DIT LA NOSTALGIE GAULLIENNE

Au regard de cette question de la dette, omniprésente dans le débat hexagonal jusqu’à justifier la brutalité régressive inouïe du budget envisagé par Monsieur Lecornu pour 2027, apparaît crûment la nature de la crise française. Jamais à ce point les représentants de la classe dominante, et avec eux un très large pan du spectre politique traditionnel, n’étaient apparus aussi dépourvus de projet pour la France. Le moment est cependant exceptionnel, dans la mesure où cette dernière doit affronter — jusqu’au sein de l’Union européenne, on l’a vu — les tempêtes provoquées par des concurrences déchaînées autant que par un ordre planétaire se reconfigurant à grande vitesse sous le choc des tentations impériales et d’une révolution informationnelle de nature à bouleverser l’ordre productif. Ce qui met en jeu sa place sur l’échiquier international, l’indépendance de ses choix et de sa parole, ses équilibres fondamentaux et sa cohésion nationale.

De par son histoire depuis qu’il a ouvert le cycle des révolutions démocratiques sur le Vieux Continent, voici plus de deux siècles, et en dépit de ces pages noires qu’auront représenté les répressions anti-ouvrières ou les aventures colonialistes sans parler de la collaboration de ses élites avec l’occupant hitlérien, notre pays tirait sa force d’une construction républicaine sans cesse remodelée par les combats de la classe travailleuse, conjuguée à une voix originale faisant entendre par-delà ses frontières ses principes de liberté, d’égalité et de fraternité. Un alliage qui se révèle menacé, au point que l’on pourrait maintenant formuler le même constat qu’un Marc Bloch se penchant sur le désastre de 1940 : « Nous comptions sans le funeste rétrécissement d’horizon devant lequel l’élan des temps héroïques a peu à peu succombé » (in L’Étrange Défaite, Folio-Histoire, 2012).

Le contraste s’avère saisissant avec d’autres moments tout aussi cruciaux, à l’occasion desquels les élites dirigeantes auront su asseoir leur domination politique sur des alliances assurant leurs gouvernements d’une certaine stabilité. Ainsi, lorsqu’en 1958, une véritable crise de structure aura affecté tous les aspects de l’organisation de la société française, se sera-t-il trouvé une fraction du capital pour initier un processus de modernisation, de concentration et de rationalisation de l’appareil productif, offrant à la grande industrie et à la finance les moyens de s’insérer dans les compétitions à l’oeuvre dans l’économie mondiale de l’époque. Certes, il lui aura fallu, pour y parvenir, recourir à un coup de force permis par le soutien des généraux fascisants de l’Algérie coloniale au général de Gaulle, et à l’instauration d’institutions bonapartistes corsetant le jeu parlementaire. Cela dit, comme le relevait le grand sociologue Pierre Naville, la « grande force » du nouveau régime aura été de fonder la nouvelle place de la France dans le concert international, comme sa participation au Marché commun européen, sur « une nouvelle poussée du capitalisme semi-étatisé dont les bases avaient été posées en 1944 par les nationalisations » (in La Classe ouvrière et le régime gaulliste, EDI 1964). Ce qui aura temporairement assuré au gaullisme le soutien de tout un pan de la population laborieuse.

Et lorsque, par la suite, le projet porté par le Général se sera retrouvé mis en déséquilibre par les début de la globalisation, les présidences Pompidou et Giscard d’Estaing auront su repenser les alliances entre fractions des classes possédantes tout en réorganisant le bloc social à même d’assurer la stabilité de leurs gouvernements (le giscardisme parlait alors de réunir « deux Français sur trois » autour de la bourgeoisie financière, son échec sur ce plan lui ayant coûté sa réélection en 1981). Les deux septennats de François Mitterrand viendront ensuite parachever la conversion du capitalisme français en lui assurant le soutien d’une aile de la gauche, plongeant du même coup le monde salarié dans le désarroi profond dont nous subissons encore les retombées.

Rien de tel ne se manifeste de nos jours, du fait de la bérézina sociale à laquelle quarante années de libéralisation et de dérégulation auront abouti. Le bloc au pouvoir y aura irrémédiablement perdu la base sociale sans laquelle il lui est désormais impossible de trouver une majorité politique. Bien que grande figure de la droite, le député Olivier Marleix à présent disparu avait tout dit d’une seule phrase : « Ce que demande le peuple, c’est que le politique n’oublie pas une évidence : il n’est pas là pour soumettre chacun à la loi du marché, il n’y a besoin de personne pour ça ; il est là pour protéger » (in Les Liquidateurs, Ce que le macronisme inflige à la France et comment en sortir, Robert-Laffont 2021).

Voilà, très précisément, ce qui ouvre un très large espace aux deux variantes de populisme dominant dorénavant l’affrontement électoral, avec pour trait commun de substituer deux identitarismes rivaux au clivage droite-gauche qui aura si longtemps reflété l’opposition entre capital et travail. Rien de bon ne sortira de ce face-à-face dévoyé, mettant aux prises une France se voulant blanche et chrétienne à une autre, prétendument « créolisée » et faisant droit aux replis communautaristes, les deux aboutissant à creuser les fractures entre des hommes et de femmes que tout devrait réunir autour d’une politique de classe.

Avec, néanmoins, cette particularité qu’une des variantes de populisme ne profite qu’à l’autre, l’extrême droite se voyant insidieusement offrir un surcroît de légitimité. Lorsque, en effet, un courant se revendiquant de la gauche en vient lui-même à encourager des logiques de fragmentation ethnique ou religieuse parce qu’il espère de cette manière engranger de nouveaux soutiens électoraux, il ne fait qu’alimenter le poison que le Rassemblement national aura fait pénétrer dans bien des esprits pour justifier ce projet d’apartheid qu’est la « préférence nationale ». À gauche, on ne répétera jamais suffisamment cette leçon jamais démentie : son élan, notre pays l’aura toujours puisé dans un universalisme républicain qui récuse que les identités se résument à des appartenances particulières menant à l’essentialisation de diverses composantes de la communauté nationale.

Comment, au regard de la menace de cet authentique glissement de terrain, ne pas saisir la raison profonde du succès, durant l’été (ce qui, en soi, est déjà exceptionnel), du diptyque La Bataille de Gaulle du cinéaste Antonin Baudry : près de six millions d’entrées. La qualité artistique de l’oeuvre ne saurait expliquer, à elle seule, l’événement que représentent ces salles combles d’une jeunesse parfois émue aux larmes et ponctuant les projections de ses applaudissements nourris. Seul le récit de l’obstination gaullienne à tenir contre vents et marées le cap de l’indépendance nationale, aussi bien face à la collaboration pétainiste que dans sa constante résistance à la tentation états-unienne de transformer l’Hexagone, affaibli par la débâcle de 1940, en protectorat, peut engendrer un pareil engouement. Impossible de ne pas y percevoir la sourde aspiration à un nouvel élan pour la France, un redressement qui, à rebours d’impasses populistes rivales autant que mortifères, rassemble le peuple autour des principes fondateurs de sa République, dans la reconquête de son potentiel industriel, de son développement au service du bien commun et de la défense du vivant, de sa démocratie, de sa souveraineté. Parce qu’il aura été, au coeur du Conseil national de la Résistance, l’artisan majeur de la reconstruction nationale à partir de 1944, le Parti communiste français est certainement l’un des mieux outillés pour répondre à l’attente que vient de s’exprimer.

LE PACTE DONT NOUS AVONS L’URGENT BESOIN

Chaos et déréliction n’ont aujourd’hui rien d’irréversible. La société française se retrouve à un carrefour, certes éminemment redoutable, mais qui n’a pas encore obstrué la route de solutions porteuses d’espoir. Les Françaises et les Français se montrent en attente d’une semblable perspective, et la montée en puissance de l’extrême droite dans les enquêtes d’opinion ne saurait occulter qu’ils en appellent toujours, dans les mêmes sondages, à des réponses volontaristes au recul de leur pouvoir d’achat, à la désertification industrielle de leurs territoires, aux menaces pesant sur leur système de santé, aux défis de la transition écologique, laissant loin derrière les questions identitaires.

À gauche, le jeu n’est nullement figé par des offres annonciatrices, en l’état, d’impasses et de catastrophes. Même au sein de la bourgeoisie, à l’inverse de ce que l’on entend ou lit dans la bouche ou sous les plumes de diverses personnalités, le débat n’est pas davantage tranché entre tenants du ralliement au national-lepénisme — ceux qui en attendent la mise au pas du pays —, et secteurs redoutant le retour de bâton d’un tel basculement. À sa manière, quoi qu’il plaidât avec constance en faveur de recettes néolibérales éculées, l’historien et économiste Nicolas Baverez s’en fait l’écho lorsqu’il écrit qu’une semblable issue « rendrait définitif le décrochage de la France en coupant les entreprises de leurs marchés extérieurs, en ouvrant une période d’incertitude et de tensions avec l’Union européenne et la zone euro, en rapprochant notre pays des autocrates pour l’éloigner de nos alliés » (in Le Sursaut, Éditions de l’Observatoire 2025).

De quoi donner raison à la décision des communistes, lors de leur 40° Congrès, de soumettre leur candidature au verdict des urnes, afin de pouvoir porter devant le peuple un pacte de reconstruction sociale, écologique et démocratique de la France. Non une variante de « grande coalition » à l’allemande, qui irait du centre-droit à la gauche supposée raisonnable pour éviter le spectre d’un second tour de présidentielle réduit à un match Le Pen-Mélenchon, comme l’envisagent Monsieur Bayrou et quelques autres. Ni une prétendue radicalité qui s’enivrerait de ses propres outrances, pensant surfer sur l’exaspération populaire alors qu’elle ne rend en rien, à celles et ceux que tente le repli, la confiance en leur aptitude collective à favoriser un changement de cap. Pour la gauche, il n’est pas d’enjeu plus impérieux que d’aller chercher les suffrages des millions d’hommes et de femmes sans lesquels il est impossible d’espérer rassembler une majorité à même de conjurer l’irréparable.

Si, à ce propos, j’en viens à évoquer le précédent du CNR, ce n’est pas, dans le contexte de ce premier quart du XXI° siècle, pour le résumer aux alliances politiques conclues à partir de 1943 autour de la grande figure du général de Gaulle. C’est plutôt pour que l’on se souvienne qu’il n’eût pu trouver sa dynamique sans les forces de la Résistance sur le terrain, et sans l’aspiration montante du peuple à se débarrasser de l’horreur hitlérienne afin de traduire leurs attentes en ces immenses conquêtes qui allaient si profondément changer la France sur des décennies.

TRAVAUX PRATIQUES DE RENTRÉE

Cette rentrée offre l’opportunité de passer aux travaux pratiques en ce sens. Inévitablement, vont s’entremêler la discussion en vue de l’élaboration du budget 2027 et les projets existant sur la scène électorale. Un grand débat s’en voit rendu possible, devant les Français et avec eux, autour de cinq grandes priorités immédiates pour l’action publique, dessinant une visée à moyen et long terme.

La première de ces priorités concerne, évidemment, le pouvoir d’achat au coeur de la rentrée sociale. Outre le blocage des prix des carburants et la baisse des taxes sur ces derniers (en en faisant acquitter le coût par des raffineurs profitant honteusement de la crise énergétique), deux exigences s’imposent : l’augmentation du Smic afin d’entraîner à la hausse l’ensemble des rémunérations, et le retour à l’échelle mobile des salaires. Cela ne saurait toutefois relativiser la bataille pour l’emploi, que ne cessent de dégrader les fermetures d’entreprises et autres délocalisations. C’est la raison pour laquelle importe tant de faire maintenant monter l’exigence d’un moratoire sur les licenciements boursiers.

Deuxième priorité, la défense de l’assurance maladie et des retraites. Plutôt que de chercher à ponctionner outrageusement les plus fragiles, au risque d’ouvrir une nouvelle trappe de pauvreté, une cotisation additionnelle sur les revenus financiers des entreprises permettrait de compenser le déficit de notre système de santé. Plus généralement, pour accroître les recettes de l’État et faciliter le financement des immenses besoins sociaux non satisfaits, cette dernière mesure devrait s’accompagner d’un changement profond des orientations de la fiscalité, mettant enfin à contribution les dividendes et les plus fortunés, tout en remettant à plat les aides aux grandes entreprises (afin de mettre un terme au scandale des 211 milliards qui leur étaient jusqu’alors distribués sans contrôle ni contreparties).

Troisième priorité, le renouveau industriel de la nation, dans le cadre d’un autre modèle de développement socialement juste et écologiquement soutenable. À gauche, on ne saurait se borner à plaider pour une redistribution fiscale dont on sait qu’elle ne suffira pas à engager le redressement si indispensable. Il s’avère essentiel de mettre dans le débat public la question de la création de richesses. Relancer l’activité, abonder les finances publiques en ressources nouvelles, développer des emplois stables, améliorer le niveau de vie général, c’est s’en donner les moyens, en recourant, par exemple, au fonds de 500 milliards défendu par le PCF depuis des années. Celui-ci pourrait être alimenté par des prêts à faibles taux consentis par un pôle bancaire public renforcé — comme par la Banque centrale européenne, cela ne lui étant pas interdit par les traités —, et ladite construction deviendrait ce faisant la colonne vertébrale du financement d’un programme pluri-annuel d’investissements productifs.

Quatrième priorité, une autre politique de l’énergie. Impossible d’engager la réindustrialisation de nos territoires sans disposer d’une production électrique bon marché et à la hauteur de l’ambition. C’est pour y parvenir que s’impose, sans plus attendre, la sortie du marché européen de l’électricité : il n’est, à cet égard, plus acceptable que le prix de cette dernière soit fixé à partir de celui du gaz, afin de répondre à la demande de l’Allemagne dont les centrales sont dépendantes de cette source d’énergie, le reste du continent le payant du recul de l’activité.économique. La formation d’un grand pôle public compléterait cette réorientation, permettant de réintégrer les entreprises productrices et distributrices d’électricité, de gaz et de pétrole, et elle se verrait renforcer par la nationalisation de TotalEnergies. La puissance publique disposerait alors de moyens décuplés d’avancer vers un mix énergétique décarboné, reposant sur l’accélération du programme nucléaire et sur la relance des énergies renouvelables.

Dernière priorité, l’arrêt de l’austérité. Le pacte européen dit de stabilité nous précipite, toujours davantage, dans le désastre d’investissements empêchés et d’une relance en berne, creusant au final la dette. Son application doit, par conséquent, être suspendue. C’est tout autant sacrifier notre devenir collectif que de décider, comme viennent de l’annoncer Messieurs Macron et Lecornu, que seules les dépenses d’armement échapperont au gel des budgets des ministères. L’augmentation de 36 milliards d’euros de l’effort militaire de notre pays n’est pourtant pas motivée par des considérants de défense nationale, elle ne répond qu’aux oukazes adressées par Donald Trump et l’Otan au Vieux Continent, dans le cadre d’une entreprise de militarisation de l’ordre planétaire profitant principalement au lobby militaro-industriel d’Outre-Atlantique. Cette dilapidation des fonds publics doit donc être annulée et l’effort militaire doit se voir subordonné aux strictes nécessités de la défense de la France et de son peuple. Refuser l’engrenage de « l’économie de guerre », laquelle conjugue régressions sociales et risques d’escalades sur les théâtres d’opération, c’est en fin de compte rendre à la nation une voix indépendante en faveur de la paix et de la sécurité collective.

J’en termine sur une considération. Il n’est pas de bifurcation imaginable des grands choix du pays, sans que la puissance publique retrouve ses moyens d’agir et qu’elle prenne la main sur les leviers de commande, afin que ce fût désormais l’intérêt général qui l’emporte et non la loi prétendument invisible du marché. La nouvelle République pour laquelle militent les communistes est, dans cet esprit, celle qui protège le grand nombre d’un capital cupide autant que prédateur, qui combat pied-à-pied les dérives ethnicisantes en cherchant à rassembler toutes les composantes du peuple par-delà l’origine ou la religion de chacune ou chacun, qui s’illustre par l’extension de la démocratie en permettant au corps citoyen comme aux travailleurs et travailleuses de bénéficier de droits nouveaux au contrôle et à la décision. Pour le dire autrement, cette République refondée que nos compatriotes appellent si manifestement de leurs voeux, devra n’obéir qu’à une unique boussole : celle qui amenait déjà la Constitution républicaine de 1793 à considérer que le « droit à l’existence » se devait de primer sur le « droit de propriété ». C’est aussi ce qui inspirait le CNR…

















































Christian_Picquet

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